Il y a 20 ans, la Calédonie légalisait l'avortement

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Centre IVG
©Laura Schintu
25 années après la loi Veil. C’est le temps qu’il aura fallu à la Nouvelle-Calédonie pour légaliser l’avortement. C’était le 29 septembre 2000. Il y a tout juste 20 ans. Une génération plus tard, on dénombre près de 1 400 IVG par an sur le Caillou. 
Pendant 25 ans, Brigitte Lèques a dirigé le CCF de Nouméa, l’équivalent du planning familial. « A l'époque en Calédonie, c'était vraiment un problème qu'on éludait. » Pourtant cette gynécologue l’assure : les femmes avortaient bien avant que ce soit légal. « Il y avait des avortements, on peut dire clandestins, mais il fallait que les femmes rassemblent l'argent pour payer l'avortement. Il y avait des femmes qui partaient en Australie, qui avaient les moyens pour faire l'avortement là-bas dans de meilleures conditions. Et donc il y avait une inégalité entre les femmes calédoniennes. »
 

Dans le Sud, mais pas dans le Nord et les îles

Une inégalité d’autant plus criante qu’à la fin des années 90, les Calédoniennes pouvaient avorter en province Sud mais pas dans le Nord et les Îles. « On a réussi à faire une convention signée par le président de la province Sud, Jacques Lafleur, et le directeur du CHT pour les femmes de la province Sud. Et quand les femmes du Nord et des îles arrivaient au CCF, on faisait quoi? Maintenant je peux le dire parce qu'on ne va plus me taper sur les doigts. On n'allait pas les renvoyer. Mais on était en permanence sur la corde raide. »
 
Brigitte Lèques
Brigitte Lèques a été à la tête du CCF, le centre de conseil familial, de la province Sud pendant 25 ans. ©Coralie Cochin
 

Des chiffres parlants

Brigitte Lèques se souvient d’une rencontre déterminante avec Marie-Claude Tjibaou, alors membre du conseil économique et social. « Je lui ai dit: j'aimerais bien vous parler du problème des avortements. Elle m'a dit: mais Brigitte, nous les femmes kanak on n'a pas recours à ça. Je lui ai dit: entrez dans mon bureau et regardez les chiffres. Je lui ai montré qu'on recevait en majorité des femmes mélanésiennes. »
 

Des gynécologues qui refusaient les IVG

La Nouvelle-Calédonie étant compétente en matière de santé, le 29 septembre 2000, le Congrès vote enfin une délibération sur l’avortement. Ainsi que des mesures favorisant la contraception, pour mieux faire passer la pilule. Pourtant, les gynécologues sont encore nombreux, au début, à refuser les IVG.  « Il y en avait qui étaient pour, il y en avait qui étaient contre, se souvient Jean-Etienne Demory, ancien gynécologue du CHT. Moi je partais du principe que notre métier c'est de soigner et de soulager les femmes. L'interruption volontaire de grossesse n'est pas une partie de plaisir, on se devait de les aider.»
 
IVG Medipole
©Laura Schintu
 

Conquête pour l'émancipation des femmes

Parmi les figures qui ont milité pour la légalisation de l’avortement en Calédonie : Brigitte Lèques. Cette conquête pour l’émancipation des femmes, la gynécologue l’a défendue jusque dans sa propre famille. Son père, Jean Lèques, était alors président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie. Et un fervent détracteur de l’avortement.
 

Une journée particulière

Vingt ans plus tard, elle se confie sur cette journée particulière, le 29 septembre 2000, où la petite histoire a rencontré la grande. «Au moment où c'était à l'ordre du jour du Congrès, je me suis opposée à mon père, en lui disant que c'était indispensable que cette loi soit adoptée. Je respectais tout à fait sa position, mais ce que je lui demandais c'était, ce jour-là, de ne pas aller au Congrès, de ne pas assister à la séance, de ne pas participer, de dire qu'il était malade, parce que de toute façon ça le rendait malade. Ses convictions catholiques sont complètement opposées à l'avortement. »
 

Pensez aux femmes que vous connaissez autour de vous. On a besoin de cette loi.
- Brigitte Lèques, responsable pendant 25 ans du CCF de la province Sud


