"Mon engagement a été total pendant plus de 44 ans pour le pays" : fin de carrière pour Frédérique Fanon-Alexandre à la Collectivité Territoriale de Martinique

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Frédérique Fanon-Alexandre
Frédérique Fanon-Alexandre, ex directrice générale des services du département de Martinique ©FFA
Dans un message électronique lapidaire, Frédérique Fanon-Alexandre, a fait ses adieux à la CTM en tant que directrice de cabinet de Claude Lise, le président de l’assemblée de Martinique. "Mon engagement a été total pendant plus de 44 ans pour le pays".
C'est le 15 septembre 2020 qu'elle va officiellement tourner sa page professionnelle.
Titulaire entre autres d’un DEA (Diplôme d’Études Approfondies) d’Administration Publique, après Science Po et une année de préparation à l’ENA (l’École Nationale d’Administration), Frédérique Fanon-Alexandre a expérimenté durant plus de 4 décennies les arcanes du pouvoir et ses revers aussi.   
 

Voilà, c’est la fin !
J’ai donné le meilleur de moi-même, de jour comme de nuit, avec passion et beaucoup de raison.
Mon engagement a été total pendant plus de 44 ans pour le pays, les martiniquais.e.s, et les élu.e.s. Mon émotion est grande, mais mon cœur léger et serein.

Une belle aventure qui se termine et répond à l’invite de mon oncle Frantz Fanon :
"Je dois me rappeler que le véritable saut consiste à introduire l’invention à l’existence. Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement".

(Mail de Frédérique Fanon-Alexandre, adressé au personnel de la CTM)


Frédérique Fanon-Alexandre a été successivement, employée de la ville de Fort-de-France, directrice de cabinet de l’ex député et sénateur Claude Lise (alors président du conseil général), avant d’être nommée directrice générale des services départementaux.

Licenciée en 2011, cette femme élégante et discrète a su rebondir après sa réhabilitation en 2015, l'année où elle se retrouve à nouveau aux côtés d'un de ses mentors, l'actuel président de l’assemblée de Martinique.
 

Frédérique Fanon-Alexandre a accepté de nous accorder un long entretien, dans lequel elle analyse son parcours, raconte ses souvenirs, ses regrets, ses difficultés et livre ses espoirs.


Que retenez-vous de toutes ces années passées dans l’administration locale, au cœur du pouvoir martiniquais, aux côtés des élus.es ?
 

J’ai vu exploser les diverses responsabilités des collectivités territoriales et avec elles, les compétences des élus.es politiques et de leurs administrations dès les années 80.
L’émergence d’un nouveau pouvoir local a propulsé ces élus.es politiques aux avant-postes de la régulation sociale, du développement de leur territoire voire de l’innovation décentralisée.

J’ai vécu un "Etat" se délestant de ses missions de façon habile, au bénéfice de nos collectivités locales, mais sans compensation financière adaptée.

J’ai donc participé aux côtés des responsables, aux nouveaux défis pour les territoires, en saisissant la décentralisation comme une opportunité susceptible d’ériger la Martinique en laboratoire expérimental d’une autonomie rêvée.
 

"Euphorique et productive"

Il a fallu renforcer l’encadrement, trouver des moyens financiers, mettre en place des outils de gestion et de management modernes, réorganiser les services, bref… assurer une mutation profonde de nos administrations pour répondre à notre ambition partagée.

Cette période m’a rendue euphorique et productive ; elle a renforcé ma détermination…

FFA


Parmi ces élus.es, quels sont celles et ceux qui vous ont le plus marqué en terme d’engagement, de pragmatisme et de charisme ?

J’ai eu l’avantage d’être la proche collaboratrice de deux hommes politiques qui sont entrés dans l’histoire de la Martinique : Aimé Césaire et Claude Lise.
Ma rencontre avec Aimé Césaire (référent majeur et moteur pour aujourd’hui et demain), est d’abord littéraire. Elle devient effective quand il me recrute en 1976 à la ville de Fort-de-France.

"J’ai vécu 16 ans à l’ombre d’un géant"

C’est à cette occasion que je découvre le bâtisseur, l’homme d’ouverture, l’homme proche de sa population, l’aménageur des quartiers, le fondateur des consciences culturelles par la création du SERMAC
Son empreinte pour notre génération est irréversible, nos années de complicité, un trésor.

J’ai vécu 16 ans à l’ombre d’un géant.

Claude Lise : "un humaniste, un visionnaire"...

Quant à Claude Lise, il a marqué l’histoire récente de nos institutions par exemple à travers le rapport Lise-Tamaya. C’est le père de l’Agence Départementale de l’Insertion (ADI) et des Offices de l’Eau Outre-Mer.

