De l'est à l'ouest en passant par le littoral, les pinotières (plantations naturelles de palmiers) existent à l'état endémique en Guyane.
Le palmier ou pinot Euterpe oleracea, dont le nom vernaculaire est wassaï, wassay ou açaï en brésilien, produit des graines dont on tire un jus épais extraordinairement nourrissant. Entre la pulpe et son noyau, la baie du wassaï permet la réalisation de multiples produits dérivés (poudre, farine, huile, jus etc...). Depuis plus d'une dizaine d'années, ce super fruit de la forêt affole les marchés. Son jus énergisant a été popularisé dans le monde par les surfeurs brésiliens et nombre de sportifs ont alors intégré ce nectar savoureux dans leur alimentation. La graine du pinot, à l'instar d'autres fruits de palmiers, nourrit les peuples de la forêt d'Amazonie depuis des siècles. Il en est de même en Guyane où cette baie pourrait, aussi, devenir une ressource agroforestière de premier plan. A l'image de son jus pourpre, le wassaï serait alors, le sang irrigateur dont a besoin notre région.

Une baie aux multiples vertus...

© CL

... Reconnues par la science

Le wassaï est un palmier à feuilles persistantes que l'on trouve dans les plaines inondables de la région amazonienne. Il n'existe que sur le continent sud américain.
Présentation du palmier wassaï par Pierre-Olivier Albano, spécialiste des palmiers dans cette vidéo - Réalisation Frédéric Larzabal:

Le palmier wassaï présenté par P-O Albano

Le wassaï, un anti oxydant exceptionnel

Toutes les études scientifiques le démontrent, la graine du wassaï est un antioxydant puissant qui protège les cellules de l'organisme humain de l'effet des radicaux libres source de vieillissement. Cette graine a donc conquis le marché mondial à la fois comme aliment nourrissant et gustatif mais également comme produit pharmaceutique ou cosmétique.
En Colombie, l'exploitation du wassaï à grande échelle est à l'étude. Mais le plus grand producteur et transformateur mondial en Amérique du sud reste le Brésil qui, bien sûr, couvre son marché local et surtout exporte en grande quantité notamment aux Etats-Unis, au Japon comme en Europe.

les graines de wassaï avant transformation © CL

La filière brésilienne en pleine structuration

L'Embrapa (Entreprise Brésilienne de Recherche Agricole) existe depuis 1973 et compte 37 antennes délocalisées. Cet organisme scientifique de référence mondiale a mené de multiples études sur le wassaï notamment dans les états du Para et de l'Amapa, ce dernier étant l'état voisin de la Guyane. L'objectif est de contourner la saisonnalité du fruit de ce palmier pour en produire toute l'année. Il existe à l'état endémique en Amazonie et nourrit depuis des siècles les populations qui pratiquent l'agriculture extractive dans les pinotières naturelles. Elles récoltent donc le wassaï, là où il se trouve. Parfois sur des terres qui ne leur appartiennent pas. 

Le palmier wassaï planté en zone sèche

L'Embrapa avec son antenne amapaense, mène de nombreuses expérimentations afin de structurer et d'améliorer la filière de production. En juillet 2019,  elle a lancé l'unité technologique de référence pour l'açaí irrigué à Amapá (URT).
Sur des hectares de terres sèches, non loin de la capitale Macapa à Magazao, elle expérimente un processus d'irrigation en eau et engrais de surfaces où le palmier wassaï est mis en terre par touffes de 3 stypes (troncs) espacées de 5 m. Une technique qui va permettre la récolte toute l'année des graines du palmier (normalement deux portées par an avril et novembre) et assurer ainsi une production permanente (sur 9 à 10 mois) pour éviter les ruptures de stock d'un produit hautement périssable. L'expérimentation semble concluante. Le marché deviendrait ainsi moins fluctuant car avec la demande internationale de plus en plus grande, le prix de vente du sac de graines flambe, menaçant ainsi de rendre cette ressource ancestrale quasi inaccessible aux consommateurs les plus modestes. De fait, il existerait presque une fièvre du wassaï.
En 2019, selon les mois, le prix de la pulpe a ainsi varié entre 23 à 8 réais le litre dans  l'état de l'Amapa.

