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Lettre ouverte du Dr. A.K. Martial Henry et du GSM 976 : " Après la grève chez TOTAL, que faire ? Faut-il attendre une autre grève pour agir ?

Le Docteur Alain Kamal Martial vient d' écrire, au nom du GSM 976, une lettre ouverte aux syndicats et acteurs de la société civile pour une prise de conscience des enjeux de la société mahoraise contemporaine en vue d' une unité stratégique dans la lutte pour un progrès social total à Mayotte.

© PHOTO : LE JOURNAL DE MAYOTTE : ALAIN KAMAL MARTIAL
© PHOTO : LE JOURNAL DE MAYOTTE : ALAIN KAMAL MARTIAL
  • Par Emmanuel Tusevo
  • Publié le , mis à jour le

LETTRE OUVERTE AUX SYNDICATS ET AUX ACTEURS DE LA SOCIETE CIVILE POUR UNE PRISE DE CONSCIENCE DES ENJEUX DE LA SOCIETE MAHORAISE CONTEMPORAINE EN VUE D’UNE UNITE STRATEGIQUE DANS LA LUTTE POUR UN PROGRES SOCIAL TOTAL A MAYOTTE.

 

Le GSM976 affirme que les grèves répétitives qui frappent Mayotte s’expliquent par la persistance des retards en matière de droit du salarié et par le freinage volontaire du progrès social au profit du patronat.

Après la grève que faire ? Faut-il attendre une autre grève pour agir ? Non ! Exigeons de nous un engagement citoyen stratégique, concerté et ingénieux parce que basé sur notre propre expérience et éclairé par le projet de Mayotte. Ce dernier apparait comme un long processus entamé au siècle précédent et poursuivi depuis 1958. Certes, il est vrai que l’on ne peut pas changer le passé mais le passé proche ou lointain peut nous éclairer lorsque nous aspirons à affronter notre avenir. C’est ainsi qu’il faut parfois regarder le passé pour mieux comprendre les luttes, les contextes et l'évolution des conditions sociales et économiques des Mahorais afin de bien agir.

Sans doute qu'il y eut des échecs mais il y eut aussi des victoires. Pour une dynamique et une efficacité de l’engagement dans la lutte pour le progrès social, il convient de tenir comme un sérieux adage le principe qui dit qu’à chaque génération, on doit faire un rappel en mémoire du cheminement long des générations précédentes. Nous devons rappeler les luttes et les victoires. Nous devons faire des évènements de notre histoire autant de ressources qui nourrissent nos réflexions et nos décisions actuelles. C’est notre conscience que notre passé doit stimuler, c’est notre unité qu’il doit dicter pour une projection consciencieuse vers notre avenir.

C’est dans l’histoire de l’économie moderne de production et sa vocation capitaliste que nous trouvons les origines des problèmes contemporains de Mayotte. Ses débuts se situent en 1845-46 (Hélène Mac-Luckie, Jean Martin, Alfred Gevrey). Cette année marque l’arrivée des premières locomotives et chaudières qui inaugurent l’économie du sucre. Elles furent installées à Kawéni.

Bien évidemment, il fallait mobiliser hommes et femmes pour les labeurs de la nouvelle économie. L’engagisme ou l’esclavage introduit de nombreux Mozambicains et autres ressortissants des îles voisines pour travailler. Quel fut leur statut ? Indigène engagé ? Esclave ? Employé sous contrat ? Comment il a évolué?

On connait le flou qui existe sur la question mais on n’ignore pas les atrocités faites au travailleur durant la période sucrière. On sait les sévices qu’elle imposa sous les tropiques en Afrique, en Asie, en Amérique. (Ce n’est pas là notre sujet, je ferme la parenthèse.) Cette économie avait deux tendances: une minorité qui exploite et qui s'enrichit, une masse qui est exploitée et qui demeure dans la pauvreté.

