Hirizi Ya Maore, une maison d’édition, au service de Mayotte

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Foumo Silahi
Foumo Silahi ©Foumo Silahi
Foumo Silahi a créé la première maison d’édition à Mayotte. Une entreprise que certains pensent, hasardeuse sur un territoire réputé de culture orale. Lui, parle d’une démarche quasi militante.

L'amour de la lecture m'a conforté dans cette envie, ce besoin, cette nécessité de contribuer à la transmission de connaissances à travers le métier d’Éditeur. J'ai cet avantage de maitriser les codes culturels de Mayotte, cela favorise la proximité avec les auteurs et lecteurs.

  • L’édition peut paraître peu viable économiquement à Mayotte, pays de culture orale. Pourquoi avoir choisi de vous lancer de ce secteur ?

Vous savez, Mayotte est une société singulière de par son ambivalence. Elle est à la fois africaine orale et la culture de l’écrit héritée de son ascendance orientale abrahamique coranique.

En matière de transmission de connaissances, la singularité de l’identité mahoraise se manifeste particulièrement à travers son ambivalence, étant à la fois africaine, austronésienne et d’ascendance orientale abrahamique. De par cette richesse, elle a su faire de l’oralité, un moyen de transmission intergénérationnelle qui a traversé les âges, tout en obéissant à l’injonction « Iqra’a, lis ! », (première parole divine reçue par le Prophète Mohammad SAW). C’est ainsi que durant des siècles, l’oralité a servi à la transmission et à la conservation de la mémoire ancestrale et

que les écris sacrés lu et traduit oralement, ont servi à l’éducation religieuse au travers de la langue liturgique qu’est l’Arabe.

Il a fallu attendre la parution de « la Chronique Arabe de Maore » du Cadi Omar Aboubacar rédigée en 1865, pour voir l’oraliture mahoraise ‘profane’ se poser sur du papier. Selon Jean-François Gourlet, qui a rassemblé les cinq Chroniques Mahoraises, c’est en ce sens que le Cadi Omar « peut être considéré comme fondateur de l’historiographie mahoraise [...].

Aujourd’hui, mettre en lumière la culture mahoraise à travers les écrits édités chez nous, est une manière pour moi, de contribuer à assurer la continuité de la transmission de notre riche patrimoine historique. Mon attitude emprunte d’humilité à l’égard des aînés, témoigne d’une prise de conscience de la jeune génération, de l’importance de la tâche qui nous incombe.

Aujourd’hui, nous devons prendre le relais et apporter une plus-value sur les acquis en matière de connaissances historiques et culturelles héritées de nos prédécesseurs et ce, à la lumière des progrès techniques et sociaux. Ce qui est à mon sens, est une manière formidable de leur rendre hommage ainsi qu’un noble et précieux service rendu aux nouvelles générations en quête de repères identitaires.

  • Les éditeurs s’adossent sur une imprimerie. Comment est-ce que vous travaillez ? Quel est votre circuit de distribution ?

Vous savez, l’impression n’est qu’une étape de la chaîne de production du livre. Hirizi Ya Maore et ses collaborateurs disposent des compétences nécessaires pour assurer toute la chaîne de création et d’industrialisation de votre livre. Cela va du conseil à l’écriture (si besoin est), à la mise en page et à l’illustration.

Une fois cette étape franchie, il s’adosse à un imprimeur de son choix. Etant donné que Mayotte n’est pas en mesure de fournir cette prestation, notamment en matière de rapport qualité prix, nous avons recours aux services de structures basées dans l’hexagone, en Europe ou ailleurs. Mais bien entendu, nous travaillons avec des collaborateurs locaux afin qu’ils s’équipent techniquement, de manière à réduire les coûts de fabrication. Cela nous permettra de rivaliser avec la concurrence extérieure.

Notre maison assure également la partie administrative de la production. Cela concerne l’attribution d’un ISBN (International Standard Book Number en passant par l’AFNIL (Agence Francophone pour la Numérotation Internationale du Livre). Il s’agit ici du numéro international normalisé qui permet d’identifier de manière unique chaque édition de chaque livre. Cette partie administrative comprend également l’enregistrement du livre à la BNF (Bibliothèque Nationale de France), ce qui permet à l’œuvre d’acquérir le statut de création qui intègre le patrimoine national, au moment de sa mise sur le marché.

