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"Je pense que le nickel calédonien survivra au choc"  estime Jim Lennon, analyste de la banque australienne Macquarie

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NICKEL
Le Millennium Bridge à Londres. L'acier inoxydable a pour ingrédient du ferronickel calédonien de la SLN ©AFP
Le plus connu des analystes estime que l'industrie calédonienne du nickel survivra à la récession économique mondiale. C’est la bonne nouvelle. La moins bonne, c'est l'Indonésie. Un redoutable concurrent qui bénéficie de "l'argent chinois", ce nerf de la guerre du nickel.
L’image qui illustre cette interview de Jim Lennon à valeur de symbole. Le pont du Millennium, a été photographié par l'AFP le 30 mars, en pleine pandémie de coronavirus. Ce pont, qui fait la fierté de Londres, est en acier inoxydable et c’est le sidérurgiste espagnol Acerinox qui a remporté le contrat. Pour réaliser cet acier, il a utilisé comme ingrédient le nickel de son principal fournisseur, la SLN en Nouvelle-Calédonie...

Jim Lennon analyse le nickel depuis 30 ans
Il a répondu à nos questions depuis son domicile londonien, confiné comme des milliards d’êtres humains. A la différence de la plupart des analystes financiers du secteur du nickel et des autres métaux industriels, Jim Lennon, titulaire d’un Master Economie de l’université d’Auckland en Nouvelle-Zélande, est déjà venu en Nouvelle-Calédonie. Il avait été l’un des intervenants les plus écoutés de la Conférence Internationale du Nickel qui s’était tenue à Nouméa en juillet 2013. Il en avait profité pour découvrir les mines et les usines de nickel du Territoire. Jim Lennon a dirigé pendant plus de trente ans le secteur des recherches et des investissements de la banque australienne Macquarie, régulièrement classée au premier rang pour la qualité de ses analyses. En 1998, c’est à Macquarie qu’un grand producteur australien de nickel avait sollicité une étude du projet Koniambo en Nouvelle-Calédonie...afin d’évaluer son nouveau concurrent. Dans un monde où l’industrie a besoin de financements qui se chiffrent en centaines de millions de dollars, l’analyse, l’expertise de Jim Lennon pointe les atouts mais aussi les risques et les coûts qui détermineront la rentabilité d’un projet. Et la décision d’investir ou non. Il a fondé Red Door Research, une société spécialisée dans l’analyse économique et les investissements, y compris dans le Pacifique Sud. Le monde du nickel fait partie de son quotidien. Il vient d’y consacrer une étude documentée.

La pandémie mondiale de coronavirus met-elle fin à la forte reprise du marché du nickel tiré par la demande pour les batteries des véhicules électriques ?
Jim Lennon : Il ne fait aucun doute que les mesures de lutte contre le coronavirus provoquent une récession mondiale au moins aussi importante que celle de 2008/9. Cela provoque un important ralentissement de la demande de tous les métaux, y compris le nickel. Nous avons revu à la baisse notre prévision de consommation mondiale de nickel, qui est passée de +1 à 2 % cette année à - 4 % et, très franchement, nous ne serions pas surpris dans le pire des scénarios de voir la demande diminuer de 5 à 10 %. Dans le contexte d’une récession économique mondiale, les ventes de véhicules électriques ont chuté de 60 % au cours des deux premiers mois de cette année, de sorte que ce secteur n’est plus un moteur de croissance pour l’instant.

La Nouvelle-Calédonie bénéficiera-t-elle des prochaines normes d’identification éthique que va instaurer le LME d'ici 2022, portant sur l’origine certifiée des métaux, afin qu'ils soient propres et respectueux des travailleurs et de l'environnement ?
Oui et non ! Il ne fait aucun doute que les fabricants de véhicules électriques voudront s’assurer que leurs métaux proviennent bien de "sources éthiques", respecteuses des normes mondiales concernant la main-d’œuvre (pas de travail des enfants comme en RDC pour le cobalt) et la prise en compte de normes environnementales. Ainsi, l’Indonésie sera observée trés attentivement. Elle devrait fournir plus de 80 % de la croissance de l’offre de nickel au cours des 10 prochaines années sous forme de fonte brute de nickel et d’hydroxydes mélangés de nickel-cobalt pour fabriquer du sulfate de nickel pour les batteries des véhicules électriques. L’utilisation de combustibles fossiles pour produire de l’électricité (charbon, pétrole et gaz) et l’élimination des résidus seront examinées au microscope. La principale préoccupation est la proposition de certains producteurs indonésiens d’hydroxydes mixtes nickel-cobalt d’éliminer les résidus directement dans l’océan (élimination des résidus miniers en haute mer.)  L’usine de Vale en Nouvelle-Calédonie qui produit des hydroxydes de nickel-cobalt mélangés à partir du procédé HPAL (lixiviation acide à haute pression), est au plus haut des normes responsables. VNC (Goro), n'a pas de pratiques contraires à l'environnement, elle pourrait donc obtenir certains avantages auprès des industriels notamment européens, japonais et américains.

