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Les Antillais étaient des "pestiférés" en équipe de France d’athlétisme

racisme
Emma Sulter
L'ancienne championne du sprint, la martiniquaise Emma Sulter, invitée de l'émission, "Le siècle en face". ©Martiniquela1ère
Emma Sulter, l'ancienne championne de France du 100 mètres, est l’invitée ce 15 octobre 2019 à 20h d’une soirée spéciale sur Martinique la 1ère*, consacrée à nos sportifs oubliés. Elle s’est exprimée sur son parcours en équipe de France d’athlétisme, semé d’embûches.
 
C’est comme une blessure, dont on ne guérit jamais. En 1976, la championne de France du 100 mètres Emma Sulter réalise, lors du mémorial Marie-Perrine au stade Louis-Achille à Fort-de-France, les minimas exigés pour les Jeux Olympiques de Montréal.
 

L'attitude stupéfiante du DTN


Quatre ans après les JO de Munich qu’elle a manqués, pour cause de blessure, Emma Sulter exulte. Elle s’est qualifiée à nouveau pour ce rendez-vous au sommet, qui réunit les plus grands champions de la planète, toutes disciplines confondues.

À 20 ans, Emma Sulter rêve de faire une grande course et de décrocher – pourquoi pas - une médaille au Big O, au stade olympique de Montréal, en forme de soucoupe volante. Elle s’envole pour Paris.

Mais lorsqu’elle rejoint l’équipe de France, c’est la douche froide. Le DTN (Directeur Technique National), invalide sa qualification, obtenue en Martinique, et l’oblige à refaire les minimas. Bon gré, mal gré, la jeune athlète s’exécute et gagne, pour de bon, son billet pour le Québec.
 

Emma Sulter défile aux côtés du "groupe des Antillais"


Le 17 juillet 1976, la flamme fait son entrée dans le stade olympique devant plus de 73.000 spectateurs. Pour la première fois dans l'histoire des Jeux, la torche est portée par un couple, deux athlètes canadiens de 15 et 16 ans. La reine Élizabeth II proclame le début des Jeux, mais les esprits sont ailleurs.

La veille, vingt-sept pays africains ont annoncé leur retrait des Jeux, faute d’avoir obtenu l’expulsion de la Nouvelle-Zélande, dont l’équipe de rugby fait une tournée en Afrique du Sud, malgré le massacre de Soweto. Ce boycott jette une lumière crue sur l’apartheid.

Pour eux, il y avait trop d’Antillais dans l’équipe.


Emma Sulter a 20 ans. Derrière le cycliste Daniel Morelon, porte-drapeau de la délégation française, elle défile, aux côtés de Guy Drut et du "groupe des Antillais", que composent Lucien Sainte-Rose, José Marajo, Gilles Echevin, Chantal Réga, entre autres.

Emma Sulter est heureuse dans ce groupe, mais malheureuse en équipe de France, les tensions sont palpables et les silences éloquents. En fait, elle sent comme un rejet envers elle et envers les athlètes antillais. Aujourd’hui, oubliant son effacement naturel, elle n’hésite pas à parler de discriminations !

"Nous étions comme des pestiférés. On nous regardait de haut. Pour eux, il y avait trop d’Antillais dans l’équipe. C’est à peine si nous étions français. Alors, entre nous, on se serrait les coudes", lâche Emma Sulter, avec tristesse.  

Emma Sulter est amère, mais ne se laisse pas abattre


Très vite, le rêve olympique d’Emma Sulter tourne au cauchemar. La jeune sprinteuse apprend, par hasard, "dans les couloirs", par deux athlètes françaises retenues pour le 100 mètres, qu’elle ne sera pas alignée sur cette distance, pour laquelle elle s’était pourtant qualifiée et préparée. L’entraîneur ne veut pas d’elle. C’est un coup de massue.

"Quand vous avez 20 ans et qu’on vous prive d’une telle course, sans explication, ça fait mal. En 1976, j’étais forte, très forte. Je pouvais faire un résultat. Mais l’entraîneur avait des athlètes qu’il protégeait et qu’il voulait absolument mettre sur le 100 mètres. Finalement, il m’a alignée uniquement sur le 4X100. J’ai couru avec une grande détresse en moi"

L’équipe de France échoue en demi-finale du 4X100 mètres. Emma Sulter est amère, mais elle ne se laisse pas abattre.

Quatre ans plus tard, la voilà aux JO de Moscou. Cette fois, elle dispute le 100 mètres et atteint la demi-finale. Avec le relais 4X100, elle finit cinquième, l’équipe de France réalise le quatrième meilleur temps mondial de l’année en 42’’75.

En 2002, Emma Sulter dispute les championnats du monde des vétérans en Afrique du Sud, puis met fin à sa carrière. Elle rentre définitivement en Martinique.
 

Nul n’est prophète en son péyi...


C’est sur son île qu’elle a débuté, après avoir été repérée au collège Perrinon par une maîtresse-auxiliaire, Christiane Adélaïde, époustouflée par sa pointe de vitesse. C’est sur son île qu’elle veut donc continuer à œuvrer pour l’athlétisme. En plus de son poste d’enseignante d’EPS, elle souhaite désormais épauler la ligue locale. Mais voilà, de son aide, personne ne veut.

En Guadeloupe, les athlètes sont reconnus et honorés.


"Tant que j’étais sur la piste, ça allait, on m’appréciait pour mes performances. Mais dès que j’ai eu envie de m’impliquer, c’était différent, on ne voulait pas de moi. J’avais l’impression de gêner. Je me suis sentie rejetée. Pourquoi ? Je ne sais pas. En Guadeloupe, ça aurait été différent. Là-bas, les athlètes sont reconnus et honorés", regrette la martiniquaise.

Un homme lui tend néanmoins la main, c’est Charles Conconne. Il apprécie la championne et fait tout pour qu’elle soit reconnue, à sa juste valeur, tout pour qu’on donne son nom à un lieu symbolique, comme par exemple l’école primaire de Tivoli, où Emma Sulter a fréquenté. Mais les démarches de Charles Conconne auprès des politiciens locaux n’aboutissent pas.

Nul n’est prophète en son péyi, dit-on. Emma Sulter, l’ex championne de France d’athlétisme, qui a fait vibrer toute une génération, en sait quelque chose aujourd’hui ! 
Le siècle en face
Cette soirée spéciale sur Martinique la 1ère, est consacrée à nos sportifs oubliés. Ce nouveau rendez-vous d’information, baptisé Le siècle en face, s’articule, chaque mois, autour de documentaires et d’entretiens. 
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