Australie: des racines trempées dans le rhum?

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Le HMS Sirius était l'un des 11 bateaux de la Première flotte. Son équipage a vécu des moments très difficiles, y compris une pénurie totale de vin, 6 semaines avant de toucher terre à Botany Bay ©DR
Un pays fondé par des bagnards et des prostituées, qui noyaient leurs traumatismes de déportés... dans l'alcool. Ce cliché a la vie dure, et il est partiellement remis en cause dans le livre de Tom Gilling, qui vient de paraître: “Grog- a Bottled History of Australia's first 30 years"
En Australie, tout le monde en boit, et tout le monde est convaincu que c’est un trait culturel. La relation des Australiens avec l’alcool est« extrêmement malsaine », juge le Dr. Stephen Parnis, ancien vice-Président de l’Association médicale australienne.
« L’alcool cause plus de dégâts que toutes les autres drogues combinées », soulignait-il en mars dernier. Et le médecin poursuivait son réquisitoire: « Il y a toujours une pression sociale importante pour inciter les gens non seulement à boire, mais à dépasser les limites en se livrant au binge drinking. »
Plus d’un tiers des Australiens boit dans des proportions dangereuses pour la santé, d’après le Pr. Michael Farrell, directeur du NDARC, le centre national de recherches sur l’alcool et les drogues. « Nous sommes aux prises avec un problème culturel qui date de 1788, et depuis, l’alcool est un élément central de la vie australienne », déplore le Dr. Stephen Parnis.

 

Les marins de la Première flotte ont failli ne pas embarquer... par peur de manquer de rhum 

 
Le cliché communément véhiculé sur la création de la colonie australienne présente les Premiers Australiens blancs comme des bagnards, des marins, et des prostituées, tous cramponnés à leurs tonneaux de rhum. Un livre vient de paraître qui interroge ce lieu commun, “Grog- a Bottled History of Australia's first 30 years". Son auteur, Tom Gilling, valide partiellement le cliché. L’expédition de la Première flotte a bien failli capoter, faute de rationnement suffisant en alcool.
« Les marins étaient leur colère avant même que la Première flotte n’appareille, parce qu’ils avaient peur que leurs rations de rhum ne suffisent pas pour tout le voyage, raconte Tom Gilling, au micro d'Ellen Fanning, dans l'émission Life Matters sur ABC Radio National. En tant que marins de Sa Majesté, ils avaient le droit à une certaine quantité d’alcool, mais dans les contrats qu’ils avaient signés, ils ont découvert une clause en petits caractères, qui stipulait qu'ils ne recevraient plus d’alcool dès qu’ils auraient débarqué dans la baie de Botany (ie Sydney, NDLR). En conséquence de quoi, ces marins volontaires, dont le rôle était, une fois à terre, d’assurer la protection de la colonie, ont déclaré que finalement ils n’iraient pas en Australie, à moins que leur approvisionnement en alcool soit garanti après leur arrivée. »
Arthur Phillip, commandant de la Première flotte de colons britanniques, et 1er gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, a du composer avec les marins, et leur accorder plus d'alcool, pour les convaincre de s'embarquer. (Photo du domaine public)
Arthur Phillip, le chef de la Première flotte et futur premier gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, a donc du faire réviser les contrats, pour motiver les marins à entreprendre ce voyage extrêmement périlleux de 8 mois. « La flotte a du faire escale à Tenerife, puis à Rio (et au Cap, NDLR), pour faire le plein d‘alcool »,souligne Tom Gilling. Malgré ces précautions, le HMS Sirius, vaisseau amiral de la Première flotte, est tombé en panne sèche (de vin) 6 semaines avant d’atteindre la baie de Botany, où Sydney allait bientôt être construite. 

