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Roland Pierre-Charles : le "Chaben Fondamental"

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Roland Pierre-Charles
Le musicien martiniquais Roland Pierre-Charles (1948-2019). ©Collection privée
En juillet 2002, je présentais le magazine du festival culturel de Fort-de France. Arrivée tôt au marché couvert de la ville, je découvre une exposition qui changera mes opinions sur Roland Pierre-Charles, ex pianiste et compositeur de la Perfecta, puis de Simon Jurad.
Sur les murs du marché, des photos, des partitions, des écrits sur Faissal Vainduc (1919-1985), auteur compositeur martiniquais, connu des foyalais, adeptes des concours de chansons de carnaval des années 40, pour son talent et sa contribution à la fabuleuse histoire de la musique martiniquaise.

Ce jour là, grâce à cette exposition orchestrée par Roland Pierre-Charles, j’apprends que Faissal Vainduc est le créateur de chansons mythiques comme "Amelia Totoblo" ou encore "Anastasie ou manjé poul a". Des titres repris régulièrement par les grands orchestres du pays.

Le plus troublant dans cette évocation, réside dans le fait que toutes ces partitions sont écrites par Roland Pierre-Charles. Un exercice de décortication colossal, un travail destiné à valoriser et à faire connaître et reconnaître l’oeuvre Faissal Vainduc, mort seul à Paris sans beaucoup d'écho.
 

Roland Pierre-Charles : un homme d’une grande culture pour qui la musique créole n’avait aucun secret !


Dans "Les Cahiers Du Patrimoine" intitulé, "La Musique Martiniquaise et la Modernité", paru en juin 2018, l'auteur, André Lucrèce, confie à Roland Pierre-Charles (le Chaben Fondamental), le volet consacré au cheminement de nos musiques. Ce dernier évoque l’évolution de la musique créole depuis 1902.

Dans son article, on découvre que la couleur, le ton, les rythmes explorés après l’éruption de la montagne Pelée témoignent des traces laissées par cette catastrophe qui a dévasté Saint-Pierre, capitale de la Martinique et berceau de la biguine.

Alexandre Stellio, Ernest Leardée, Orphélien et Saint Hilare sont présentés comme étant ceux qui ont fait le succès de la musique antillaise en France, à partir des années 20. Marius Cultier, Eugène Mona, Malavoi, Fal frett, Perfecta, Ryco Jazz... biguine, ska, jazz, zouk... Roland Pierre-Charles décortique tous les styles en décrivant les changements sociétaux, liés à des événements précis.
Roland Pierre-Charles
Roland Pierre-Charles avec le pianiste Thierry Vaton. ©Collection privée
Contributeur du concept "Jen kon Vyé" initié par Patrick Marie-Joseph, une fois de plus Roland Pierre-Charles met son savoir culturel en avant en enregistrant des titres incontournables de la musique antillaise. Des chansons qui figurent sur un album que l’équipe de production a réalisé pour que vive la musique créole.

Patrick Marie-Joseph, qui a connu le "Chaben Fondamental" à Saint-Pierre dans son plus jeune âge, raconte leur collaboration dans cette aventure qui consistait à immortaliser les chefs-d’œuvre martiniquais sur une période de 100 ans. Il garde un souvenir impérissable de cet homme culturellement impressionnant.

"D’aussi loin que remonte mes souvenirs, Roland a toujours été dans les parages. Enfant, je le voyais déjà déambuler dans les rues de Saint-Pierre où résidaient nos grands-parents et parents respectifs. Je le voyais mince, immense, impressionnant. 

Quelques années plus tard, je le retrouve derrière son piano dans de multiples formations avec une facilité et un sens du rythme incroyable. Moi qui commençais tout juste à gratter la guitare, il me fascinait. Jeune yéyé, quand je pars à Paris pour les études, je le retrouve cette fois encore et nous avons nos premiers échanges.

Dans Paris, la ville de la musique, des cabarets, des clubs de Jazz et Pianos Bar, la ville de l’audace, de l’échange culturel et du partage musical à outrance, il y est à l’aise comme un poisson dans l’eau, dans son élément et est surtout reconnu.

Je me rappelle de nos moments précieux où nous savourions notre rhum (Patrick Marie-Joseph)


Je découvre au cours des années qui suivent un personnage haut en couleurs, au verbe distingué et délicat, un véritable érudit, un homme au savoir immense mais un homme qui pouvait aussi vous injurier avec fougue (rires).

Je me souviens de nos premières discussions animées, mes premières interrogations culturelles ou Roland me proposait des pistes de réflexions. Je découvre aussi un homme meurtri, qui n’avait pas été épargné par d’autres musiciens. Le temps avait passé et la cicatrice était encore bien présente.

Quand, à l’âge de 35 ans, je décide de faire de la musique mon nouveau métier, Roland est celui qui me dit de faire autre chose. Mais il nous soutient et il est présent à tous nos concerts et spectacles, nous avons le piano dans le sang, l’amour de la musique de chez nous, autour de la biguine. La biguine de Saint-Pierre.

Je me rappelle comme si c’était hier de nos premières séances de studios, de son talent à l’accordéon, de nos enregistrements nocturnes qui se terminaient parfois au petit matin et aussi de nos moments précieux où nous savourions notre rhum (55 degrés)... (rires).

Nous avons enregistré ensemble de nombreux projets autour de la tradition, "Les beaux Gosses","Jenn Kon Vyé" parmi les plus récents. C’est le seul qui persistait encore à m’appeler "Jésus" et moi en retour c’était "Omer"
, témoigne Patrick Marie-Joseph.
Roland Pierre-Charles
Roland Pierre-Charles en compagnie de quelques artistes dont Dédé Saint-Prix ou Jacob Desvarieux... ©Collection privée
En avril 2019, c’est l’auteur, compositeur, interprète, Dédé Saint-Prix qui fait appel à Roland Pierre-Charles pour une série d’enregistrements en live. Un perfectionniste qui ne supportait que la justesse des notes, une oreille absolue capable de détecter les notes et les tonalités instantanément.

Un provocateur, aux propos parfois acerbes, un tempérament décrié par certains, Roland Pierre- Charles, reste cependant l’exemple type du "rayi chyen di den-i blan", c’est un musicien et un homme de culture exceptionnel qui manquera au paysage musical caraïbéen, sans aucun doute...

La dernière prestation du "Chaben Fondamental", c’était à Paris en juillet 2019 avec le batteur martiniquais Jean-Claude Montredon.
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