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Du 21 au 26 avril 2019, une vingtaine de Guyanais a participé à la première édition des Journées mémorielles internationales de "la Route de l’esclave" de Côte d’Ivoire. Invités d’honneur : les Bonis de Guyane. Une première pour ce pays de l’Afrique de l’ouest.
 

La délégation des Bonis de Guyane © C Boutet

Ils se sont fait un nom chez eux, en Guyane. Ils sont artistes et exercent dans des domaines différents mais ont en commun la fierté de leur origine Boni.

Le peintre et sculpteur spécialiste du tembé Carlos Adaoude, Kalyman et le chanteur Eric Blakaman, « Rickman » n’auraient jamais imaginé se retrouver un jour à l’honneur sur le continent africain. Ces jeunes trentenaires ont été choisis par Serge Bilé pour leur implication dans la préservation de la tradition Boni. 

Serge Bilé

Le journaliste d’origine ivoirienne est installé en Martinique mais a vécu en Guyane. Il y a 25 ans, il emmenait un groupe de Bonis d’Apatou en Côte d’Ivoire, pour un échange culturel. Depuis, il rêvait d’y revenir avec une délégation de la nouvelle génération.
A l’occasion de la sortie l’an dernier de son nouveau livre Boni, Serge Bilé décide de relancer le projet. Nommé par ailleurs et pour deux ans délégué Antilles-Guyane de « la Route de l’esclave », il convainc le ministre de la Culture et de la Francophonie Ivoirien, Maurice Bandaman, de l’intérêt de l’échange, le gouvernement décide alors d’entièrement financer le projet, 100 millions de francs CFA investis, environ 150 mille euros.
Serge Bilé explique sa démarche envers les Boni de Guyane
 

La Côte d’Ivoire était plutôt en retard dans le programme « Route de l’esclave ».

© Patrick Nègre

"La Route de l'esclave" est un programme lancé à Ouidah, au Bénin en 1994 vise à mettre fin au silence autour de la traite négrière et l’esclavage en faisant mieux connaître leurs causes profondes, leur ampleur ou encore leurs enjeux à travers des travaux scientifiques. Des pays comme le Sénégal, le Bénin et le Ghana se sont déjà appropriés ce programme, la Côte d’Ivoire l’a débuté officiellement en juillet 2017, en inaugurant une stèle dans la localité de Kanga Nianzè, hommage aux  hommes et femmes arrachés à leur continent.

Deux ans plus tard, ces premières Journées mémorielles internationales sont donc la première manifestation d’échanges culturels avec une partie des descendants des personnes arrachées à la Côte d’Ivoire.

La délégation guyanaise, est composée d’une vingtaine de personnes en plus de Carlos Adaoude, de Rickman et de ses sept musiciens et danseuses, elle compte également deux Chefs coutumiers Bruno Apouyou et Acoubi Constant et les parlementaires Georges Patient et Lénaïck Adam.

 

Lénaïck Adam un symbole pour le peuple Boni © Catherine Boutet

Lénaïck Adam est aujourd’hui un symbole en Côte d'Ivoire, il est devenu à 25 ans le premier député Guyanais Noir Marron.

La basilique Notre Dame de la paix © Catherine Boutet

L’un des moments forts a été la visite de la cathédrale de Yamoussoukro.

La délégation est logée dans un hôtel en plein cœur d’Abidjan. L’un des moments forts a été la visite de la cathédrale de Yamoussoukro. Cette ville est la capitale politique administrative et politique de la Côte d’Ivoire. Elle doit sa renommée à la basilique Notre-Dame de la paix, inaugurée il y a 30 ans, en 1989.
Visite de la basilique Notre Dame de la paix

 Les cérémonies se sont tenues dans des villes liant l’histoire de la Côte d’Ivoire à celles des Bonis.

Exemple Aboisso, la  ville d’où sont partis les Français pour explorer la Côte d’Ivoire profonde au début du XIXe siècle ou encore à quelques kilomètres de là, Krindjabo. Elle est située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière du Ghana.
C’est le siège du roi du Sanwi, Nanan Amon N'Douffou 5. Il règne depuis 2005 sur une centaine de villages. Krindjabo est le siège d’un des plus importants royaumes Akans de Côte d’Ivoire dont les Bonis sont en partie issus.
Le royaume a déjà reçu en grandes pompes des afros descendants américains : le chanteur Michael Jackson en 1992 puis le révérend Jesse Jackson il y a 10 ans.

Cette troisième rencontre avec les Guyanais est beaucoup plus politique.


Trois ministres ont ainsi participé à une cérémonie (ceux de la Culture et de la Francophonie, du Tourisme et de la Santé) chez le roi. Maurice Bandaman, le ministre de la Culture a à cette occasion demandé "pardon" aux Guyanais pour la participation de la Côte d’Ivoire à la traite de l’esclavage.
95.000 Ivoiriens ont été déportés par les seuls Hollandais dans leurs colonies dont faisait partie le Surinam.

Serge Bilé à gauche s'exprime devant le roi roi du Sanwi, Nanan Amon N'Douffou 5.