Affichage d'un point de vente à Macapa © Claude Joseph

En Guyane, la consommation du wassaï a également suivi une courbe exponentielle confortée par la multiplication des transformateurs artisanaux dans l'île de Cayenne.

Le wassaï une nouvelle valeur culturelle et économique en Guyane

Ici, on trouve du wassaï © CL

Multiplication des points de vente de wassaï dans l'île de Cayenne

Les cultures brésilienne et guyanaise se mélangent désormais étroitement sur le plan culinaire. Certes, il y a toujours eu une consommation des graines de palmiers en Guyane (pinot, comou, patawa et bien sûr awara) dans le respect de la saisonnalité et de certaines traditions. En quelques décennies, les habitudes ont changé et le Guyanais est aussi devenu grand consommateur de wassaï ou pinot, le préférant aux autres jus de palmiers.
La multiplication des transformateurs artisanaux brésiliens y est pour beaucoup. Les points de vente sont signalés par des drapeaux hissés à l'entrée des échoppes ou restaurants, jaune pour le patawa, blanc pour le comou et rouge pour le wassaï.
Ces transformateurs sont tous équipés de machines à broyer les graines fabriquées au Brésil et ils ont leurs circuits d'approvisionnement.

La machine utilisée pour broyer la graine de wassaï © CL

Ils achètent à des producteurs situés dans l'est vers Saint-Georges et l'ouest guyanais, notamment dans la zone de Saut Sabbat, comme auprès d'autres collecteurs (souvent des chasseurs) qui cueillent en forêt dans les pinotières naturelles. Mais selon les périodes, notamment durant la saison sèche, où la production se fait rare, il y a des ruptures localement et les graines ou la pulpe sont alors acheminées du Brésil. Une société qui importe des produits du Brésil se charge d'approvisionner les revendeurs.
Il n'y a pas eu d'études sur le nombre d'échoppiers de wassaï dans Cayenne et ses environs. Cependant  pour le transformateur "Club wassaï" qui s'est lancé dans cette activité depuis près de 5 ans, ils seraient une douzaine opérant dans des lieux recensés et beaucoup plus qui fonctionneraient de façon informelle. Il estime sa vente mensuelle à 2000 litres soit une quantité annuelle d'environ 24 000 litres. Le litre est vendu entre 5 et 6 euros.

Le jus de wassaï © Edynne

Selon les points de vente cela fluctue mais on peut affirmer que la consommation du jus de wassaï en Guyane est importante, elle est estimée par certains à plus d'un million de litres par an. D'ailleurs ce transformateur observe que sa clientèle est désormais très variée et se compose de natifs d'Amazonie comme d'européens.

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Pour pallier l'écueil de la saisonnalité, des plantations ont vu le jour en Guyane. Des exploitants agricoles ont créé des pépinières et des plantations du palmier wassaï à grande échelle et bientôt une usine de transformation va voir le jour.
 

L'unité de transformation Yana wassaï à Montsinéry

Une des plantations de wassaï de la propriété Drelin © CL

Un projet agroforestier qui murît depuis 5 ans

Montsinéry-Tonnégrande, va accueillir la première unité de transformation du wassaï : Yana wassaï. Ce projet d'agroforesterie mûrit depuis 5 ans arrive à sa phase émergente. La construction de l'usine au lotissement agricole Quesnel ouest sur une parcelle de 5 hectares devrait démarrer au mois de juin 2020 assure le président directeur général, Dave Drelin.

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A 45 ans cet électrotechnicien de formation, ancien gendarme à l'unité de recherche judiciaire après 22 ans d'activité a décidé de revenir en Guyane et de se reconvertir dans l'agroforesterie.
Il s'est associé à son père, Jean-Pierre Drelin, exploitant agricole à Montsinéry, afin de faire naître ce projet d'usine mûri en famille et auquel se sont associés Philippe Biron et Patrick Labranche.
A force de prospections, d'études de marché, de formations au Brésil notamment à l'Embrapa et de séjours parmi des petits producteurs dans le Para, le projet a pris forme.

Un pinotière à Montsinéry © CL

Les Drelin ont sur leurs terres des pinotières naturelles, ont aussi planté du wassaï sur plusieurs hectares et possèdent une pépinière de 5000 pousses.

