Au 31e jour de confinement, une famille péléenne installée en Martinique, en Belgique et dans l’Hexagone, exprime ses craintes

coronavirus
La famille Walters
En haut, la maman Jeanne Germaine et Elsa, l'une de ses filles. En bas, Stella et Juliette, deux autres filles de la famille Walters. ©Martinique la 1ère et ColPri
La première vit au Robert, la seconde à Mons, la troisième à Paris. Trois sœurs évoquent la pandémie et mettent en parallèle le dévouement de leur mère, infirmière dans les années 60 et 70, avec l’engagement aujourd’hui des personnels soignants auprès des malades du coronavirus. 
Parce qu’elle s’était amourachée d’un homme, dont sa famille ne voulait pas, Jeanne Germaine est envoyée à Paris. Nous sommes dans les années 50. La jeune femme quitte, du jour au lendemain, sa commune natale du Morne Rouge et prend le bateau pour la première fois.
Jeanne Germaine
Jeanne Germaine (dans les années 50). ©ColPri
Mais le virus de l’amour est tenace. Sur le bateau, Jeanne s’entiche d’un passager, originaire de Saint-Kitts-et-Nevis. Il s’appelle Nelson Walters. Il a travaillé auparavant aux États-Unis pour l’artiste américain Sammy Davis Jr, comme cuisinier et… danseur de claquettes. 
Nelson Walters
Nelson Walters le premier mari. ©ColPri
Nelson Walters et Jeanne Germaine filent à Londres et se marient. De leur union, naitront deux filles et un garçon : Stella, Elsa et Dereck. Lorsque le couple se sépare, des années plus tard, Jeanne rentre à Paris. Elle loue un studio et travaille comme infirmière dans plusieurs hôpitaux.
L’aînée des filles, Stella, se rappelle.

C’était une autre époque. Ça n’a rien à voir avec ce que ressentent les personnels soignants aujourd’hui face au coronavirus. Quand ma mère partait à l’hôpital, elle n’était pas inquiète. À la fin de la journée, une fois qu’elle avait enlevé sa blouse, elle reprenait son rôle de maman à la maison.


Certains soirs, Jeanne Germaine emmène ses filles dans un restaurant à Saint-Michel, que tient la sœur de leur grand-mère, Édith Chardon. À L’oasis, on déguste des spécialités martiniquaises et on côtoie des célébrités. Stella se souvient d’avoir vu passer le trompettiste américain Louis Armstrong. 
Edith Chardon
La sœur de la grand-mère des filles, Edith Chardon. ©ColPri
L’établissement voit défiler également des militaires antillais. C’est le cas de Jules Zacharie. Il est Guadeloupéen et fort bel homme. Jeanne succombe à son charme. Sentiments réciproques. En mars 1963, le couple se marie. En juin, leur première fille, Juliette, voit le jour, suivie, trois ans plus tard, de sa sœur, la dernière, Marie-Louise. 
Jeanne Germaine et Jules Zacharie
Jeanne Germaine en compagnie de son deuxième mari, Jules Zacharie. ©ColPri
En 1982, Jules Zacharie décède d’un cancer. Jeanne rentre en Martinique, laissant derrière elle ses enfants qui volent déjà de leurs propres ailes. L’aînée, Stella, donne l’exemple. Après avoir décroché son certificat d’études, elle travaille dans une entreprise d’électronique puis dans un salon d’esthétique, avant de plier bagage à son tour et de quitter Paris.

Stella s’installe à Fort-de-France, exerce comme masseuse, puis se lance, en parallèle, dans la création de bijoux, réalisés à partir de mahogany, de fruit à pain, et de noix de coco. Elle travaille avec son cousin, le styliste Paul-Hervé Elisabeth, et Mounia, pour ses shows modes. 
Stella Walters
Stella Walters devenue créatrice de bijoux en Martinique. ©Karib Création
Aujourd’hui, basée au Robert, Stella pose un regard décalé sur la crise sanitaire.

Je n’ai pas de problème avec le confinement. J’ai mon atelier à domicile. J’ai toujours travaillé chez moi. Mais je perçois une tension, avec tous ces gens confinés. Je ressens une atmosphère comme avant un tremblement de terre. Ça peut exploser. C’est comme une balance, en fait. La moindre faille peut faire pencher le plateau d’un côté ou de l’autre.


Stella est la marraine de la fille de sa petite sœur, Elsa, qui vit en Belgique. Elsa a d’abord travaillé comme secrétaire à Paris, avant d’intégrer l’équipe du Théâtre de Chaillot, où elle s’occupait de la mise en page des pièces de théâtre, à une époque où Internet n’existait pas encore. De sa mère, Elsa a hérité un goût prononcé pour l’hygiène. Elle explique.

