25e jour de confinement, une famille martiniquaise installée à Schoelcher, à Abidjan et à Paris affronte le quotidien

coronavirus
Famille Ravoteur
De gauche à droite : Solange Ravoteur -Walter François-Haugrin -Georges Ravoteur. ©CP et Martinique la 1ère -
C’est une histoire de cousins et cousine sur fond de pandémie. Entre le deuil aujourd’hui pour celle qui habite en Martinique, l’éloignement forcé pour celui qui réside en Côte d’Ivoire, il y a le coronavirus qui frappe durement celui qui vit à Villejuif.
D’ordinaire, en année normale, pour le Vendredi saint, elle reste à la maison. Sur les hauteurs de Schoelcher où elle habite avec son mari, Solange Ravoteur consacre des heures à sa passion : la lecture. Il est loin le temps où cette journée rimait, chez elle, avec religiosité.
Solange Ravoteur se souvient d’ailleurs de ses airs autrefois de petite communiante :

J’ai été très croyante par le passé mais ça s’est dissipé avec le temps. Désormais, je suis agnostique. Donc, je ne fais rien de spécial aujourd’hui en dehors de mes livres.

En ce vendredi 10 avril 2020, Solange Ravoteur a donc fait comme d’ordinaire, sans rien changer à ses habitudes. Elle s’est plongé dans un ouvrage, pour s’enrichir intellectuellement mais aussi pour oublier le chagrin que lui a procurée une mauvaise nouvelle ce matin.
Solange Ravoteur
Solange Ravoteur ©CP
Solange Ravoteur soupire :

Le compagnon de ma nièce est décédée d’un cancer à Paris. Il avait 32 ans. C’est dur de mourir si jeune. Ça m’a fait un choc. Je suis au ralenti depuis ce matin.

En 2020, on ne meurt pas que du coronavirus en Martinique et dans le monde, même si la pandémie actuelle a occulté, dans les esprits et dans les médias, toutes les autres pathologies qui fauchent des êtres aimés à longueur d’année. 
Solange Ravoteur fait, elle-même, très attention :

Je fais partie des personnes à risques. Je suis asthmatique et j’ai des problèmes respiratoires. Donc je sors très peu, seulement tous les 15 jours, pour mes besoins alimentaires ou pour aller à la pharmacie. Pour autant, je n’ai pas plus peur que ça mais je m’inquiète pour mes enfants et pour l’avenir.

Solange Ravoteur
Solange Ravoteur profite d’une retraite bien méritée avec ses proches. ©CP
À 71 ans, Solange Ravoteur profite d’une retraite bien méritée, après avoir longuement exercé, comme psychomotricienne, auprès d’enfants en grandes difficultés ou en situation de handicap. La vieillesse, c’est l’occasion d’approfondir les liens familiaux, en particulier avec un cousin découvert par hasard.
Elle raconte :

Il y a quelques années, mon frère a fait un stage de gynécologie à l’hôpital de Bon Secours à Paris. Il est tombé sur un infirmier, qui portait exactement les mêmes nom et prénom que lui, Georges Ravoteur. C’est un cousin que nous ne connaissions pas. Nos mères étaient cousines germaines. Depuis, nous avons gardé le contact.


En 2000, l’infirmier Georges Ravoteur raccroche sa blouse. Il prend sa retraite et rentre en Martinique. Il retrouve sa famille, fréquente sa cousine Solange, fait des fêtes avec elle au quartier Petit Paradis à Schoelcher, coule des jours paisibles. 
Goerges Ravoteur
Le martiniquais Georges Ravoteur. ©CP
En 2006, Georges Ravoteur rêve de voyages. Un ami l’invite à séjourner en Côte d’Ivoire. C’est le coup de foudre. Il s’installe à Abidjan et s’implique dans la vie culturelle du pays, en important les traditions de son île, le chanté Noël et le carnaval. 