Les producteurs mondiaux de nickel ont réduit leur production pour protéger leurs employé(e)s, à l'exemple de la Nouvelle-Calédonie et du Canada, c'est le signe d'une industrie responsable ?
La protection des collaborateurs, sur les mines et dans les usines, est la priorité numéro un des gouvernements et des entreprises, et aidera à surmonter cette période difficile plus rapidement. En réduisant également la production de nickel en fonction de la demande plus faible, cela permettra également à l’industrie de sortir de la période actuelle plus forte et de soutenir la croissance de l’emploi et de relancer la production à moyen terme.

Peut-on éviter une chute des prix dramatique comme en 2015 ?
La demande chinoise de nickel se redresse après un important ralentissement au cours des trois premiers mois de l’année, la demande a chuté de 10 à 20 % sur un an (nous n’avons pas encore tous les chiffres). Cependant, la reprise chinoise sera limitée par un important excédent de stocks (d’acier inoxydable et de matériaux de batterie) et les exportations de la Chine seront plus faibles en raison du ralentissement mondial. La Chine ne peut pas revenir à la " normale" tant que le reste du monde ne sera pas rétabli. Nous craignons également que, tant qu’un vaccin ne sera pas trouvé, le virus puisse réapparaître en Chine. En ce qui concerne les prix du nickel, ils ont contribué à soutenir les autres métaux. Le prix moyen du nickel en janvier-mars 2020 était de 12.723 $/t, soit 3 % de plus qu’en janvier-mars 2019. En 2015, les stocks mondiaux de nickel étaient presque le double de ce qu’ils sont aujourd’hui, ce qui offre une certaine protection contre une baisse catastrophique des prix.  Il y a évidemment encore des risques à la baisse, mais probablement pas au niveau de 2015 (6000 dollars/tonne ndlr)

Une reprise des cours du nickel après la pandémie, possible ?
Il est encore trop tôt pour le savoir, puisque nous ne savons pas à quel point le ralentissement économique sera sévère, ni quand le virus sera vaincu. L’histoire montre que la reprise après un ralentissement économique peut être forte, de sorte que nous pourrions envisager que d’ici un an à 18 mois, nous serons de retour à une situation proche de celle où nous étions avant que le virus ne frappe. L’avenir du nickel reste prometteur. Le meilleur scénario est que l'offre s'ajuste à la baisse en fonction de la demande et que nous sortions de la crise avec des stocks relativement bas, car ils pèsent sur le marché mondial. En ce qui concerne les moteurs du nickel, l'acier inoxydable et les batteries électriques, rien n'a changé. Nous retrouverons le chemin d'une croissance tendancielle de la demande en nickel d'environ 4 %, ce qui équivaut à 100.000 tonnes de plus supplémentaire chaque année. Oui, malgré tout, l'avenir reste prometteur.

Vous êtes un observateur attentif de la production de nickel dans le Pacifique Sud, quel regard portez-vous sur l'industrie calédonienne du nickel ?
Près de 20 milliards de dollars ont été investis en Nouvelle-Calédonie depuis 2000. La production à valeur ajoutée au-delà des exportations de minerai a été de 93.000 tonnes l’an dernier (de nickel dans le ferronickel, l’oxyde de nickel et le MHP nickel-cobalt), contre 57.000 tonnes en 2000, soit une croissance de 36.000 tonnes. Eramet a déclaré des coûts de production pour la SLN à 13.000 $/t l’an dernier et Vale et Glencore ont déclaré des coûts bien supérieurs à 15.000 $/t. En comparaison, les entreprises chinoises ont investi de 7 à 8 milliards de dollars en valeur ajoutée en Indonésie depuis 2014 et les exportations à valeur ajoutée (fonte de nickel et matte de nickel) ont atteint 447.000 tonnes, soit une hausse de 350.000 tonnes depuis 2014, soit près de 10 fois la croissance de la Nouvelle-Calédonie et sur une période beaucoup plus courte ! Il est malheureusement vrai que la Nouvelle-Calédonie a perdu beaucoup de terrain par rapport au reste du monde en terme de compétitivité des coûts et il est difficile de voir comment elle arrivera à concurrencer l’Indonésie dans la guerre du nickel. 

Quelle est l'ambiance à la City de Londres ?
Nous nous sommes tous adaptés étonnamment et rapidement à la nouvelle réalité. Tous les négociants, les analystes et les traders travaillent à domicile. Mais, le choc n’est PAS passé…il fait toujours des ravages dans l'économie mondiale et nous nous inquiétons car nous pourrions être coincés chez nous pour plusieurs mois encore. Alors, nous espérons et nous prions pour une fin rapide de la pandémie. Pour conclure, malgré la volatilité des prix du nickel et les incertitudes du moment, de nombreux investisseurs et les négociants du secteur n'ont pas renoncé, pour le moment. Il croit à la reprise de la demande. Mais vous savez, je travaille dans le secteur de l’industrie du nickel depuis 40 ans et ce que nous voyons aujourd’hui dépasse tout ce que j’ai vécu au cours de ma carrière...