Pépinière de wassaï à Montsinéry © CL

Dave Drelin est optimiste, ce projet a fédéré les agriculteurs regroupés au sein de la coopérative "Bio Savane". A terme plus de 1000 hectares de wassaï seront plantés. Certes l'unité de fabrication produira de la pulpe mais pas seulement. Cela n'aurait pas été rentable. D'autres produits dérivés comme l'huile,  le vinaigre, ou encore la poudre seront fabriqués et seront exportés vers l'Europe pour des besoins en cosmétologie notamment. Cette unité de fabrication devrait être en marche d'ici 2021.
Écoutez ici Dave Drelin :
Dave Drelin PDG de Yana wassaï

Une usine à production diversifiée

Le wassaï donne donc, ce fameux jus consommé maintenant partout dans le monde mais les transformateurs peuvent aussi obtenir de la poudre (extraite à froid) utilisée comme exhausteur de goût. Une poudre qui est un complément alimentaire intégrée dans les préparations pour les sportifs, dans des smoothies pour le consommateur lambda ou comme dérivé en cosmétique. Dans cette usine, on produira également de l'huile (riche en acides gras poly-insaturés et saturés), du vinaigre de wassaï.
Yana wassaï n'a pas pour objet de vendre directement aux consommateurs, les opérateurs déjà installés pourront acheter la pulpe à l'usine. Les propriétaires garantissent que les prix n'augmenteront pas grâce à la valorisation de l'intégralité de la graine de wassaï. Par exemple, ils fabriqueront une farine animale riche en fer et en fibre moins chère que les produits importés, ou utiliseront les déchets en biomasse.
Mais d'autres fruits seront également transformés dans cette usine, en premier lieu l'awara qui existe à l'état endémique dans toute la Guyane, le cupuaçu autre fruit d'Amazonie, de plus en plus planté et consommé, et le mombin. A plus long terme, d'autres graines de palmier sur lesquelles des études sont menées seront aussi exploitées.
L'usine devrait démarrer son activité avec une dizaine d'employés et en avoir 25 d'ici 10 ans et générer environ 200 emplois indirects.
 

Un projet porteur pour l'image de la Guyane

Inflorescence de wassaï © CL

Un projet de 7 millions d'euros

Les services instructeurs de l'état comme ceux de la Collectivité Territoriale de Guyane ou encore la municipalité de Montsinéry se félicitent de l'avancée de ce projet de transformation autour du wassaï. Un projet inféodé au territoire (difficile à reproduire ailleurs) pour lequel les concepteurs ont su trouvé les fonds dont ils avaient besoin, tant de l'Etat avec l'AFD, que des Fonds européens et une banque privée pour compléter leur capital. La mise en route de cette usine a nécessité la mobilisation de plus de 7 millions d'euros. Les Drelin et leurs associés ont mené des études sérieuses et obtenu des lettres d'intérêt d'entreprises spécialisées et de laboratoires qui garantissent l'écoulement à l'export de leur produits dérivés.
Selon Pierre Papadopoulos, directeur général adjoint des territoires et de la mer, cette unité de fabrication de wassaï se singularise par son exemplarité :

"... le projet nous parait solide, extrêmement bien structuré... c'est un produit à très haute valeur ajoutée avec la certification environnementale et sociale qui sera intéressante pour les acheteurs. Il sera certifié bio avec des conditions qualitatives garanties...

Sur un autre plan, l'intérêt c'est que les agriculteurs se sont mis en coopérative et entrent ainsi dans une organisation structurée et viable.
Par ailleurs les déchets générés par cette usine de transformation (les graines débarrassées de leur pulpe) serviront à alimenter une petite unité biomasse pour générer l'électricité nécessaire au fonctionnement de l'usine.
Autour de Yana wassaï émergent d'autres pistes de développement, notamment avec les apiculteurs intéressés à produire un miel de wassaï.
L'agrofesterie est un secteur porteur en Guyane. Plusieurs projets devraient voir le jour dans les mois et années à venir. Des entreprises comme NovAmazone pour la dynamisation de l''agriculture guyanaise, Bio Stratège Guyane, premier laboratoire privé d'éco-extraction ou encore la fabrication de l'huile extraite de l'aquilaria à Cacao tracent déjà leur chemin.