Son passage à la tête du Conseil Général pendant 19 ans est trop riche pour le développer dans le cadre de cette interview (…) Je garde le souvenir d’un homme d’écoute, de dialogue, de concertation, viscéralement attaché à la démocratie…un humaniste, un visionnaire.

"Alfred Marie-Jeanne se singularise"

L’organisation institutionnelle n’a pas facilité un rapprochement avec l’actuel Président du Conseil Exécutif. Mais, je dois reconnaître qu’Alfred Marie-Jeanne se singularise par une forte présence et un style de management qui lui sont propres et qui ne laissent personne indifférent.

Et puis j'ai une pensée pour ces centaines autres élus.es avec lesquels j’ai partagé bien des analyses, des projets, des réalisations, des ambitions (…).

Je me suis enrichie constamment de ces diversités d’opinions et de style.

FFA

Frédérique Fanon- Alexandre
Frédérique Fanon- Alexandre, entourée de ses proches (2015) ©Martinique 1ère
Avec ce recul de plus de 40 ans, comment analysez-vous aujourd’hui la situation socio-culturelle et politique de l’île en 2020 ?
 

Je crois en la Martinique.
Je sais que cette aventure collective est rythmée par des moments tragiques, des détresses éruptives mais aussi des résistances répétées et des dépassements glorieux. Nous sommes un peuple résilient.

"L’Etat-providence est révolu"

Cette période est particulièrement complexe. Elle nous invite à surmonter collectivement une crise sanitaire de la COVID, alors que nos problèmes structurels (chômage, inégalités sociales, pollution des terres, eau, démographie …) demeurent, voire s’amplifient.

L’Etat-providence est révolu. Il convient donc d’interpeller les différents acteurs politiques, associatifs, économiques et sociaux pour élaborer des réponses pertinentes adaptées à nos particularismes et à des compromis sociaux.
C'est une urgence absolue.

"Il faut vite revisiter nos pratiques de dialogue"

Toutefois, je redoute que la confrontation démocratique de 2021 ne retombe dans les travers classiques des adversités politiciennes et ne s’égare dans des débats artificiels et peu féconds.

Je constate également une incapacité de notre système démocratique à faire face à l’impatience populaire et aux accès de colère citoyenne.
Il faut vite revisiter nos pratiques de dialogue et de concertation, pour répondre aux effets dévastateurs de la crise économique latente.

FFA


Ce départ à la retraite est forcément marqué par de bons et mauvais souvenirs mais aussi de regrets, car votre parcours professionnel n’a pas été sans embûches ?
 

J’ai 3 regrets.
*Je n’ai pas réussi à convaincre le président Lise de la nécessaire réforme de la décentralisation des services départementaux (...).
*L’agenda 21, formidable énergie collective qui s’est évaporée dans les sables du changement politique de 2011 (...)
* Enfin, le projet de fusion des deux administrations Départementale et Régionale.
                 
En relisant ma dernière communication aux cadres départementaux, je regrette la négation d’un travail préparatoire collectif dont on mesure les conséquences néfastes aujourd’hui.

S’agissant des bons souvenirs, je retiendrai notamment : La forte féminisation de l’encadrement (...), Les célébrations régulières et diversifiées du 8 Mars, journée internationale de lutte des femmes (...), La création du CENDRA (Centre Départemental de Ressourcement et d’Accompagnement dans la vie) qui a nécessité 6 ans d’investissement personnel.

Au titre de la performance interne, l’augmentation régulière du taux de réalisation du budget, ou encore les rapports positifs de la Chambre Régionale des Comptes et de la Commission Européenne.

FFA


S’il fallait recommencer, qu’auriez-vous évité et/ou privilégié ?
 

Je n’aurais rien changé.
J’ai vécu une formidable épopée !
A l’issue de mes études, je suis rentrée au pays par choix, car j’y avais laissé mes amours et mon âme, en acceptant d’en subir les contraintes, sans prétention mais avec convictions.

"J’avance !"

Les tempêtes que j’ai traversées ont révélé ma capacité à résister, à rebondir, à mépriser l’infect, l’infâme et l’insignifiance.
J’ai malheureusement croisé cette catégorie d’hommes et de femmes qui puisaient dans la jalousie, l‘adversité et la malveillance leur raison d’être, mais j’en suis sortie renforcée et sereine.

Je n’ai pas du tout une lecture chagrine de mon passé professionnel.
Je l’assume avec ses moments d’aube, de crépuscule et de soleil répétés. J’avance !

FFA


"Des possibles infinis"


Et maintenant …. Qu’elle sera la "nouvelle vie" de Frédérique Fanon-Alexandre ?
 

Le don de soi ne s’éteint pas "au bout du petit matin" professionnel.
Le travail est une partie de l’accomplissement de soi. Il n’est pas tout.

Mon départ "précipité"de la Collectivité Territoriale de Martinique ouvre la porte des possibles infinis.

Frédérique Fanon-Alexandre

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