 

Autre lieu symbolique : Tiassalé. Cette région est liée à plusieurs titres à l’histoire des Bonis.

© Catherine Boutet

Tiassalé a un passé sombre, c’était le passage obligé sur la route du trafic des esclaves, plus particulièrement le village de Kanga Nianzè (la jarre aux esclaves). Là-bas, les habitants lavaient les esclaves avant leur départ vers le nouveau monde, dans la rivière Bodo, ce qui est reconnu comme certains historiens comme une forme de collaboration dans la traite.
Tout le village s’est réuni pour accueillir la délégation. Des retrouvailles festives qui ont permis à Rickman et à ses danseuses de participer à une danse guerrière.

En guise d’hommage, le député Lenaïck Adam présenté comme chef de délégation a été couronné, il reçoit le titre de chef Amoua Gole, du nom de celui qui a fondé le village. Mais à Kanga Nianzè, le moment fort a été le bain purificateur dans le Bodo, la rivière de Kanga Nianzè.


Les membres de la délégation qui le souhaitaient ont été purifiés par un prêtre, une façon de demander pardon. Le cours d’eau aurait des vertus mystiques et c’est ici même que les habitants du village lavaient les captifs en partance pour les colonies.

Un moment douloureux pour Rickman qui est entré en transe. Certains esclaves du Suriname sont passés là, il y a trois siècles.

Rickman dit avoir senti que l’esprit d’un de ses ancêtres lui demandait de ne pas pardonner à ceux qui les ont trahis. Durant plus de 5 longues minutes, le chanteur n’a pas pu contrôler ses gestes.

Une fois ce moment difficile passé, Rickman dira avoir décidé de pardonner et de renouer désormais les liens avec ce passé difficile.

La délégation Guyanaise arrive dans le village. © Catherine Boutet

Tiassalé est aussi le lieu où vit la famille Boni.

La famille Boni a fait souche dans la petite ville qui compte aujourd’hui 2.500 habitants depuis près de trois siècles.

Comme une partie des ancêtres des Noirs Marrons du Surinam et de Guyane, les Boni de Tiassalé descendent des Akans du Ghana.

La délégation a donc été accueilli en grandes pompes par toute la famille. Elle avait déjà reçu, il y a 25 ans les premiers Guyanais emmenés par Serge Bilé.

© Catherine Boutet

Pour ce voyage, Carlos Adaoudé le Tembéman a travaillé d’arrache-pied pour peindre 14 toiles.

Carlos Adaoudé a peint 14 toiles pour ce voyage © Catherine Boutet

A 36 ans, l’artiste est un gardien de la tradition. Il est la septième génération de Tembéman et dans ses recherches a identifié près de 150 symboles hérités du marronnage. Ce voyage sur le continent africain est une première pour lui.

Le soir du vernissage : il a la surprise de recevoir la visite du président de la République Ivoirienne…Alassane Ouattara et de plusieurs membres de son gouvernement.


Un grand moment d’émotion et un honneur pour celui qui revendique l’origine africaine de ses ancêtres.

L'exposition du Tembeman Carlos Adaoudé © Catherine Boutet

Clou du spectacle : le concert au palais de la Culture pour Rickman le chanteur "investi"

© Catherine Boutet

Le dernier rendez-vous de ces Journées mémorielles internationales était le concert de Rickman.

Le chanteur de Maripasoula a été le premier à avoir été choisi par Serge Bilé pour ce voyage. Le journaliste avait été marqué par sa chanson « Je suis un Boni » sortie il y a 2 ans sur un rythme traditionnel awasa.

Rickman y clame la fierté de ses origines et d’être un descendant de résistants bonis. Une chanson écrite également pour inciter les jeunes à conserver leur culture.

Ce voyage a pour lui une façon de voir si, comme les Bonis, les Ivoiriens ont conservé les coutumes de leurs ancêtres.

© Catherine Boutet

Le chanteur a été reçu comme une star avec les membres de son groupe.

Rickman a même été l’invité d’une émission phare  sur la chaîne nationale Ivoirienne en compagnie du député Lenaïck Adam.
Un accueil qui a touché le jeune homme. Le soir du concert au palais de la Culture, Rickman, ses trois musiciens, ses trois danseuses mais aussi de son frère chanteur Tityou Itel Yah (également connu en Guyane) se sont illustrés.

Les rythmes aléké et awasa pour mettre en valeur leur culture Boni, héritage du mélange de plusieurs pays d’Afrique avec une langue propre.

Le concert a clôturé officiellement un séjour qui restera gravé dans la mémoire de la délégation Guyanaise. Une délégation conquise qui a souhaité que ce lien créé avec la Côte d’Ivoire se poursuive au-delà du voyage, bien au-delà ...

L'adieu à la Côte d'Ivoire, terre ancestrale, terre du départ.

Le marché artisanal d'Abidjan © Catherine Boutet

"Bonis du fleuve aux sources "....
Un magazine de Catherine Boutet et Karl Constable diffusé le mercredi 12 juin 2019 à 20 heures 05 sur Guyane la1ère