Poilus nègres : histoire des soldats créoles et africains en 14-18

histoire
livre "Poilus nègres"
Serge Bilé (à gauche) et Mathieu Méranville, entourent un ancien combattant sénégalais à Dakar (Sénégal) ©Martinique 1ère
Le centenaire de la première guerre mondiale révèle aussi les histoires extraordinaires des combattants nègres. Mathieu Méranville et Serge Bilé rapportent les histoires d'hommes ordinaires dont celle de Valentin Lindor, le dernier poilu martiniquais.
Au terme d'un intense travail de recherche, Mathieu Méranville et Serge Bilé, journalistes-écrivains, racontent dans leur dernier ouvrage, "Poilus nègres", les histoires extraordinaires des soldats venus d'Afrique et des Antilles-Guyane dans le contexte extrêmement périlleux de la guerre 1914-1918. Ils soulignent en particulier, le manque de reconnaissance accordé à ces poilus. Les auteurs répondent à nos questions.


L'ouvrage révèle les discriminations subies par les soldats Antillais et Africains de la guerre 14/18, pourtant nombreux sont ceux qui ont défendu la "mère patrie" avec acharnement, comment s'explique ce contraste?
 
Il faut d’abord rappeler que les Martiniquais, bien qu’étant Français à l’époque, n’avaient pas les mêmes droits que les Français de l’Hexagone. Ils ont du coup pensé qu’en versant leur sang pour la France ça les mettrait à égalité. Sauf que l’Etat-major ne voulait pas d’eux dans l’armée française sous prétexte que les soldats antillais étaient paresseux, maladroits, indisciplinés, et indolents. Malgré ça, beaucoup se sont portés volontaires pour faire la guerre du Mexique en 1861 et la guerre contre l’Allemagne en 1870. Ça a été le cas de l’ancien maire du marin Osman Duquesnay. Dans le même temps, les députés antillais, comme Gratien Candace, se battaient à Paris pour obtenir la conscription pour les quatre vieilles colonies. Ils l’ont obtenu finalement en août 1913. Donc, au départ de la participation des soldats antillais à la première guerre mondiale, il y avait un désir d’accéder aux mêmes droits. Ça a été la même chose en Afrique, où le député Blaise Diagne était très actif. Après, dans les casernes et sur les champs de bataille, ça a été autre chose. Beaucoup ont déchanté ! D’où les révoltes qu’il y a eu par la suite au Sénégal, où les jeunes gens ne voulaient plus partir à la guerre ! 
 
 
Le combat de ces anciens combattants nègres, fut plus dure après la guerre contre l'administration, que pendant, contre les allemands ? Qu’est-ce que cela signifie?
 
Il y a eu beaucoup de promesses aux Antilles comme en Afrique et on sait ce que valent les promesses. Aux tirailleurs, on a fait miroiter des perspectives de promotion sociale dans l’AOFavec des emplois réservés aux anciens combattants et l'abandon du statut d’indigène au profit de la citoyenneté française. A cela s’ajoute la question des pensions qui ont été "cristallisées" en 1960 avec les indépendances. Aux Antilles, les problèmes n’étaient pas si différents. On leur avait promis également des emplois et des lendemains qui chantent. Ces emplois ne sont jamais venus. Et si la majorité d’entre eux n’a pas eu de problèmes de pensions, certains ont été oubliés et leur famille ont dû batailler pour se faire reconnaître. Le cas le plus emblématique, c’est celui de Valentin Lindor. Il a failli mourir aux Dardanelles. Mais quand il est rentré à Ducos, il avait perdu son livret militaire. Du coup l’administration a refusé de le reconnaître comme ancien combattant et il a été ignoré comme ça pendant 83 ans. C’est sa petite fille qui a retrouvé par hasard sa médaille militaire et qui a forcé l’armée à faire son devoir à l’égard de cet homme.
 

A l'adresse des générations d'aujourd'hui et de demain, quel enseignement essentiel faut-il garder de l'histoire des tirailleurs sénégalais et soldats créoles ?
 
D’abord j’aimerais dire que nous avons découvert, Mathieu Méranville et moi, des hommes extraordinaires. C’étaient en fait des hommes ordinaires qui ont posé des actes extraordinaires dans un contexte extrêmement périlleux. Je pense à Valentin Lindor, le dernier poilu martiniquais. Je pense à Abdoulaye N’diaye, le dernier poilu sénégalais. Je pense à l’officier guadeloupéen Camille Mortenol qui était chargé de la défense aérienne de Paris. Je pense à l’artilleur polynésien Marcel Plia. C’est le personnage le plus étonnant de ce livre. Totalement méconnu, y compris en Polynésie. Il a servi dans... l’aviation russe et était considéré comme un héros à Moscou où il a été plusieurs fois décoré. Ce livre c’est une façon de les mettre en lumière tous ces hommes et de rappeler aux générations d’aujourd’hui, quoi qu’elles pensent de cette période, que leurs grands parents ont eux aussi fait l’Histoire ! 
Marcel Plia, Polynésie
Image de Marcel Plia (écharpe), combattant polynésien de l’armée russe. On le voit rendre visite à l’hôpital à son commandant russe blessé, lorsque leur avion a été attaqué par un appareil allemand, avant que Plia ne le détruise. ©collection privée

Marcel Plia, Polynésie
Marcel Plia, le combattant polynésien de l’armée russe ©Collection privée