Cette chaîne comprend aussi le circuit de la diffusion et de la distribution du livre neuf vers les canaux de vente (internet, librairies, grandes surfaces, bibliothèque, médiathèques…). La promotion qui accompagne cette mise en œuvre, fait appel à nos bonnes compétences en matière de communication, marketing et publicité, qui sont du même niveau que celles de nos confrères basés à Paris, ou ailleurs, compte du même niveau de formation.

  • Votre « matière première », ce sont les productions des écrivains, les manuscrits. Est-ce que vous en recevez beaucoup à Mayotte ?

Vous savez, depuis la toute première fois que j’ai communiqué dans les médias à Mayotte, que ce soit dans la presse écrite ou la télévision, je n’ai cessé de recevoir les appels et des mails des écrivains, comme de porteurs de projets d’écriture. On peut dire aussi que le téléphone arabe a beaucoup fonctionné. A l’heure où je vous parle, je peux compter une vingtaine de

projets. La liste comprend des manuscrits rédigés et finis, mais également de simples formulations d’idées, en phase de germination, tous genres confondus. Cela va de l’essai au roman, en passant par les BD, les livres pour enfants ainsi que la poésie, pour ne citer que ceux-là. Bien entendu, au milieu de tout ce foisonnement et de ce canevas littéraire, il convient de faire le tri autant en matière de profondeur des contenus qu’en ce qui concerne la qualité rédactionnelle des projets. Un bon auteur se reconnait dès la lecture des premières lignes de ses manuscrits. Et il y a de quoi se réjouir dans la mesure où nous en recevons de plus en plus.

  • A Mayotte les acteurs de la culture n’en vivent pas, d’ailleurs, ils exercent une activité salariale principalement. C’est le cas des artistes. Est-ce qu’un éditeur ou un diffuseur peut vivre de son métier ?

Maintenant, s’il s’agit de savoir si un éditeur ou un diffuseur peut vivre de son métier. La réponse est oui, puisqu’ailleurs cela est possible. Cela dit, il faut rester pragmatique et tenir compte de tous les paramètres en jeu. Il est certain qu’une grande maison d’édition parisienne qui compte à son actif, plusieurs éditions d’auteurs de renom, n’est pas comparable à une autre plus petite qui vient de se lancer dans l’univers du livre. Ce n’est pas le même niveau de jeu !

Mais pour bien répondre à cette interrogation, il convient d’observer nos voisins les plus proches avec lesquels nous avons échangé en novembre 2021, lors des Ateliers Créations et Développement de Maisons d’édition à Mayotte. Il en résulte qu’aux Comores, à Madagascar, tout comme à Maurice ou à la Réunion, les petites maisons d’édition vivent principalement de leur activité de créations en matière de support de communication et autres productions publicitaires. Sur ce plan, il est certain que les Editions Hirizi Ya Maore qui viennent d’ouvrir leurs portes il y a à peine un an, intègrent ce schéma progressif.

Il est incontestable qu’à terme, nous comptons vivre de notre métier d’éditeur. Pour atteindre cet objectif professionnel, nous devons beaucoup

miser sur la qualité littéraire, la rapidité dans le traitement ainsi que dans l’efficacité dans la diffusion et la distribution. Mais une question se pose : comment faire en sorte que le lectorat mahorais accompagne tous ses projets. Sans doute que la réponse réside dans notre capacité d’écoute pour mieux répondre à leurs attentes réelles. Nos différents échanges avec les libraires nous permettent d’entrevoir ces attentes.

  • A lire certains commentaires dans les réseaux sociaux, se faire éditer chez vous est un acte presque militant. Qu’est-ce que vous en dites ?

