17e jour de confinement, une famille martiniquaise installée aux Antilles, en Europe et en Amérique du Nord, raconte son quotidien

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Une famille raconte le confinement
En haut, Alice André et ses collègues, son frère, Alex André et sa famille. En bas, Myriane Zapha et ses deux enfants. ©Famille André
Lui vit en région parisienne, sa sœur au Canada et leur cousine en Martinique. Lui est cloîtré à la maison, tandis que les deux femmes continuent de travailler. Quel regard porte cette famille martiniquaise sur la pandémie ? Portraits croisés.
"Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire Alex ! Joyeux anniversaire !". C’était hier soir (mercredi 1er avril 2020) à Valenton, petite commune du Val de Marne. Dans leur appartement de 70 mètres carrés, en cette nuit du 1er avril 2020, Alex André souffle ses 49 bougies, entouré de sa femme et de sa fille. 
Alex André et famille
Alex André, en compagnie de sa femme et de sa fille. ©Alex André
Il raconte :

On a mangé de l’agneau avec du fruit à pain et de la patate douce. C’était sobre. On avait fait des courses il y a deux semaines. Pour l’instant on se rationne. On respecte les consignes. On ne sort uniquement qu’en cas d’extrême nécessité. L’essentiel, c’était de marquer le coup. Avec les réseaux sociaux, j’ai reçu plein de messages de la famille et des amis. Ça m’a fait plaisir.


Chez Alex, le 2 avril est aussi un jour anniversaire, professionnel celui-là. Il y a vingt ans, à cette même date, il fait son entrée à l’école nationale de sécurité routière et de recherches de Nevers. Au bout de 9 mois, il devient inspecteur du permis de conduire. 

Aujourd’hui, après avoir pendant deux décennies délivré le précieux sésame rose aux bons conducteurs et recalé les mauvais, il veut changer d’air et prendre une autre route. Du coup, il profite du confinement pour parfaire ses connaissances.

Alex explique :

Je lis beaucoup le matin. Je lis surtout des livres de sciences humaines. Je prépare un master 2 avec à la clé un mémoire sur la psychologie du permis de conduire. Je cherche à augmenter les résultats des candidats, sans pour autant leur faire de cadeau.


En dehors de France Culture qu’il écoute beaucoup et de Arte qu’il regarde en prenant des notes, pour s’enrichir intellectuellement, Alex évite les informations à la télévision, au-delà du strict nécessaire sur la pandémie, pour garder le moral. 

Les journées se suivent et se ressemblent, ou presque :

Ma femme est en télétravail. C’est beaucoup de boulot et elle a tout juste le temps d’avaler un sandwich à midi. Ma fille est en seconde et ça n’arrête pas pour elle non plus avec les cours à distance.

À trois, dans un trois-pièces, c’est parfois un peu tendu. Alors, quand je n’arrive pas à gérer, je descends faire mon sport dans la cour de la copropriété, ou bien je m’enferme dans ma voiture pour écouter de la musique. Quoi qu’il en soit, j’essaie d’établir la sérénité à la maison et je reste positif.


Hier, pour son anniversaire, Alex a reçu un appel de sa sœur, Alice André, qui vit au Québec, dans la petite ville d’Amqui, à plus de 600 kilomètres de Montréal (Canada). À 45 ans, elle travaille comme DRH (Directrice des Ressources Humaines) dans une entreprise qui met à la disposition des particuliers et des familles canadiennes des "préposés", l’équivalent des aides à domiciles en Martinique.
Alice André
Alice André, la soeur qui vit dans la province du Québec au Canada ©Alice André
Alice André explique :

Nous faisons partie des services essentiels. Donc on reste ouverte et je travaille comme d’habitude. Ça ne me gêne pas puisque je vis seule. Si je reste à la maison, je risque d’être angoissée. Or là je me sens utile pour tous ces gens qui ont besoin de nous.


Alice André est arrivée au Canada en 2016. Besoin de changement. À Paris, où elle travaillait déjà dans les ressources humaines, elle se sentait à l’étroit. Au Québec, elle reprend des études pendant deux ans et décroche un emploi dans une ville infiniment plus petite que la capitale française.

