publicité

La décolonisation des esprits passe aussi par l'art

Le Pacifique est à l'honneur au musée d'art de Melbourne jusqu'en septembre avec trois expositions temporaires qui nous emmènent aux Îles Cook, en Nouvelle-Zélande, ou encore aux Îles Tonga. Certaines des œuvres qui s'attaquent à la vision coloniale du Pacifique.

Une scène de l’œuvre de Lisa Reihana, In Pursuit of Venus, avec le papier peint Les Sauvages de la mer Pacifique en arrière-plan. © Photo : Wayne Taylor / NGV
© Photo : Wayne Taylor / NGV Une scène de l’œuvre de Lisa Reihana, In Pursuit of Venus, avec le papier peint Les Sauvages de la mer Pacifique en arrière-plan.
  • Élodie Largenton Radio Australie
  • Publié le
Quand on entre dans la vaste pièce du musée consacrée à ces expositions, on peut choisir de commencer par le côté gauche, attiré par les couleurs luxuriantes de la vidéo de Lisa Reihana, In Pursuit of Venus, qui est inspirée d'un papier peint français, Les sauvages de la mer Pacifique, dessiné par Jean-Gabriel Charvet au tout début du XIXe siècle. 
 
On peut préférer être plongé dans le noir et aller à droite, où seules quelques lampes à LED invisibles éclairent discrètement les immenses photographies de Greg Semu. On y voit des corps puissants, des hommes et des femmes, des enfants et des vieillards lutter contre une mer déchaînée. The Raft of the Tagata Pasifika est inspiré par deux tableaux : The Arrival of the Maoris in New Zealand (L'Arrivée des Maoris en Nouvelle-Zélande) de Louis John Steele et Charles Goldie (1898), et Le Radeau de La Méduse de Théodore Géricault (1818-1819).

Greg Semu devant deux des photos de sa série The Raft of the Tagata Pasifika © Photo : Wayne Taylor / NGV
© Photo : Wayne Taylor / NGV Greg Semu devant deux des photos de sa série The Raft of the Tagata Pasifika

Se réapproprier les œuvres du temps de la colonisation pour se réapproprier l'Histoire : les Néo-Zélandais Lisa Reihana et Greg Semu ont suivi la même démarche. Greg Semu :
 
« Dans un sens, j'essaie de renverser les choses. Avec la colonisation, les peuples indigènes ont perdu leurs terres, leurs ressources, leurs cultures… Tout cela leur a été confisqué, volé. J'essaie de faire le contraire. Je me réapproprie les œuvres européennes - françaises, espagnoles, hollandaises - en y insérant des récits indigènes pour nous permettre, en quelque sorte, de récupérer notre passé historique pour la génération de demain. Ce qui m'intéresse, c'est de prolonger la conversation pour qu'on puisse avancer. »
 
Aperçu du papier peint Les Sauvages de la mer Pacifique. (Photo : nga.gov.au)
Aperçu du papier peint Les Sauvages de la mer Pacifique. (Photo : nga.gov.au)
Revisiter des œuvres réalisées du temps de la colonisation, cela veut dire aussi corriger les représentations grotesques des peuples de la région. Le papier peint panoramique Les sauvages de la mer Pacifique représente, selon son auteur, les peuples du Pacifique qu'ont « découvert les capitaines Cook, de la Pérouze (Jean-François de La Pérouse, NDLR) et autres voyageurs ». Sur fond de paysage tahitien, Jean-Gabriel Charvet dit avoir dessiné des habitants des Îles Cook, du Vanuatu, d'Hawaï, de Nouvelle-Zélande - Aotearoa, de Nouvelle-Calédonie, des Marquises, de l'Île de Pâques et des Palau. Mais quand Lisa Reihana a découvert cette œuvre dans le musée d'art national, à Canberra, en 2005, elle a du mal à se reconnaître :
« Quand j'ai vu le papier peint pour la première fois, je me suis dit 'wouah, je ne peux reconnaître aucune personne qui viendrait du Pacifique'. C'est très néoclassique, ce qui était à la mode à l'époque, puisqu'ils venaient de découvrir Pompéi. Donc il s'agit de corriger cela. »
 
Plutôt que des Maoris ou des Vanuatais, on a effectivement l'impression de voir des Romains en toge sous les tropiques. Cette œuvre originale est présente en arrière-plan de la vidéo de Lisa Reihana pour permettre à tous de s'en rendre compte.
 

Dépasser l'exotisme ? Impossible, pour Lisa Reihana

 
L'artiste néo-zélandaise a donc voulu corriger cette représentation pour le moins étonnante des peuples du Pacifique. Mais comment faire ? Faut-il choisir de donner une vision contemporaine de la région ou bien se transporter au début du XIXe siècle ? Devant l'impossibilité de reproduire les habits de fête de l'époque, Lisa Reihana a décidé de demander à ses acteurs ce qu'ils souhaitaient transmettre. Le résultat est « un entre-deux », explique-t-elle. On y voit des hommes faire le haka, un groupe boire le kava, des femmes danser… Il s'agissait avant tout de donner « une réponse authentique », sans forcément rejeter l'exotisme. « Les gens voyagent dans le monde entier parce qu'ils veulent voir quelque chose de différent, ils sont à la recherche d'un contraste qui les aide à comprendre qui ils sont. Je ne veux pas effacer cet exotisme, parce que ça fait partie de la beauté des choses et c'est un héritage », estime Lisa Reihana.
 
