« On va lancer un grand programme d’actionnariat salarié »

nickel
Antonin Beurrier, après l'annonce de l'échec des négociations avec New Century ResourcesNicolas
©Nicolas Fasquel
Le pdg de Vale NC était l'invité ce matin de NC La Première. Antonin Beurrier est revenu sur l'échec des négociations exclusives avec l'Australien New century Resources et a évoqué l'avenir. Sans solution, l'usine sera mise en sommeil en début d'année prochaine. 
Charlotte Mestre : Le 30 juillet dernier, vous étiez à cette même place pour parler de la prolongation de la période de négociations exclusives avec New Century Resources. Vous étiez confiant quant à la conclusion de cette affaire, qu’est-ce qui s’est passé en un mois et demi?
Antonin Beurrier : J’étais confiant encore jusqu’à la semaine dernière puisque nous étions quasiment prêts. L’offre australienne était constituée d’un consortium, avec une banque d’investissement Macquarie et un fond d’investissement qui s’appelait Orion Resources. Le fond d’investissement Orion Resources s’est ravisé vendredi dernier. On était prêt à signer hier comme prévu. Et finalement ils ont refait une analyse de risques globale du dossier et leur comité d’investissement a dit « non, on n’y va pas ». Donc, eux n’y allant pas, l’ensemble du consortium ne tenait plus et du coup l’ensemble de la transaction qui était d’environ 100 milliards ne tenait plus. 

Comment vous expliquez ce revirement?
A la fois par des éléments techniques et par des éléments de contexte général. 
Des éléments techniques, car ils ont commandité des rapports d’expertise qui disent qu’il y a des investissements importants à faire : de maintenance, de productivité, etc. 
Donc voilà, il y avait un élément technique qui montrait selon eux qu’il fallait mettre davantage encore dans l’entreprise. 
Et puis il y a un élément général d’ambiance que j’ai développé hier qui est de dire, qu’effectivement, pour les investisseurs ce n’était pas simple, que ce n’est déjà pas une décision facile de venir ici et qu’ils ne se sentaient pas toujours bienvenus. Les conditions n’étaient pas suffisamment sereines je pense pour les investisseurs. 

 

Les conditions n’étaient pas suffisamment sereines je pense pour les investisseurs. 

Antonin Beurrier, pdg de Vale NC


Pourtant, je reprends vos mots, il y a un mois et demi vous disiez que "ce contexte, ces tensions n’avaient qu’une très faible influence sur les négociations en cours ».
Sauf qu’après, il y a eu des partis de gouvernement qui se sont ralliés à cette idée. Donc, effectivement, cela a pris une dimension différente. On a vu que pour le sujet des exports c’était un petit peu compliqué, et on comprend que ce soient des sujets sensibles. Mais il y a eu des prises de position quand même assez dures. 
Encore une fois on sait bien qu’un grand projet comme ça va toujours suscité des oppositions - après il faut savoir les cadrer dans un débat voire y répondre.
Dans ce projet, on doublait la participation publique, on augmentait l’actionnariat salarié, on doublait les garanties environnementales, on garantissait le pacte sur 20 ans. Voyez. On n’est pas autistes, on sait que la société attend un certain nombre de garanties, on était en train de les mettre en place.

Est-ce que il y a eu une mauvaise évaluation de la part de Vale Nouvelle-Calédonie de l’influence de ce contexte. Vous n’avez pas réussi à convaincre que tout ça valait le coup peut-être?
Alors d’une part, Vale Nouvelle-Calédonie nous sommes l’entreprise, mais ce sont les actionnaires qui décident finalement. Ce n’est pas Antonin Beurrier qui décide. C’est Vale qui a fait l’évaluation des offres.

Mais vous êtes la figure de proue de la négociation…
En fait il y a plus de 60 personnes qui travaillent à Toronto, à New York, à Paris, à Londres sur ce sujet. 

Quand je dis vous, c’est le groupe…
Nous, on est en contact permanent direct avec notre environnement. On en perçoit à la fois les forces, les fragilités.  On perçoit toutes les contradictions que nous avons dans cette société. Bref, on est vraiment au contact. Vous savez on a plus de 3000 personnes sur site, uniquement en emploi local donc on connaît très bien l’environnement. Il y a des gens qui, de bonne foi, sont inquiets sur la souveraineté des ressources et puis d’autres qui aiment bien l’opposition, c’est leur métier et ils nous font du mal.
 

Il y a des gens qui, de bonne foi, sont inquiets sur la souveraineté des ressources et puis d’autres qui aiment bien l’opposition, c’est leur métier et ils nous font du mal.