Aujourd’hui, je dois reconnaître que beaucoup d’auteurs m’ont contacté avec beaucoup d’enthousiasme, à l’idée de se voir accompagner par un éditeur local. A mon avis, cela peut s’expliquer de plusieurs manières. Il existe chez les Mahorais, une très forte volonté de mettre en valeur des compétences locales. En effet, c’est là une idée qui habite plus d’un, au sein d’un territoire encore très dépendant des importations en tout genre. Ensuite, il faut reconnaître que l’idée de proximité renforce l’espoir de se faire comprendre plus aisément par un éditeur qui maitrise les codes culturels locaux. Puis, n’oublions pas que Mayotte est une vieille terre d’histoire et de culture qui est tombé sous le joug de la colonisation avec son lot d’aliénations de tout genre. Afin de renouer avec leur dignité longtemps bafouée, les Mahorais vivent avec cette volonté sans cesse renouvelée de reconquête d’une mémoire altérée. Et enfin, si nous accordons notre attention à cette phrase de Dominique Weiner qui nous rappelle que « l’histoire est écrite par les vainqueurs jusqu’au jour où… », l’enfant du pays prend conscience de la richesse de son patrimoine matériel et immatériel. Il entre alors en parfaite communion avec l’histoire intime de son peuple et s’inscrit dans l’héritage d’un combat pour reprendre le flambeau de ses aïeux. C’est en ce sens que je considère que se faire éditer chez Hirizi Ya Maore est un acte militant.

  • Vous venez d’éditer le dernier livre de Mohamed Moindjié. Est-ce les auteurs mahorais connus ; Nassur Attoumani, Amir Ali, Ambassi Ridjali vous ont contacté ou pas encore ?

Dans le cadre de mon activité en tant qu’éditeur, j’ai eu des échanges très fructueux avec des écrivains mahorais de renom. Lors des Ateliers Créations et Développement de Maisons d’édition à Mayotte auxquels ont participé Nassur Attoumani et Ambass Ridjali, je leur ai fait part du plus grand respect et l’admiration que j’ai pour ces maîtres de la parole. Ils ont tenu à me féliciter et m’ont encouragé dans mon action en m’assurant que l'arrivée d'un éditeur est toujours une bonne nouvelle pour les auteurs. Je me souviens que durant une émission radiodiffusée, Amir Ali est intervenu pour m’encourager personnellement. J’ai alors ressenti dans la voix et les propos de cet éminent maître de la parole, une vive émotion et un espoir ravivé. Cela m’a donné confiance en moi-même et en la nouvelle génération de Mahorais, conscients des défis qui nous attendent. Un jour, lorsque j’ai confié à Nassur Attoumani qu’étant jeune lecteur, j’ai été bercé par les contes merveilleux qu’il a couché sur papier, il m’a répondu ceci : « Merci infiniment pour le clin d'œil. Je suis content de savoir que j'ai contribué même un minimum à ton apprentissage. Maintenant, c'est à ton tour d'apporter aussi ta part pour les autres. Bravo encore pour ton projet et je te souhaite de la réussite. » Les éditions Hirizi Ya Maore viennent d’éditer le dernier livre de Mohamed Moindjié, « L’espoir ensemble, Ha sibabu ya Maore », et soyez-en certains que nous espérons un jour voir d’autres éminents auteurs mahorais nous confier leurs manuscrits. A nous de faire nos preuves pour mériter leur confiance !

  • Est-ce que le département ou une tout autre institution publique vous accompagne dans cette aventure ?

A l’heure actuelle, nous sommes en contact régulier avec la DRAC (Direction Régional des Affaires Culturelle). Nous avons pu échanger avec

Bruno Lacrampe, Conseiller livres et lecture, archives, médias, langue française et langues de France. Il nous a assuré de son soutien et entend nous accompagner. Aux dernières nouvelles, il était sur le point de quitter son poste pour d’autres missions. Il a tout de même fait en sorte de nous mettre en contact avec ses proches collaborateurs afin que nous puissions poursuivre nos échanges. Récemment, nous avons adhéré à l’ARLL (Agence Régionale du Livre et de la Lecture) afin de bénéficier de toutes les informations relatives à l’univers du livre. Un accueil chaleureux nous a été réservé par son directeur Vincent Lahoche, avec qui nous allons poursuivre notre collaboration. En parallèle, nous lançons des démarches de demandes d’aide auprès du Conseil Départemental, afin de mettre de notre côté, toutes les chances de réussites.