45e jour de confinement, en Martinique, l’herbe pousse en abondance dans les maisons privées de jardiniers 

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Illustration article Serge (jardinier)
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Avoir une demeure avec jardin peut aider à mieux supporter les restrictions de déplacement. Mais aujourd’hui de nombreux propriétaires délaissent l’entretien de ces espaces verts. Ils refusent de faire appel à des professionnels de peur d’être contaminés par le coronavirus.
Ne cherchez surtout pas à savoir quelle est sa fleur préférée ou la plante qu’il aime le plus. Jean-Pierre Anglo vous fera la même réponse qu’une maman à qui l’on demanderait de choisir entre ses enfants qu’elle chérit de la même tendresse.
En revanche, quand il parle de son métier, il se fait poète :

C’est comme un potier qui façonne l’argile. Ses mains peuvent paraitre sales. Mais à la fin, quand on voit son œuvre, c’est magnifique au point qu’on l’expose en vitrine. C’est la même chose avec les herbes hautes, les plantes non taillées, ou les clôtures mal nettoyées. Après le passage du jardinier, on voit nettement la différence. C’est cette magie qui me fascine.  

À 46 ans, Jean-Pierre Anglo fait de la prose avec la même aisance qu’il manie le sécateur. Mais derrière la beauté des mots et du geste, se cache une histoire moins romanesque, celle d’un enfant de la DDAAS "balloté" de foyers en familles d’accueil.
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Jean-Pierre Anglo confie :

Je suis né à Saint-Joseph. Dès ma naissance, j’ai été placé chez une assistante maternelle à Sainte-Thérèse. A 8 ans, je me suis retrouvé au foyer de Rivière L’Or. À 11 ans, on m’a envoyé à Moutte et scolarisé à Coridon. A 15 ans, j’ai intégré le foyer de l’espérance. À 16 ans, j’ai connu ma mère sur le tard mais on n’avait rien à se dire. En revanche je n’ai jamais vu mon père.

À 20 ans, quand il quitte le foyer de l’espérance, Jean-Pierre Anglo sait pouvoir compter sur ses dix doigts. Avec son diplôme de menuisier et d’ébéniste, il travaille chez différents artisans. Après avoir fabriqué des meubles, il entre au service des transports de l’ancien Conseil général.
Jean-Pierre Anglo raconte :

En 2003, j’ai eu envie de me mettre à mon compte. J’ai franchi le pas. J’ai créé une entreprise d’entretien des jardins et espaces verts. J’ai ensuite embauché un salarié. On travaille essentiellement chez des particuliers.

Avant le confinement, Jean-Pierre Anglo avait une cinquantaine de clients aux quatre coins de la Martinique. Dans une journée, avec son employé, il intervenait sur trois ou quatre maisons (jardin de 100 m2) ou seulement sur une grande villa (jardin de 2000 m2) à Fort-de-France ou au Robert.
Jean-Pierre Anglo poursuit :

Depuis le confinement, l’activité a chuté de 50%. On a beau porter des masques, les clients ont peur. Ils ne veulent pas qu’on entre dans leur propriété. Quoi qu’il en soit, on travaille tous les jours en étalant les interventions.

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Le coronavirus a modifié les relations entre Jean-Pierre Anglo et les clients qui font encore appel à son entreprise. Par précaution il ne fait plus signer la fiche d’intervention à la fin de la prestation. Les contacts sont limités au strict minimum.
Jean-Pierre Anglo se souvient :

Un jour, après avoir rangé le matériel, je me suis dirigé vers la maison pour récupérer le règlement. Le propriétaire a entrouvert la porte et m’a dit de rester là où j’étais, à bonne distance. Il a déposé le chèque par terre puis il a refermé la porte et m’a dit depuis l’intérieur de m’approcher pour le ramasser. Je ne l’ai pas mal pris car je comprends la situation. Les gens entendent tellement de choses.

La baisse d’activité a contraint Jean-Pierre Anglo à chercher des solutions pour s’en sortir. Il a obtenu un report des traites de sa camionnette de travail. Il a déposé un dossier à sa banque pour bénéficier du prêt garanti par l’État. Il attend enfin de la sécurité sociale une avance sur les cotisations de retraite complémentaire. 
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Pour le reste, Jean-Pierre Anglo demeure serein :

Je n’ai pas peur du virus. À partir du moment où on subit un problème, qu’on ne maitrise pas, il faut, tout en respectant les gestes barrière, continuer à vivre. Si on commence à se faire du mauvais sang, on va finalement développer d’autres symptômes.


Au quarante-cinquième jour de confinement, Jean-Pierre Anglo se montre philosophe. Comme on fait son jardin, il va de maison en maison et perpétue le travail de ses mains, tandis que ses clients restent barricadés à l’intérieur. A celles et ceux qui lui maintiennent sa confiance, ils leur dédient la formule : "Rété a kay zot".
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