Cette année, pour le carnaval, Georges Ravoteur a reçu une délégation de 90 personnes venues de la Martinique. Ils ont mis l’ambiance, lors des deux parades organisées les 14 et 15 février 2020 dans les rues de la capitale ivoirienne. 
Ravoteur - carnaval
Carnaval des Antilles en Côte d'Ivoire. ©CP
Georges Ravoteur se souvient :

On était dans la fête. On parlait à peine du coronavirus en Côte d’Ivoire. Juste quelques bribes. Pour nous, c’était une affaire qui concernait uniquement la Chine. Du coup, on vivait notre vie tranquille. On n’imaginait pas que ça arriverait à Abidjan.

Fort du succès de son carnaval, Georges Ravoteur décide de prendre un mois de vacances. Le 28 février dernier, il s’envole pour Paris. Après un semestre de stress et d’abnégation, il va pouvoir enfin souffler un peu et penser à autre chose.

Mais voilà, très vite, son pays d’adoption est rattrapé à son tour par le coronavirus. Le 16 mars 2020, la Côte d’Ivoire annonce la fermeture de ses frontières aériennes et terrestres. Le gouvernement ivoirien instaure même un couvre-feu de 21h à 5h. Georges Ravoteur soupire :

Mon retour en Côte d’Ivoire était prévu pour le 28 mars, mais l’aéroport d’Abidjan étant fermé, je n’ai pas pu rentrer chez moi. Je suis donc bloqué à Paris chez des amis. Je m’occupe en regardant la télé, en lisant et en allant sur le net. Je sors très peu, d’autant qu’il a fait très froid ces derniers jours.

À Paris, Georges Ravoteur est en contact avec un autre cousin, Walter François-Haugrin, qu’il appelle régulièrement. C’est un gaillard de 55 ans, qui n’en n’est pas moins un cœur d’artichaut. Il possédait une boucherie au quartier bô kannal à Fort de France. Mais en 2016, il a tout plaqué pour rejoindre une Martiniquaise, installée à Villejuif, dont il était amoureux.

Avec Chantal, sa femme, Walter François-Haugrin expérimente d’ailleurs en ce moment la formule matrimoniale bien connue : pour le meilleur et pour le pire. Chez eux, c’est le pire qui se manifeste ces derniers temps. Chantal a été infectée par le coronavirus, en mars, et Walter a pris le relais quelques jours plus tard. 
Walter François-Haugrin
Walter François-Haugrin ©CP
Il raconte :

Ça n’a rien à voir avec la grippe et c’est pire que la dengue. J’avais 40 de fièvre. Je n’arrêtais pas de trembler. J’avais la diarrhée. J’avais des courbatures. J’étais très fatigué. Je n’arrivais pas à manger. J’ai appelé le 15. On m’a donné la marche à suivre. J’ai pris des médicaments mais je suis resté couché pendant une semaine.

Pour Walter François-Haugrin, le pire est derrière lui, du moins il l’espère. À la différence de Chantal, qui a encore du mal à respirer et qui ne peut monter les étages de leur duplex qu’à pas lents, sous peine de s’essouffler, lui se sent beaucoup mieux. 
Walter François-Haugrin
Walter François-Haugrin ©CP
Walter appréhende néanmoins le retour à l’extérieur, le retour dans le supermarché parisien où il est employé :

Mon arrêt de travail va jusqu’au 15 avril. Je reprends donc dans quelques jours. Mais le rayon boucherie, où j’office, est fermé. Je me demande à quel poste on va m’affecter. Est-ce que je vais être en contact avec les clients ? Même si on nous donne des masques, j’ai un peu peur quand même ! J’ai peur de rechuter. J’ai peur que ce soit plus grave encore. D’accord, j’ai chopé le coronavirus mais je ne sais pas vraiment si je suis immunisé.

Au vingt-cinquième jour de confinement, Walter, Georges et Solange gèrent le quotidien au jour le jour. En ce Vendredi saint, ils mesurent leur chance d’avoir survécu ou échappé jusqu’ici au coronavirus, alors que la pandémie a fait de la vie de tant d’autres un véritable chemin de croix. D’ailleurs, s’il y a bien une prière qui fédère aujourd’hui, c’est celle que les uns et les autres s’adressent mutuellement dans cette formule : "Rété a kay zot".