L'analyse du docteur Kader Saïdi sur la situation sanitaire locale

coronavirus
Coronavirus : analyse du Dr Saïdi
Confinement tardif ? Quelle est la phase épidémique du pays ? Durée de confinement ? Et l'après ? L'analyse du docteur Kader Saïdi, membre du collectif des médecins Covid-NC et manager en gestion de risques, diplômé de l’ENA, répond à toutes ces questions dans un long entretien.
 

"Penser global"


Thierry Rigoureau. Docteur Kader Saïdi, merci de nous accorder cet entretien. Vous êtes un spécialiste des greffes rénales. Et vous venez de passer 18 mois à Paris pour passer un master 2 en gestion de risques à l’ENA.
A peine rentré en Calédonie, vous êtes au cœur du cyclone.
En quelques mots, pourquoi cette formation ?
 
Dr Kader Saïdi. Oui, ça peut paraître surprenant mais je voulais appréhender la santé sous un autre angle. Dans ma spécialité, l’urologie, le lien entre le patient et le chirurgien est primordial.
Je voulais « sortir de mon schéma de pensée » pour réfléchir avec d’autres acteurs de santé sur la gestion, la prise en charge de la santé de la population.
Penser « global ».
 

Le cas calédonien


Thierry Rigoureau. Dans cette crise sanitaire mondiale, tous les pays ne vivent pas la même situation. Expliquez-nous, en détail, où en est la Calédonie ?
 
Dr Kader Saïdi. Il existe 4 phases dans une épidémie :
  • la phase 1 : c’est l’introduction du virus;
  • la phase 2 : le virus  se retrouve dans différents groupes. C'est-à-dire dans un immeuble, dans un quartier, dans un périmètre donné, que l'on appelle des « clusters », des foyers. Le virus ne circule pas mais on prend des mesures d’endiguement . C'est-à-dire qu’on fait tout pour éviter sa propagation.
Docteur Kader SAIDI explique les phases d'une épidémie
©Thierry Rigoureau


Les mesures "courageuses" de protection

 
Thierry Rigoureau. Prendre des mesures de protection, c’est le cas en Calédonie ? Pas de cas positif dépisté dans le Pays, à Koné, à Bourail ou à Nouméa mais on se protège ?
 

« Je dirais même que c’est une décision courageuse de la part des autorités calédoniennes. »
- Kader Saïdi

 
 
Dr Kader Saïdi. Tout fait ! Et de fait, les mesures prises par le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie pour empêcher sa propagation, sa diffusion, a été prise très vite, beaucoup plus vite qu’ailleurs et c’est très pertinent !
Je dirai même que c’est une décision courageuse de la part des autorités calédoniennes. On n'a vraiment pas à rougir de cette stratégie du confinement !
 
  • Ensuite, la phase 3, l’épidémie est déclarée. Elle devient exponentielle et le nombre de nouveaux cas double tous les 3 jours. On ne peut plus tracer le parcours de chaque cas. La seule solution, c’est de faire baisser coûte que coûte le pic de l’épidémie. Pour une raison : ne pas surcharger les ressources sanitaires (dispensaires, hopitaux, services de réanimation, etc…) ce qui entrainerait, de fait, une surmortalité. Et là aussi, le confinement reste la seule solution. C’est ce qui se passe en Europe et en France en particulier.

Pas d'épidémie "active"   

Thierry Rigoureau. Revenons sur la situation en Calédonie ce vendredi 10 avril 2020.
Vous dites oui au confinement. On a donc évité le pire ?
 
Dr Kader Saïdi. Une chose est sûre. Nous ne sommes pas en épidémie « active », vous l’avez compris, puisque les cas positifs sont tous suivis et qu’aucun nouveau cas « autochtone » n’a été dépisté.
En revanche, imaginez une épidémie en Calédonie. 50 000 personnes ont des maladies chroniques sévères.
Alors là, si certains attrapaient ce virus, ce pourrait être grave, voir très grave.

 

Quelle durée pour un confinement ?


