Abolition de l'esclavage (5/5) : de la difficile reconstruction mentale

histoire
Adélaide Tablon
©P Nègre
La loi Taubira a amené la reconnaissance. Le voile s’est déchiré. Aujourd’hui des chercheurs, des scientifiques, des historiens évoquent les conséquences de l’esclavage sur la mémoire et l’inconscient collectifs. Un nouveau pas a été franchi dans la résilience.
Difficile reconstruction mentale et pourtant. La révolte d’abord, puis le constat sont nécessaires mais le processus de guérison se doit d’être enclenché. Il est primordial de passer à l’autre bord et d’en terminer avec le passé, en reconnaissant le traumatisme. Il n’y a que 170 ans en Guyane que l’abolition de l’esclavage a eu lieu. C’est une histoire encore récente. La Guyane a eu un statut particulier car l’esclavage des noirs a été remplacé par l’emprisonnement dans les bagnes, d’individus blancs. La souffrance  de l’arrachement vécue par les uns est sans commune mesure, mais c’est une image mentale symbolique restée dans l’inconscient collectif.


L'histoire assumée

En revanche, le processus dans les Antilles notamment est différent. Les békés, anciens planteurs, restent souvent rattachés à l’histoire de l’esclavage. Aujourd’hui, avec la promulgation de
la loi Taubira reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité, le travail de deuil collectif a commencé. Parmi les mesures prises : l’enseignement de l’esclavage dans les  programmes scolaires, les différentes commémorations nationales... L’histoire est assumée.

L'héritage collectif

Seulement très peu de travaux sur la mémoire de l’esclavage ont été rendus publics.Un livre sort Esclavage , quel impact sur la psychologie des populations aux éditions Idem.Il a été écrit par le Professeur Aimé-Charles Nicolas et Benjamin Bower, professeur émérite de sociologie à New York. Ce livre reprend les grandes thématiques sur les mécanismes transgérationnels de l’esclavage sur les mémoires. Il en ressort, qu’avec la reconnaissance de la traite, une chappe de plomb s’est levée. Selon eux,  les conséquences sont multiples sur les descendants d’esclaves d’aujourd’hui.  D’abord la racianisation de la pensée .
Professeur Aimé Charles Nicolas
©FB

Le professeur Charles-Nicolas explique :
"Auparavant, la couleur de la peau n’était pas un facteur déclenchant en France. La discrimination en fonction de la couleur de la peau n’était pas aussi déterminante. A partir du 16 siècle, la rentabilité de la vente des esclaves est exceptionnelle. L’esclavage est le moteur de l’économie. Le noir est une marchandise, il est d’une essence inférieure. Après l’abolition, le psychisme n’évolue pas de la même manière dans les familles . L’homme l’étalon, bon sur les plantations à concevoir des futurs esclaves, a annihilé en lui toute émotion. Il apprend à ses enfants la soumission, la volonté de ne pas se faire remarquer, à baisser la tête.  Il a en lui un profond sentiment d’infériorité intériorisé. Un racisme contre soi même qui aboutit le plus souvent a une forme d’auto –dénigrement renvoyée aux autres . Aujourd’hui, il faut changer le logiciel, changer les données, faire un travail profond de résilience et construire une nouvelle identité. Black is beautiful "

Il faudra sans doute du temps pour changer les mentalités. Certains font encore du sur-place, et continuent à être esclaves dans leur tête. D’autres tentent de construire une nouvelle identité nourrie par de multiples cultures. Ils s'ouvrent à un monde de métissage, un monde universel.
L'évolution est cependant inéluctable.
nota bene : le professeur Aimé Charles-Nicolas donnera une conférence dans les salons de la mairie de Cayenne le vendredi 8 Juin à partir de 19h sur le thème :
Quelles conséquences psychologiques de l'Esclavage aujourd'hui ? Les conséquences trans-générationnelles de l'esclavage passées sous silence 
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