Dans son ouvrage, « Les origines du totalitarisme », Hanna Arendt consacre son tome II à l’Impérialisme. Elle démontre comment les Empires coloniaux ont favorisé l’émergence de fortunes nouvelles dans les familles bourgeoises d'Europe. Elle démontre également

comment les Etats de l’Europe accumulent des capitaux à force d’exploitation des ressources minières et du trafic humain dans les colonies. L’une des plus grandes philosophes d’Europe affirme que les richesses européennes sont nées de l’exploitation des terres et des hommes des contrées subordonnées aux compagnies coloniales. C’est ce que nous devons retenir. C’est cette question de « création des fortunes » qui nous intéresse.

A l'inverse de l'accumulation, un autre aspect est révélé par Albert Memmi dans son ouvrage le « Portrait du colonisateur ». L'indigène perd jusqu'à sa mémoire. Il y avait bien un système de loi établi dans les terres indigènes pour soumettre le travailleur.

A Mayotte comme ailleurs, le régime du droit local s’oppose au droit commun. La loi devait maintenir l’indigène dans sa subordination. La loi devait en faire un être inférieur de sorte que celui-ci ne puisse jamais accumuler une quelconque richesse qui le rehausse au niveau de l’Occidental.

 

La départementalisation était un espoir d’égal traitement et d’alignement de Mayotte à l’ensemble de la République. Cependant, les Mahorais constatent une persistance des discriminations.

Si après la deuxième guerre mondiale, le droit local est aboli dans les Antilles et à La réunion, à Mayotte, il n’a jamai été question de revoir le statut du salarié ou du citoyen mahorais tout court avant l’engagement héroïque du Mouvement Populaire Mahorais débuté en 1958. Le statut de droit local proche de l’indigénat perdura jusqu’en 2011.

2011! C’est-à-dire qu’il y a six ans seulement depuis que le Mahorais peut prétendre aux droits qui lui avaient été refusés depuis 1841. Depuis 1846, année 0 de l’âge capitaliste de Mayotte, à nos jours, soient 171 ans, le grand ensemble des Mahorais ne fut pas couvert et protégé par quelconque loi ou droit qui puisse lui assurer égalité citoyenne et prospérité professionnelle. Pas de couverture sociale. Pas de code du travail. Pas de fonction publique. Pas de carrière. Mais un marasme. Un scandale d’Etat qui doit nous révolter.

En 2011, la départementalisation de Mayotte aurait dû promulguer l’application des mêmes lois et des mêmes droits entre les citoyens français de Mayotte et les autres. Il aurait été alors possible qu’un Mahorais accumule des droits qui en font l’égal de tout citoyen français. Il aurait été possible… mais possible ne signifiant pas être réel, cela implique qu’il soit permis de supposer que les droits et les lois du droit commun soient envisageables pour les citoyens français nés à Mayotte.

 

Le GSM976 affirme que seul un pacte territorial unissant les syndicats et les acteurs de la société civile peut être une alternative efficace pour relever le Département de Mayotte.

 

Qu’il soit permis d’admettre qu’une nouvelle réalité soit probable dans un avenir proche. Des hommes bien éduqués. Bien formés. Bien gouvernés dans la bienveillance républicaine et nationale. Qu’il soit permis de dire que cela est possible. Qu’il soit possible de

voir siéger une majorité de patrons mahorais natifs de l’île, « de couleur noire » aux sièges du medef.

Qu’il soit entendu que les Mahorais puissent jouir du même traitement, des lois et des mêmes droits que leurs concitoyens nationaux et outremeriens pour devenir des investisseurs et des créateurs de richesse.

Encore une fois, entendons-nous, possible et probable ne sont pas réalité accomplie et vécue. Ce qui est probable et possible doit devenir réel par l'acte de celui qui suppose son vœu possible. Celui-là doit connaître ses forces et les obstacles qui se présenteront à lui.

Au vu de l'expérience traitée plus haut, d’emblée, un premier obstacle réduit les chances d’aboutir : le patronat et les administrations d'Etat. En effet, au bout de 171 ans d’habitudes, de stratégies, d’ententes cordiales, de sacralisation des unions dans un cercle fermé entre semblables, des patrons de même origines, se comprenant et s’entendant pour leurs intérêts, pensez-vous que ceux qui tiennent les rennes et qui tirent profit de l’ordre établi depuis 1846 vont accepter soudainement une révolution des hiérarchies qui risque de leur coûter cher dans le sens propre comme figuré ?

