Cyclope 2021 : "Le nickel n’assurera pas, à lui seul, l’avenir de la Nouvelle-Calédonie", selon Yves Jégourel, coéditeur de l’Atlas mondial des matières premières

nickel
NICKEL
Métallurgiste du ferronickel en Nouvelle-Calédonie ©Nicolas Alain Petit Biosphore/AFP

La raison et l’irrationnel se confondent, pour les matières premières, à tel point que la seule imagination du lendemain tient de la divination. Cette analyse vaut pour le nickel. C’est là le résumé de ce trente cinquième Cyclope publié le 26 mai 2021.

Comment décrire cette galaxie, ce monde des matières premières qui comprend des producteurs, des négociants, des consommateurs, mais aussi des spéculateurs ? Comment expliquer "cette obscure clarté qui tombe des étoiles" pour reprendre le sous-titre du volumineux rapport Cyclope 2021 ? Et quels sont les liens qui peuvent, par exemple, renforcer la position de la Nouvelle-Calédonie, le cinquième producteur mondial de nickel, face à ses puissants concurrents ?

"Avec la signature, en février 2021, d’un contrat d’approvisionnement entre le constructeur automobile Tesla et Prony Resources, la Nouvelle-Calédonie a montré qu'elle détient une carte maîtresse dans le «jeu mondial du nickel», à l’instar de l’Australie, notamment"

Extrait du rapport CyclOpe 2021

 

Fragile nickel

Le nickel en hausse, mais modeste, de 4% depuis le 1er janvier… La matière première, un produit de base, a vu son prix bousculé et fragilisé par une proposition chinoise. Le géant Tsingshan, a décidé d’ouvrir "une nouvelle route industrielle" qui a entrainé au mois de mars une forte baisse du métal, créant de l’instabilité, et la nécessité, pour les producteurs de nickel de s’appuyer sur des partenaires industriels ou financiers solides. C’est le constat que fait, tout au moins pour le nickel, l’édition 2021 du rapport Cyclope.

La publication de référence pour les marchés de matières premières raconte, sur 646 pages, à quel point l’année qui vient de s’écouler a été violente : "Nous sortons d’une crise qui n’a pas eu d’équivalent depuis les années 1930. L’économie mondiale s’est trouvée mise à l’arrêt" explique Philippe Chalmin, directeur du Cercle Cyclope et professeur à l’université de Paris Dauphine.

Avec la réouverture des économies, les gens se ruent pour consommer, pour acheter des produits d’autant qu’ils ont conservé leur pouvoir d’achat. Est-ce bon pour le nickel produit en Nouvelle-Calédonie ?

"Il ne fait aucun doute que la pandémie a accéléré la transition vers des énergies alternatives", observe Philippe Chalmin. Cette transition énergétique est aussi responsable de la hausse des prix de certains métaux : le cobalt, le lithium, le manganèse, le nickel sont utilisés dans la fabrication des batteries et des circuits électriques.

Tensions géopolitiques

Philippe Chalmin ajoute encore : "Les matières premières ont une place essentielle dans la géopolitique mondiale, elles sont «en première ligne» dans les tensions fortes qui opposent la Chine à l’Australie et aux Etats-Unis". Dans ce contexte, poursuit l’économiste,

"Comment ne pas penser au nickel et à la  Nouvelle-Calédonie au moment où se tient à Paris une importante réunion sur l’avenir du Territoire ? "

Philippe Chalmin, président de CyclOpe et professeur à Paris-Dauphine

 

Défendre ses intérêts

Que va faire la Chine, comment regarde-t-elle la situation régionale dans le Pacifique Sud ? Pour le moment, elle se contente de défendre ses intérêts. La Chine se donne pour objectif de produire beaucoup de métal, y compris en utilisant le nickel qui était destiné à l’acier...

"Le nickel a grimpé puis a fortement dévissé il y a quelques semaines parce qu’un groupe chinois (Tsingshan ndlr) a annoncé qu’il pouvait livrer un produit abondant et alternatif (matte) de qualité batterie", a rappelé Yves Jégourel, co-directeur du rapport Cyclope, professeur à l’Université de Bordeaux, avant de préciser...

"Le nickel est exposé à une importante volatilité des cours, produit complexe des variations de l’offre et de la demande comme de la psychologie des acteurs industriels et financiers qui l’animent. Qu’il s’agisse de Trafigura ou de Glencore, la participation des négociants internationaux à des projets industriels tels que ceux développés en Nouvelle-Calédonie doit, sous cet angle (….) être vue comme une opportunité"

Yves Jégourel, extrait du rapport CyclOpe 2021

 

Le nickel n'est pas tout

Concernant la Nouvelle-Calédonie encore, Yves Jégourel, qui a rédigé la partie du rapport annuel consacrée au nickel, se montre prudent : "5 % de la demande actuelle de nickel est destinée aux batteries et ce pourcentage va passer à 30%. On a des perspectives favorables pour la Nouvelle-Calédonie, à condition de produire du métal (de classe 1 ndlr) à un prix compétitif".

"Une chose est certaine, on ne peut pas nourrir un développement économique sur des ressources en matières premières, donc je serai très prudent sur la capacité du nickel à assurer, à lui seul, l’avenir de la Nouvelle-Calédonie"

Yves Jégourel, économiste et universitaire, coéditeur de CyclOpe 2021

 

 

Optimisme mesuré

En 2021, les prix du nickel devraient s’inscrire en hausse de près de 10 % par rapport à la moyenne des cours de 2020. L’essentiel de la hausse s’est néanmoins produit au premier trimestre, signalant un léger potentiel de repli sur le reste de l’année.

Bien que la transition environnementale porte indubitablement le nickel, le marché n’aime guère les incertitudes et, "face à la complexité des enjeux économiques et technologiques associés à sa métallurgie, celles-ci demeurent toujours bien présentes en 2021" résume Yves Jégourel en conclusion.

Cyclope
Le rapport CyclOpe est paru aux éditions Economica ©Cyclope/Economica