Thierry Rigoureau. Un mot maintenant sur la durée du confinement. On ne sait pas, au moment où nous parlons,  s’il sera prolongé ou non.
Quel est votre avis ?
 

« Repartir à zéro, c’est l’idée ! »
Kader Saïdi

 
Dr Kader Saïdi. Repartir à zéro, c’est l’idée ! Je vous explique.
Quand vous êtes en contact avec le virus, il peut se passer 14 jours jusqu’à l’apparition des premiers symptômes.
Et quand vous avez un premier symptôme, vous êtes encore contagieux pendant 14 jours. Donc, vous suivez ? 14 jours + 14 jours, au final après, 28 jours, cela équivaut à un mois.
La probabilité de ne pas plus avoir de nouveau cas est "très très forte"  et donc, on se retrouve avec une population qui n’est plus contaminante.
 
Thierry Rigoureau. Cela veut dire que la stratégie calédonienne est bonne ?
 
Dr Kader Saïdi. Oui. On en revient à ce je disais, avoir confiné rapidement la population a été une bonne décision pour la suite.
C’est ce qu’ont fait aussi la Grèce, le Portugal et l’Allemagne.
On a la chance, entre guillemets, d’avoir été confronté à ce virus plus tard que d’autres territoires et du coup, on a profité de leurs expériences et de leurs tatônnements.

 

Face à la pandémie mondiale, que faire?

Thierry Rigoureau. Et demain, on fait comment ? Pas de virus qui circule, pas de Calédonien apparemment contaminé.
On fait comment alors que le monde entier est contaminé ?
 

«Localement, on va protéger "notre population immuno-naïve".»
- Kader Saïdi

 
Dr Kader Saïdi. Je vais être très franc : on va vivre différemment en Calédonie pendant au moins un an !
Pas de vaccin, pas de fin pour l’épidémie ou alors il faudrait que 70% de la population calédonienne soit immunisée pour que l’épidémie meure.
Cela ne nous concerne pas puisque, comme je vous le disais, nous ne sommes pas en phase épidémique.
Attendons un vaccin ou la mort naturelle du virus, sa mutation en rhume banal ! En attendant, localement, on va protéger « notre population immuno-naïve ».

On va surveiller toutes celles et ceux qui arrivent en Calédonie. On va les contrôler systématiquement à l’arrivée des avions et on va les confiner pendant 14 jours.
Y’a pas d’autres solutions tant qu’un vaccin n’existe pas.
 
Thierry Rigoureau. On va vivre « sous cloche », c’est un film de science-fiction ?
 
Dr Kader Saïdi. L’histoire du monde est traversée d’épidémies qui ont décimé des populations entières. Et dans le Pacifique aussi.
Aujourd’hui, nous mettons tous les moyens pour se protéger au mieux.

Donc concrètement, oui, tous les arrivants seront confinés à l’hôtel ou ailleurs. Il faudra s’organiser.
Ils auront un premier test nasal PCR pour savoir s’ils sont porteurs du virus à cet instant précis et le lendemain, un test sanguin pour savoir s’ils ont des anticorps, les IGG (s’ils ont déjà été en contact avec le virus, donc malades et guéris) et donc s’ils sont immunisés. Si c’est le cas, ils pourront sortir sinon ils resteront confinés.

Pour être complet, dans ce test on verra aussi s’il y a des IGM, d’autres anticorps. Ceux là montrent que vous êtes en cours de contagion et donc malade. Le protocole est clair et efficace. 

Thierry Rigoureau. Docteur Saïdi, en conclusion ?
 
Dr Kader Saïdi. Notre grande chance, le pays a pris les bonnes décisions et très tôt. On a évité l’épidémie et je pense qu’on n’aura plus besoin de re-confiner la population.
Attention, je ne dis pas qu’il n’y aura plus de coronavirus ! Il y en aura mais on les dépistera aussitôt et ça c’est encourageant.
 
Docteur Saïdi, merci d’avoir accordé cet entretien à Nouvelle-Calédonie la 1ère.
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