La réponse est claire. Rien ne sera cédé. Rien ne sera donné. Ni par l’administration de l’Etat. Ni par le patronat. Ni par nos collectivités locales. Il nous faut en avoir conscience.
 

Deux défis majeurs doivent faire l’objet d’une entente territoriale. Ils doivent fédérer les forces vives et être menées avec stratégie autour d’une feuille de route concertée.

Voici notre premier défi : constatez que dès lors qu’une certaine probabilité d’épanouissement et d’émulation générale de notre société fut pressentie en 2011, c’est la réalité elle-même qui fut déformée. Tous les paramètres qui devaient permettre d’asseoir un projet viable et crédible ont été comme soudainement embrouillés. Parmi eux je citerai les trois facteurs indispensables pour mettre en place un projet économique et social. Ces derniers ne doivent échapper à la population si celle-ci veut maîtriser son devenir :

Ø Les espaces terrestre et maritime.

Ø La Démographie.

Ø La Jeunesse et sa formation.

Or, la terre et la mer, la poussée démographique de Mayotte et l’éducation de la jeunesse sont en train de nous filer d’entre nos doigts.

Ø La terre et le littoral sont envahies et occupées de manière anarchique. Aucun respect du foncier, aucun respect du pas géométrique, aucun respect de l’environnement, accélération de la dégradation du lagon et des forêts.

Ø La démographie. Entendez qu’à Mayotte, il devient impossible de compter le nombre d’habitants. 375Km2. Et on nous dit simplement que les étrangers sont plus nombreux que les locaux. C’est la seule certitude que l’insee nous communique.

Ø La jeunesse. Les écoles primaires sont dans un état intolérable. Les établissements secondaires sont frappés des irrégularités des enseignements et de violences multiples qui découragent les élèves. L’alcool, les drogues, chimik et autres détruisent l’espoir d’une population qui se renouvelle et qui se redynamise. Le chômage crée les conditions d’oisiveté ou tout simplement de fuite du territoire. Le cufr de Dembéni ferme ses portes aux étudiants mahorais. Une grande partie est refusée aux inscriptions.

Avec une telle réalité, notre île peut-elle assurer une prospérité. Avec une telle réalité, les espoirs de 1958-2011 sont-ils encore possibles ?

Voici notre deuxième défi : nous devons sauver notre patrimoine commun et collectif en famille, en fratrie de nationalité, de terre et de mer. Nous devons former notre jeunesse. C’est le sens que nous devons donner à tous les mouvements de revendication menées et à mener à Mayotte. Nous devons nous entendre sur une unité basée sur la liste de revendications consenties. Elles aspirent à une conquête des droits pour le progrès et l’émulation du Mahorais.

 

Pour sa deuxième édition prévue du 08 au 10 septembre, le Grand séminaire de Mayotte fait un appel à contribution très large afin de favoriser la collaboration dans la lutte pour les droits et le progrès social comme continuité du projet de Mayotte.

Notre unité autour de la feuille de route concertée doit conjuguer avec l’impératif de sauvegarder et conserver notre patrimoine, pour nos enfants, pour les générations futures :

Ø La mémoire et l’identité

Ø Les espaces terrestre et maritime.

Ø L’éducation et la formation de qualité pour notre Jeunesse.

Nous appelons toutes les forces vives, militants, professionnels, étudiants, syndicats, enseignants, associations à être solidaires de ces causes qui doivent nous unir.

Toutes les forces vives sont chacune une part considérable de l’édifice à bâtir selon le vœu collectif d’une Mayotte juste où les lois de la république s’appliquent pleinement pour une égalité de droits dans tous les domaines. N'attendons pas que les crises nous secouent pour agir, agissons bien en amont et dès maintenant pour éviter les crises.

 

Pour le GSM976, Dr. AK Martial Henry

Narike hashiri.


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