Pour se rendre à Montréal, il faut s’armer de patience et de courage. En voiture, le trajet dure environ 6 h, en bus, c’est un peu plus, et en avion c’est hors de prix, et il faut faire 70 kilomètres pour se rendre dans le petit aéroport de Mont-Joli, dédié aux vols régionaux.

Alice André l’avoue :

Au départ, quand on a commencé à parler de confinement, j’ai voulu rentrer en Martinique pour être auprès de mes parents à Basse-Pointe. Mais ce n’est pas une décision qu’on prend à la légère et je ne pouvais pas laisser mon travail comme ça. J’étais néanmoins sereine au début de la pandémie, mais aujourd’hui, avec tous ses morts, j’ai des moments d’angoisse, non pas pour moi mais pour ma famille.


Et pour ne rien arranger, Alice André vient de perdre un de ses oncles qui vivait à Paris. Le frère aîné de son père est décédé la semaine dernière à l’âge de 79 ans. Il avait une santé fragile mais rien ne permet d’établir un lien avec le coronavirus.

Alice André ravale sa peine :

C’est très difficile quand on est loin et qu’on perd un membre de sa famille dans les circonstances actuelles. On ne peut pas prendre l’avion. On ne peut pas se retrouver physiquement pour partager notre douleur. Du coup, la famille a décidé, après l’incinération, de garder l’urne, et de faire une cérémonie, plus tard, quand ce sera possible.


De son lointain Canada, Alice André pense à son oncle et au reste de la famille en Martinique, les parents bien sûr, mais aussi les cousins et cousines, comme Myriane Zapha qui vit au Morne-Rouge avec ses deux enfants, une fille et un garçon de 11 et 13 ans.

Myriane travaille dans une entreprise de transport sanitaire, comme il en existe beaucoup sur l’île. En temps normal, elle conduit des dyalisés, des diabétiques et plus généralement des patients à leurs rendez-vous, pour une consultation, un traitement ou une hospitalisation. 

Elle raconte :

Depuis le confinement, on a trois fois moins de travail car beaucoup de consultations ont été annulées. Aujourd’hui, quand on récupère quelqu’un, on prend encore plus de précautions qu’avant. On lui demande s’il fait de la fièvre et s’il tousse. On lui lave les mains avec de l’eau et du savon avant de le faire monter dans la voiture. On ne le fait plus asseoir à l’avant mais à l’arrière.

 
 Myriane Zapha
Myriane Zapha, l'autre membre de la famille, ici avec ses deux enfants au Morne-Rouge (Martinique). ©Myriane Zapha
Chez Myriane, ce n’est pas seulement le quotidien qui a changé, pour elle et pour son collègue. Il y a aussi, au fond de son être, cette sensation plus diffuse qu’elle ne sait pas comment exprimer. Ce n’est pas vraiment de la peur, mais ça y ressemble tout de même un peu. 

Ses mots sont hésitants :

On est en contact avec l’hôpital. On y amène des patients. Or c’est là que les malades du coronavirus sont pris en charge. On y pense naturellement. On est dans la ligne de mire. Même si je fais très attention, en mettant le masque, même si je ne suis pas stressée, je suis plus inquiète qu’avant.


A 47 ans, Myriane ne compte pas s’éterniser dans le transport sanitaire. Après avoir débuté sa vie professionnelle comme aide-éducatrice dans des écoles primaires, après avoir exercé ensuite comme auxiliaire puéricultrice dans le milieu hospitalier, elle aimerait travailler dans la petite enfance. 
Myriane Zapha
Myriane Zapha, assume aussi le rôle de professeur pendant le confinement. ©Myriane Zapha
Au dix-septième jour de confinement, Myriane pense d’ailleurs déjà à l’avenir. Elle a du temps pour cela. Mais dans l’immédiat, la priorité, quand elle ne travaille pas, c’est d’aider ses enfants pour leurs leçons, de faire du jardinage et de la pâtisserie. En somme, elle applique la formule : "Rété a kay zot".
 
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