Je lui ai aussi demandé de ne pas donner de consignes de vote au niveau des partis. On avait travaillé avec chacun des élus avec un message. "C'est votre position personnelle. Pensez aux femmes que vous connaissez autour de vous. On a besoin de cette loi. On fera tout notre possible pour qu'on ait le moins besoin possible d'avortements, mais on a besoin que toutes les femmes soient sur un pied d'égalité". Et il m'a écoutée. J'ai des parents qui ont heureusement respecté mon engagement. Je ne dis pas que ça a été facile. C'est un sujet très difficile en effet, mais j'ai ma conscience pour moi », assure Brigitte Lèques.
Consultation IVG
©Laura Schintu

Brigitte Lèques, interrogée par Coralie Cochin : 
 

Témoignage Brigitte Lèques

 

1400 IVG par an sur le Caillou

Une génération plus tard, on dénombre près de 1 400 IVG par an sur le Caillou.  A 31 ans, Emilie (prénom d'emprunt) a fait le choix d’avorter. Une décision difficile, mais qu’elle ne regrette pas. « Ça faisait trois semaines, un mois que j’étais enceinte. Ça a été très difficile parce que j’avais déjà tous les symptômes d’une femme enceinte. Déjà maman de deux enfants, c’était pas du tout prévu. Mon mari, lui, hésitait beaucoup. Je lui ai dit que financièrement on ne pourrait pas l’assumer. Psychologiquement, je ne culpabilise pas du tout. Pour moi, j’ai pris la bonne décision.»
 

Pour moi, j’ai pris la bonne décision.​


Témoignage recueilli par Coralie Cochin :

Témoignage IVG

 

Des situations très difficiles

Comme Emilie, près d’une Calédonienne sur trois, chez les 18-60 ans, a eu recours à l’avortement. Certaines situations sont parfois très difficiles, comme l’explique Alice Mallet, sage-femme au centre d’orthogénie, qui est en cours de création au Médipôle. «Souvent c’est des ruptures, ça peut être des rapports non consentis, où des jeunes filles qui sont dans leurs études qui souhaitent se construire avant de construire une vie de famille.»
Alice Mallet
Alice Mallet, sage-femme au centre d'orthogénie, accompagne chaque année de nombreuses femmes. ©Coralie Cochin

Des blocages face à la contraception

Chez les Calédoniennes de moins de 24 ans, près d’une grossesse sur deux est non désirée. En cause très souvent : une absence totale de contraception. «Il y a encore un gros travail à faire sur la contraception en Nouvelle-Calédonie. Il peut y avoir des croyances par rapport à la contraception, ajoute Alice Mallet. J’ai beaucoup de patientes qui sont contre le stérilet. Le fait de mettre un dispositif dans le corps, il peut y avoir des blocages. Au niveau des collèges, des lycées, il y a encore du travail. C’est important.»
  

Une pratique ouverte aux sages-femmes

En 2019, la législation sur l’avortement a encore évolué. La pratique est désormais ouverte aux sages-femmes. Mais contrairement à la Métropole, elles ne peuvent le faire que dans des structures dédiées, comme les dispensaires, les cliniques ou les centres hospitaliers.
Pour rappel, l’avortement, non-thérapeutique, est autorisé en Calédonie jusqu’à 12 semaines de grossesse.

Le reportage de Coralie Cochin : 

Reportage avortement

illustration IVG
©Laura Schintu


Et dans le reste du monde...

L’avortement reste interdit dans de nombreux pays. Près de chez nous, en Nouvelle-Zélande, l’IVG a été dépénalisée en mars de cette année, seulement.
Tandis qu’en Australie, l’avortement n’est autorisé dans tout le pays que depuis l’an dernier. La Nouvelle Galles du Sud était le dernier Etat où il était encore interdit.

 

Quelques dates


1956
Invention de la pilule contraceptive

1967
Dépénalisation de la contraception en Métropole

1971
Manifeste des 343, la liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste "Je me suis fait avorter"

1972
Procès de Bobigny: cinq femmes jugées pour avortement sont défendues par Gisèle Halimi

1973
Mouvement français pour le planning familial

1975
Loi Veil: dépénalisation de l'IVG en France

2000
Légalisation de l'avortement en Nouvelle-Calédonie
 
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