Comment concilier Histoire et Mémoire dans l’espace public ? : un débat riche et constructif

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Cénacle de Fort-de-France (juillet 2020)
Public du cénacle, au festival culturel de Fort-de-France - (forum du jeudi 23 juillet 2020, sur l'histoire et la mémoire dans l'espace public). ©Caroline Popovic
Le symposium du Cénacle, "comment concilier Histoire et Mémoire dans l’espace public" fut de haute tenue. Le public qui a pris d'assaut le kiosque Guedon les jeudi 23 et vendredi 24 juillet 2020, a partagé des moments forts avec des intervenants de qualité lors d'un débat plutôt riche.

Ces deux journées dans le cadre du 49e festival, se sont déroulées dans un climat d'échange et de dialogue constructifs. Le maire de Fort-de-France, Didier Laguerre, a rappelé en ouverture, "le mouvement inédit de mondialisation de l’antiracisme et les statues déboulonnées ne peuvent laisser insensible et sourd".

Dans un espace en plein air réaménagé pour respecter les gestes barrière, les modérateurs, le bâtonnier Me Danielle Marcelline et le journaliste de France 24, par ailleurs écrivain, Philomé Robert, ont guidé les débats.

Durant ces 2 jours, (jeudi 23 et vendredi 24 juillet 2020), les intervenants ont éclairé les festivaliers sur ce thème sensible.

Le vivre ensemble à travers l'histoire dans sa complexité


La chercheuse Sandrine Lemaire, rappelle que le déboulonnage de statues dans ce mouvement lié à la lutte antiraciste, est parti du 22 mai 2020 en Martinique. Elle rappelle que les actes symboliques où l'on s’attaque aux monuments publics ne sont pas récents. Elle cite la Révolution française de 1789, où les insurgés ont attaqué les symboles de la royauté ou l'occupation allemande et le régime de Vichy, qui s’en sont pris aux symboles républicains...

Spécialiste de l’histoire coloniale et de l’esclavage, Sandrine Lemaire explique que la statuaire est un héritage de la IIIe République. Celle-ci, dans un contexte fragile a eu besoin de "symboles amenant des lumières pour s’affirmer, s’identifier et s’incarner". Sandrine Lemaire a mis l’accent sur l'importance et la vulgarisation de l'histoire, "car vivre ensemble passe par une transmission de l’histoire, toute l’histoire dans sa complexité".
 

Karfa Diallo salue le courage politique des organisateurs 

Intervenants au cénacle
Table des intervenants du cénacle, au festival de Fort-de-France - (forum du jeudi 23 juillet 2020, sur l'histoire et la mémoire dans l'espace public). ©Caroline Popovic
Karfa Diallo, président de l'association Mémoires et partage, parle de dialectique entre histoire et mémoire, comparant dans son univers militant, les activistes à des artistes. Il évoque Bordeaux, 2e port négrier et 1er port colonial qui s'est enrichi dans le commerce d'esclaves. Karfa Diallo déclare : "le laboratoire du racisme est né sur les plantations".

Il explique avec précision, le processus de l'esclavage, parle de son travail de longue haleine, de son action militante, de la nécessité de compléter la loi Taubira en matière de réparation en commençant par Haïti. Karfa Diallo fait aussi remarquer que la France est le seul pays d’Europe à avoir reconnu l'esclavage crime contre l'humanité. 
 

Les jeunes militants s'expriment sans tabou

 

Keziah Virapin-Armand et Alexane Ozier Lafontaine (le jeudi) ont expliqué leur motivation face à un réel problème d'éducation sur notre histoire et aux  "nombreux mensonges trouvés dans les livres, cautionnés par le silence des éducateurs du peuple".

Face à ces oublis, ces activistes se sont fait entendre "afin que notre histoire nous soit contée", disent-ils. Ils ont aussi évoqué plusieurs faits d'actualités comme les violences policières et le chloredécone et ont invité les festivaliers à ne pas garder le silence.

Jean-Baptiste (J.B), Web designer, au nom des descendants de la génération Bumidom a mis l'accent sur  l'impact psychologique d'images de "glorieux bourreaux" véhiculant une domination. "Pourquoi ces images décidées à nous faire oublier notre histoire ?"

Un autre intervenant Kery Rabathaly, a mené sa réflexion sur la place accordée à la société civile dans la prise de décision politique.

Réactions diverses des politiques

 

Philippe Pierre-Charles du GRS (Groupe Révolution Socialiste), Robert Saé du Conseil National des Comités Populaires (Cncp), Marc  Séfil (droite Martiniquaise), Marcellin Nadeau (Péyia-a), maire du Prêcheur se sont aussi exprimés. 3 d'entre eux ont enseigné l'histoire à leurs élèves.

Philippe Pierre-Charles, ancien professeur agrégé d'histoire, a salué la fougue de la nouvelle génération. Il se pose la question sur la Martinique dans sa construction d'une conscience historique de peuple. "Chaque génération a sa mission à accomplir", explique-t-il.
Philippe Pierre-Charles a apporté à l'aide de textes (1840 examen critique du préjugé contre la couleur des africains, 1879, 1882, extrait de publications), un éclairage sur Schœlcher fustigeant certaines idées véhiculées (raciste, esclavagiste, suprémaciste blanc). Il suggère un véritable séminaire sur l'histoire du colonialisme.

Robert Saé a mis en exergue cette déferlante planétaire de déboulonner les statues et les mutations idéologiques. "Il faut nettoyer les espaces publiques de statues réactionnaires". L'ancien professeur d'histoire salue les villes de Fort-de-France, Lamentin, Rivière Pilote, Case-Pilote, Robert qui ont entamé ce travail.
Le devoir de mémoire passe par une offensive générale de se réapproprier l'espace public, une démarche s'inscrivant dans un projet global solidaire et consensuelle. Robert Saé propose des lieux  dédiés (camp de balata, le fort Saint-Louis, le château Dubuc).

Marc Sefil professeur d'histoire lui aussi, conseille de marcher dans le pas des ancêtres et de ne pas être esclave de l'esclavage. S'il a exposé sur l'assimilation, "c'est pour une lecture honnête", plaide-t-il. Il ne faut pas instrumentaliser l'histoire. Selon lui "il faut dompter les vieilles peurs, tuer nos tabous désuets et transcender nos traumatismes coloniaux". 

Pour sa part, le maire du Prêcheur Marcellin Nadeau, considère que la construction du monde de demain passe par un débat dans l’espace publique. Favorable à cette idée, il rappelle que les projets doivent s’inscrire dans une stratégie de gestion au sein d’une écologie politique.
Comme ses prédécesseurs, il exhorte la jeunesse à s'investir et investir les structures, participer aux débats s'inscrivant dans le récit historique. "Réconcilier, se réconcilier, se réaliser au sein de foyer de discussions pour une bonne transmission." 

L'expertise de la psychiatre-psychanaliste Jeanne Wiltord 

 

La psychiatre-psychanalyste Jeanne Wiltord explique que "cette discipline n'est pas un guide de bonnes conduites". Elle a abordé, la coexistence, la rivalité ou moi ou toi. Jeanne Wiltord a évoqué les identifications (symbolique et imaginaire) et les effets post-traumatiques de l'esclavage.

Les débats fort intéressants, ont répondu à plusieurs questions et ouverts plusieurs pistes sur un sujet immense et complexe.