52e jour de confinement en Martinique, Gilbert Pago nous fait revivre "an tan Wobè"

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Gilbert Pago
Conférence sur "la Martinique de l'Amiral Robert - "An tan Wobè" avec l'historien Gilbert Pago. ©ColPri
L’historien a animé cet après-midi une conférence en visio sur le thème de la Martinique au temps de l’Amiral Robert. Cette rencontre virtuelle a permis à l’auteur d’évoquer son nouveau livre consacré à la vie sur notre île durant la période vichyste. 
"J’étais souvent premier en mathématiques et en histoire !" C’est le plus beau cadeau qu’un fils unique puisse faire à sa mère analphabète et pauvre, qui lui a non seulement donné la vie, mais aussi l’envie de s’élever au-dessus de sa condition. 

En décembre 1945, lorsque Gilbert Pago voit le jour à Fort-de-France, la seconde guerre mondiale est finie depuis sept mois. Le conflit a laissé des traces en Martinique où personne n’a oublié le passage de l’amiral Robert, nommé Haut-commissaire de la République aux Antilles-Guyane dès 1939.

Très tôt, la mère de Gilbert lui donne ses premiers cours d’histoire. Elle lui raconte le ralliement de l’amiral Robert au régime de Vichy, le blocus américain, les problèmes de ravitaillement, la famine pour beaucoup de familles, l’arrogance des 2 500 marins français qui réquisitionnent tout, les décès en cascade au point qu’on recense plus de morts que de de naissances sur l’île en 1942 et 1943.
Gilbert Pago
L'historien martiniquais Gilbert Pago. ©ColPri
 Pago se souvient.

Ma mère a assisté au soulèvement populaire de juin 1943. Dix-mille personnes ont déferlé sur la place de la Savane. C’est comme ça que l’amiral Robert a été chassé. Elle m’a également parlé de la période entre les deux guerres. Les gens avaient manifesté aussi dans les rues de Fort-de-France pour soutenir l’Ethiopie après l’invasion italienne.
 

Après son baccalauréat, Gilbert Pago enseigne le français, l’histoire et le latin au collège du Saint-Esprit, mais il est renvoyé au bout de six mois. On reproche à ce jeune militant communiste d’avoir organisé des manifestations, alors que l’affaire de l’OJAM (Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique) bat son plein.
 

Quand j’ai fait mon service militaire en Guyane et en Guadeloupe, j’étais considéré comme un individu dangereux. On m’a affecté comme bibliothécaire au mess des sous-officiers pour que je n’ai pas de contacts avec les hommes du rang.

Le capitaine me laissait faire ce que je voulais, à condition que je ne l’emmerde pas. Du coup je faisais venir des bouquins de Marx et Lénine. Il signait les bons de commande en rigolant et en me disant que de toute façon personne ne lirait ce genre de livres.
 


En 1970, après avoir obtenu son deug d’histoire et de sciences-économiques à Pointe-à-Pitre, Gilbert Pago bénéficie d’une bourse et s’envole pour Toulouse. Il décroche une licence dans ces deux matières puis monte à Paris, où il soutient son mémoire de maîtrise, consacré à l’insurrection du Sud, la fameuse révolte de 1870 durant laquelle Lumina Sophie s’était illustrée en Martinique.
Gilbert Pago
Gilbert Pago. ©ColPri
De retour au pays natal, Gilbert Pago enseigne au lycée Schoelcher et dans différents établissements ainsi qu’à l’université. Exclu du Parti communiste qui rejette les indépendantistes et sympathisants d’extrême gauche comme lui, il milite au Groupe révolution socialiste (GRS) qu’il fonde avec Édouard de Lépine, Édouard Jean-Elie, Vincent Placoly et Philippe Pierre-Charles. 

En 1991, Gilbert Pago, devenu agrégé d’histoire, dirige l’institut universitaire de formation des maîtres (IUFM). En 2011, il prend sa retraite mais continue à transmettre ses connaissances sur le passé de son île qu’il connaît sur le bout des doigts. 
Edwy Plenel et Gilbert Pqgo
Le journaliste Edwy Plenel et l'historien Gilbert Pago. ©Gilbert Pago
C’est d’ailleurs, à la lumière des luttes d’hier, que Pago commente la gestion de la pandémie de Covid-19 en Martinique.
 

Les gens qui ont une réflexion politique doivent se saisir de cette occasion. Il ne faut pas attendre que tout soit réglé de l’extérieur. C’est à nous de nous organiser et de prendre des initiatives. Il n'y a rien qui m'énerve plus que de voir qu’on se repose sur le préfet pour tout. Je pense par exemple à la question de l’eau. Il nous faut toujours un chef pour nous dire ce qu’il faut faire.
 

Au cinquante-deuxième jour de confinement, Gilbert Pago ne cache pas qu’il a "un peu peur" du coronavirus car c’est une maladie "terrible", mais il poursuit sa route. Avec ce nouveau livre sur la Martinique au temps de l’Amiral Robert, il contribue à une meilleure connaissance de l’histoire de l’île. Ses lecteurs pourront le lire, tout en s’appliquant la consigne : "Rété a kay zot".
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