1998, Dominique Strauss-Kahn et le vieux rêve Kanak : l’usine du Nord

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©Alain Jeannin (Outre-mer 1ère)
Alors que le 1er ministre Jean-Marc Ayrault visite ce samedi matin l'usine du Nord, retour sur un projet de longue haleine, dans lequel Dominique Strauss Kahn, alors ministre de l'Economie du gouvernement Jospin (1998) , a pris une part non négligeable .
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Alors que le Premier ministre Jean-Marc Ayrault visite ce samedi matin le site de l’usine du Nord, il a découvert,ce matin, une petite commune  devenue capitale économique de la Province Nord à majorité Kanak: le nouvel eldorado calédonien. La grande usine du Koniambo, comme on l’appelle aussi, du nom de l’énorme gisement de nickel qui a permis sa construction, se trouve sur les terres de Paul Néaoutyine le leader historique des indépendantistes calédoniens. Avec André Dang, le talentueux financier et stratège des progressistes calédoniens, Paul Néaoutyine a obtenu l’impensable. Construire en terre kanak la plus grande usine métallurgique de la décennie.
 

1998 l’année de la bataille pour l’usine du Nord et…de la survie du groupe Eramet

Quand Dominique Strauss-Kahn ministre de l’économie et des finances du gouvernement de Lionel Jospin hérite du « dossier calédonien » la situation est bloquée  depuis de longs mois, en raison, notamment du préalable minier imposé par les indépendantistes. La victoire de la gauche aux élections législatives de 1997 va débloquer la situation. Auparavant, dans les derniers mois du gouvernement Juppé, le ministre de l’Outre-mer Jean-Jacques de Peretti a multiplié les maladresses et les mesures vexatoires contre la direction d’Eramet, qui ne capitule pas pour autant.

Le groupe industriel français refuse de céder sans contrepartie le massif du Koniambo aux indépendantistes kanak. Le gouvernement de droite, qui veut à tout prix éviter "un nouvel Ouvéa", échoue à faire céder l’ombrageux patron français, Yves Rambaud. Ce dernier est sauvé in extremis par la victoire de la gauche aux élections de 1997 et par le soutien infaillible de l’administrateur CFDT de son groupe, Liliane Flores. Femme de gauche, syndicaliste et patriote, elle retarde la date d’un conseil d’administration au cours duquel le PDG d’Eramet devait être débarqué et remplacé par le candidat du ministre RPR de l’Outre-mer.

Les accords de Bercy, l'usine du Nord et la sauvegarde d'Eramet

Si la revendication kanak est légitime, nul n’ignore que l’usine sera construite par une multinationale nord-américaine, qui ambitionne de fragiliser son compétiteur industriel et minier français, Eramet. Il faut donc concilier l’inconciliable : permettre la construction de l’usine du Nord tout en préservant Eramet et sa filiale calédonienne, la SLN. Dominique Strauss-Kahn hérite donc du délicat dossier. Sa méthode, la négociation, patiente et la volonté de ne pas humilier ses interlocuteurs, notamment ceux d’Eramet, va payer.
 

Âpres négociations

C’est un triste et froid dimanche de février 1998. Depuis des heures à Bercy, les négociateurs des deux camps, s’observent et s’évitent, chaque groupe dans une salle séparée par un long couloir. D’un coté les représentants du groupe Eramet et de la SLN; de l’autre, les indépendantistes calédoniens et leur partenaire nord-américain Falconbridge.

Le 1er février 1998, Dominique Strauss-Kahn signe le protocole d'accord sur le dossier du nickel calédonien © PIERRE VERDY / AFP
© PIERRE VERDY / AFP Le 1er février 1998, Dominique Strauss-Kahn signe le protocole d'accord sur le dossier du nickel calédonien


DominiqueStauss-Kahn et ses collaborateurs s’efforcent de maintenir les contacts et de faire avancer la négociation. Le Premier ministre Lionel Jospin Lionel est informé par DSK des tensions et des exigences des uns et des autres. Préserver les intérêts français, ceux d’Eramet et de la SLN, mais aussi permettre la construction de l’usine du nord afin d’assurer le développement de la Province Nord représente un véritable défi.
 
Finalement, après des heures d’âpres négociations et de tensions, au moment où la nuit est tombée sur Paris, Dominique Strauss-Kahn convoque la presse et annonce que les négociateurs des deux camps sont tombés d’accord. Eramet accepte d’échanger son fabuleux gisement du Koniambo contre celui moins riche de Poum qui appartient aux indépendantistes. Ceux-ci vont donc pouvoir lancer leur projet d’usine dans le nord de l’île, Eramet reçoit une indemnité supplémentaire autour de 18 Milliards CFP (150 millions €).
 

La longue attente de l'usine du Nord.

 
Il est difficile d’expliquer  tout l’imaginaire que porte ce grand projet de 4 milliards d'euros, amorcé en 1994, au siège du groupe industriel nord-américain Falconbridge à Toronto. Dans le dossier sensible du nickel calédonien, il aura fallu des années de tractations, de menaces et de chantages pour trouver un équilibre entre des intérêts opposésA la logique purement industrielle du groupe minier français Eramet, opérateur historique de la production du nickel en Nouvelle-Calédonie via sa filiale SLN, s’est donc opposée pendant des années celle des indépendantistes du FLNKS. Leur revendication permanente ? L’accès aux profits du nickel, par le retour aux Kanak des « terres volées ». Et la valorisation industrielle avec l’usine du Nord qui est finalement entrée en production en avril 2013.
Aujourd’hui, le climat est apaisé. C’est une impressionnante usine flambant neuf que le Premier ministre  Jean-Marc Ayrault peut visiter. Comme une continuité, un hommage aussi à l’intelligence politique de Lionel Jospin et de Dominique Strauss-Kahn en 1998. Permettre le décollage économique de la Province Nord, assurer le plein emploi y compris pour les femmes kanak, construire une grande usine dans cette partie isolée et oubliée de la Nouvelle-Calédonie, parvenir à un accord qui préservait aussi les intérêts français, fut une passionnante histoire industrielle, une sacrée saga.

 
 

 

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