Avant de quitter l’hôpital, maman prenait une douche. Quand elle arrivait à la maison, elle vidait son sac et passait un coup d’insecticide dedans. Ensuite, elle reprenait une deuxième douche. Je suis un peu comme elle. Je me suis toujours lavé les mains dix fois par jour. On disait que j’étais maniaque mais aujourd’hui tout le monde le fait.

 
En marge de son travail, Elsa danse, le week-end, dans une troupe antillaise. Le groupe répète sur une péniche, une à deux fois par semaine, et se produit un peu partout : Metz, Megève, Coutainville, Méribel. En 1976, à l’issue d’une représentation à Lille, la jeune femme rencontre son futur mari, un spectateur belge, venu de la ville voisine de Mons pour voir le spectacle. 
Elsa Walters
La sœur cadette Elsa Walters qui vit en Belgique. ©ColPri
Elsa quitte la France pour la Belgique, travaille dans un restaurant avec son époux, puis elle prend une autre route, avec un deuxième mariage au bras d’un peintre décorateur italien. Sur le plan professionnel, elle renoue avec son premier métier, avant de devenir conseillère touristique. Aujourd’hui, à 65 ans, en pleine crise sanitaire mondiale, Elsa vit confinée à Mons. Elle raconte.

C’est mon mari qui fait les courses avec un masque et des gants. Je suis considérée comme une personne à risques. Je suis cardiaque et j’ai eu un cancer du sein pour lequel je suis encore un traitement. Depuis mars, je ne peux plus voir ma fille qui est autiste et qui se trouve dans un centre spécialisé. Ça me fait de la peine mais je sais qu’elle est bien entourée.


Dans la fratrie, une autre sœur, Juliette, 57 ans bientôt, fait également partie des personnes à risques. Elle a le cœur fragile. Elle prend quotidiennement des médicaments pour sa tension et doit veiller à garder son calme en toutes circonstances.

Quand Juliette était plus jeune, elle a aussi pratiqué la danse. Elle a même poussé les portes des studios de télévision à Paris. Elle s’est notamment produit sur le plateau de l’animateur Patrick Sébastien et dans l’émission Les enfants du rock.
Juliette Zacharie
La soeur benjamine Juliette Zacharie ©ColPri
De sa mère en blouse blanche, Juliette garde un souvenir précis. Elle dévoile.

Maman a travaillé dans un hôpital avec des personnes âgées, qui ne recevaient pas de visites de leurs familles. Ça la peinait. Alors, elle nous emmenait les voir, ma petite sœur et moi. Ça leur faisait plaisir. Ils nous donnaient des bonbons, du chocolat, de l’argent. En partant, maman nous emmenait dans le local des infirmières. Elle nous reprenait tous les cadeaux, y compris l’argent, et les jetait à la poubelle. Puis elle nous lavait les mains à fond jusqu’aux coudes.


En 1985, après son diplôme de langues étrangères appliquées (anglais, espagnol, allemand), obtenu à l’université de Jussieu, Juliette continue à danser à la télévision et à faire des photos de mode. Sa vie de mannequin la mène à Los Angeles, Hong Kong, Tokyo.

En 1989, en partance pour la Martinique, elle discute avec une employée d’Orly. La rencontre est déterminante. Juliette décide de postuler un emploi à l’aéroport. Embauchée comme agent d’enregistrement à Roissy, elle gravit les échelons jusqu’à devenir responsable commerciale, chargée de veiller au bon accueil des passagers. 
Juliette Zacharie
Juliette dans sa tenue de travail à l’aéroport de Roissy (France). ©ColPri
À l’apparition du Covid-19, Juliette et ses collègues se retrouvent en première ligne. Avec les avions qui arrivent de Chine et de du monde entier, l’aéroport est un lieu de brassage où se croisent malades et bien portants. Aujourd’hui, Roissy est en partie fermé et le personnel a été placé en chômage partiel depuis le 31 mars.
Juliette assure ne pas avoir peur, tout en éprouvant de la crainte.

Je ne suis pas inquiète. J’essaie juste de faire attention. J’ai toujours pensé que le personnel de l’aéroport est plus résistant, parce qu’il est confronté en permanence à des microbes internationaux. Quoi qu’il en soit, je mesure les risques de mon métier et je les assume.


Au trentième-et-unième jour de confinement, Juliette évoque aussi, en pointillé, son mal de gorge il y a un mois, sa grosse fatigue il y a une semaine, et ses vertiges il y a cinq jours. Bon gré mal gré, elle gère son quotidien, en se soignant et en gardant foi en l’avenir. Avec sa fille, qui l’entoure et réciproquement, elle s’applique, à la lettre, la formule bien connue maintenue : "Rété a kay zot".