La nouvelle colonie australienne, imbibée de rhum: un mythe historique

 
L’historien australien Robert Hugues dépeint une colonie fondée sur l’alcool et la débauche, écrivant dans son livre “Fatal Shore”: « Entre 1790 et 1820, presque tous les hommes et la plupart des femmes étaient accros au rhum. »
« En lisant ça je me suis dit: “ah bon, vraiment?” Cela me semble très improbable, car il y avait beaucoup de gens dans la colonie qui n’étaient pas des bagnards et qui ont construit assez rapidement des bâtiments, malgré des difficultés avant l’arrivée de la Deuxième flotte. En 30 ans, Sydney est devenue une ville victorienne prospère, avec un grand hôpital, et de belles avenues. Tout cela n’aurait pas pu être créé si tous les colons avaient été accros au rhum pendant 30 ans. » 
Ce mythe de la colonie australienne en beuverie perpétuelle a aussi été perpétué par plusieurs autres historiens, mais avant tout façonné par les témoins de l’époque, entre autres par David Collins, qui était le juge-avocat adjoint de la colonie -il officiait donc dans un tribunal militaire. Ses écrits regorgent d’histoires liées à l’alcool et à la débauche, ce qui n’est pas surprenant, puisqu’il voyait des criminels à longueur de journée.
« Des historiens comme Manning Clarke ou Robert Hugues étaient excités de lire les comptes-rendus de David Collins et des pasteurs qui ont connu la colonie, et ils ont peut-être extrapolé et présenté l’alcoolisme comme un problème plus important qu’il ne l’était réellement », estime Tom Gilling.
Et puis en Grande-Bretagne, le philosophe Jeremy Bentham a beaucoup contribué à l’image de lieu de perdition de la nouvelle Australie blanche.   
Groupe de bagnards au début des années 1800.
« La réputation d’ivrognerie des premiers colons doit beaucoup aux écrits de Jeremy Bentham, le philosophe anglais qui a tenté d’inventer un modèle pénitentiaire concurrent de celui de l’Australie (de la baie de Botany, NDLR). Il a mis au point le Panoptique, une prison moderne. Mais il était aussi un homme d’affaires et cherchait à vendre son modèle donc évidemment qu’il allait noircir le tableau!,précise Tom Gilling. Il a écrit un long pamphlet sur ce qui se passait dans la colonie australienne, dans lequel il affirme que l’ivrognerie y était universelle, alors qu’elle était impossible dans son modèle de Panoptique.»
Le Panoptique de Jeremy Bentham est une architecture carcérale dans laquelle les cellules individuelles sont disposées en rayons autour d’une tour de surveillance centrale. Les détenus ne peuvent pas voir leurs gardiens et se sentent donc observés en permanence. Ce modèle benthamien a d’ailleurs finalement été importé en Australie, inspirant la colonie pénitentiaire de Port-Arthur, en Tasmanie.  

 

L'alcool, salaire des bâtisseurs de Sydney

 
Aux débuts de la colonie australienne, Arthur Phillip, qui fut le gouverneur de Nouvelle-Galles du Sud de 1788 à 1792, a employé beaucoup d’énergie à interdire l’alcool aux bagnards. Mais son voeu s’est révélé proprement irréaliste. Vers la fin de son mandat, Arthur Phillip a du assouplir la prohibition. « Il était devenu evident que l’alcool était une monnaie d’échange tellement appréciée, que les bagnards refusaient de travailler si on ne leur donnait pas de rhum. (…) Et puis il a aussi du se rendre à l’évidence qu’il ne pouvait pas lutter contre l’alcool, car des bateaux arrivaient du monde entier à Sydney pour vendre des centaines de tonneaux d’alcool. » 
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Vue de Sydney par George William Evans, aux environ de 1803. ©State Library of New South Wales
À partir de 1791-92, c’est donc l’alcool qui a servi de carburant à la construction de Sydney. 
« Au départ, ce sont les bagnards qui ont commencé à bâtir Sydney. Donc ils étaient nourris, logés, blanchis par la royauté. Francis Grose, quand il a pris la suite d’Arthur Phillip au poste de gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, a décidé que ce système était terriblement inefficace, que les bagnards étaient incompétents et paresseux. Donc il a introduit une nouveauté: il a privatisé des terres pour les octroyer à des officiers du New South Wales Corps (plus tard rebaptisé Rum corps). Et ces nouveaux propriétaires terriens étaient de gros importateurs d’alcool, avec lequel ils payaient leurs ouvriers. Et de fait, l’agriculture s’est développée bien plus rapidement et efficacement avec ce système que dans le système d’Arthur Phillip. » 
Les colons ont commencé à produire leur propre bière dès 1789, en toutes petites quantités. Le plus connu d’entre eux est James Squire, présenté comme un voleur de poulets londonien par Tom Gilling, et comme un braqueur de grands chemins par le dictionnaire biographique australien. La légende veut qu’il ait été le premier capable de faire pousser du houblon sur le sol australien. Ce succès agricole lui valut une récompense non négligeable: le gouverneur King lui a offert une vache du troupeau de Sa Majesté. 

 

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