Le seul impératif, c'était de réaliser un travail « intègre ». Et on peut aisément comparer les deux œuvres, puisque le papier peint apparaît en arrière-plan de la vidéo. 
 
The Arrival of the Maoris in New Zealand, Louis John Steele et Charles F Goldie. (Photo : aucklandartgallery.com)
The Arrival of the Maoris in New Zealand, Louis John Steele et Charles F Goldie. (Photo : aucklandartgallery.com)
En revanche, ni Le Radeau de La Méduse ni The Arrival of the Maoris ne sont représentés en introduction des photographies de Greg Semu. Peut-être parce que ces deux tableaux sont très connus ; The Arrival of the Maori est accroché dans le musée d'art d'Auckland, en Nouvelle-Zélande. Une œuvre splendide, mais qui a été utilisée à mauvais escient pour propager des idées politiques coloniales, estime Greg Semu :
 
« Ce tableau montre l'arrivée des Maoris en Nouvelle-Zélande - Aotearoa, mais ce qu'on voit, ce sont des gens désespérés, misérables, mourant de faim, perdus, agonisant. Ça les dénue de tout pouvoir et ça affaiblit le mérite des Maoris néo-zélandais. J'ai essayé d'utiliser le même format, avec les mêmes personnes, la même composition, mais en leur conférant plus de pouvoir, leur attitude est différente, leurs corps sont bien plus forts. La détermination l'emporte. »

 

Les Polynésiens, de grands navigateurs


Comme il en a l'habitude, il apparaît, lui aussi, dans cette série de photos. « C'est parce que j'ai un tatouage samoan. Cela fait trois - quatre mille ans que l'on pratique l'art du tatouage. Ce que je présente, donc, c'est un symbole culturel du Pacifique, et ça me permet aussi de souligner que l'on devance la naissance du christianisme », précise Greg Semu.
L'une des photographies de Greg Semu, qui apparaît au premier plan. (Photo : Wayne Taylor / NGV)
L'une des photographies de Greg Semu, qui apparaît au premier plan. (Photo : Wayne Taylor / NGV)
 
Parmi les acteurs qu'il a choisi pour son projet, il y en a que l'on retrouve également dans la vidéo de Lisa Reihana, comme pour souligner que les liens qui unissent ces deux œuvres bien différentes. Il y aussi un point sur lequel les deux artistes insistent : l'importance de la pirogue et les techniques de navigation élaborées des premiers Polynésiens. Non, les îles du Pacifique n'ont pas été peuplées à la faveur de « voyages accidentels », rappellent-ils. Pour Lisa Reihana, il reste nécessaire de le souligner :
 
« La plupart des gens, aujourd'hui, savent que le capitaine Cook n'a pas découvert ces îles et que les peuples de la région étaient de grands navigateurs. Il y a de nombreuses théories qui ont été avancées par des historiens et d'autres chercheurs. Mais quand les artistes racontent ces histoires, vous voyez cela sous un autre angle, parce que c'est un matériau visuel ; je pense qu'en relayant ces théories, les artistes apportent un éclairage différent. Et c'est utile parce que quand vous vous rendez dans des musées, dans le monde entier, ces œuvres historiques sont accrochées aux murs, ce sont des œuvres célèbres. Nous, on ajoute seulement nos œuvres pour contrebalancer ces visions. »
 
Un processus long, jamais vraiment terminé. Lisa Reihana a été choisie pour représenter la Nouvelle-Zélande à la Biennale de Venise de 2017. Elle y présentera une version longue de cette vidéo, dans laquelle apparaîtront le capitaine Cook et Joseph Banks, mais aussi des Aborigènes d'Australie. « Ils n'apparaissent pas dans le papier peint, or je trouve que la relation entre les Maoris et les Aborigènes est très forte, on a beaucoup de choses à partager, nous qui avons la culture la plus jeune au monde et eux qui ont la plus ancienne culture au monde. »
Ces corps puissants sont ceux d'acteurs des Îles Cook. Greg Semu a voulu ainsi remonter l'histoire - les Maoris qui se sont installés en Nouvelle-Zélande venaient de l'est, notamment des Îles Cook.
Lisa Reihana devant In Pursuit of Venus © Photo : Wayne Taylor / NGV
© Photo : Wayne Taylor / NGV Lisa Reihana devant In Pursuit of Venus

 


Sur le même thème

L'actualité la 1ère partout et à tout moment
Téléchargez l'application La 1ère
  • AppStore
  • Google Play