Antonin Beurrier, pdg de Vale NC


Mais il y avait quand même des inquiétudes techniques dont vous avez parlé et où là vous n’avez pas réussi à convaincre que ça valait le coup quand même?
Il s’agit d’investir dans une entreprise qui a perdu de l’argent pendant dix ans. On est en train de redresser, là ça y est on gagne de l’argent. On a des carnets de commande qui sont pleins pour les prochaines années. On a une montagne d’investissements devant nous : le projet Lucy qui va être le plus grand programme d’investissement privé de Calédonie sur les deux prochaines années. C’est 35 milliards. Hé bien avant d’y aller, les gens ont besoin d’être rassurés.

Et ils n’ont pas été rassurés?
Hé bien non la preuve.

Antonin Beurrier, quelles sont les prochaines étapes dans la vie de l’usine du Sud?
La première option que l’on m’a demandé de préparer, de planifier, c’est un ralentissement de l’activité, puis un arrêt de l’activité. Donc j’ai une équipe qui va se mettre en place, c’est ce que souhaite mon actionnaire. 
Le conseil d’administration a dit depuis un an que si l’on ne trouvait pas une solution pérenne d’ici la fin de l’année, il ne financerait plus les opérations. 
Bine que l’on soit à l’équilibre d’exploitation, on a beaucoup à investir.  Donc si on ne peut pas investir, si on ne peut pas mettre Lucy en place, si on ne peut pas investir dans l’outil, alors il faut arrêter. C’est l’option une.
L’option deux, c’est, en deux mois, de trouver quelque-chose de solide, fiable, réaliste, une option de reprise qui passera par les salariés, qui passera par nous et on va prendre l’initiative avec la province Sud, avec l’Etat de bâtir ça le plus vite possible.
Heureusement on est pas seuls, comme notre produit fonctionne, beaucoup de clients veulent nous aider.

Et c’est possible ça en deux mois?
C’est super dur.

Donc il n’y a pas grande chance que ça aboutisse?
Non je ne dis pas ça, je dis que c’est super dur, je dis que l’on va se battre jusqu’au dernier jour.

Et est-ce que dans les anciennes propositions, parce qu’il y avait 8 propositions sur la table, il y en a trois qui étaient sur la short-list, est-ce que il y a des gens avec qui vous pourriez reprendre les négociations?
On va voir. Mais sur les 8 certains leurs conseils d’investissement avaient dit « non, on n’y va pas c’est trop risqué ». Il reste évidemment l’offre dite Sofinor-SMSP-Korea Zinc, qui avait été écartée en mars-avril pour des raisons industrielles et financières. Il n’y avait pas les garanties financières pour que ce soit crédible.  Rien ne me dit aujourd’hui que ça va changer. 

Les négociations ont été interrompues donc peut-être qu’ils n’ont pas montré tous leurs arguments?
Si je peux me permettre un point. Je comprends la mobilisation des gens, parce qu’ils ont l’habitude pour avoir la souveraineté politique du monde des idées, du monde des débats, du monde de la manifestation, du monde du slogan.
En fait, la souveraineté économique qui est revendiquée, ce n’est pas ça. La souveraineté économique elle vient avec le travail, elle vient avec l’innovation elle vient avec l’investissement. Et le mélange de ces deux ambitions là, fait qu’il y a une confusion globale. C’est pas parce que l’on est dans la rue qu’en fait on va avoir cette souveraineté économique. Ça c’est fondamental. 

Nous avons une question d’auditeur, celle d’André Vama du Comité Rhéébù Nùù qui souhaite savoir pourquoi, vous qui avez travaillez également dans le Nord, vous n’avez pas envisagé le projet pays?
Je connais, j’ai travaillé dans l’usine du Nord, je suis attaché à l’usine du Nord. J’y ai mes amis, ce sont des amis industriels, et je souhaite qu’ils réussissent. 
J’ai travaillé avec la SMSP et la Sofinor pendant des années. On se respecte, on se connaît. J’ai personnellement ouvert tous mes livres tous les comptes à la SMSP quand ils m’ont demandé de pouvoir étudier le dossier. J’ai personnellement appuyé pour qu’ils puissent avoir leur chance. 
Après, ma responsabilité en tant que chef d’entreprise associé à la prise de décision, c’est de se demander : « Est-ce qu’ils ont les moyens financiers d’investir? » On sait tous que, malheureusement, c’est compliqué. 
Est-ce que leur partenaire industriel est solide? Oui, Korea Zinc est un groupe solide. Mais est-ce que leur stratégie industrielle, leur vision industrielle va nous permettre d’assurer la pérennité de l’emploi et de l’usine? On n’était pas convaincus. 
Parce que le modèle qui était de repartir sur un produit complètement raffiné, de rouvrir une raffinerie même si c’est un nouveau procédé coûte très cher et avait sans doute été sous-estimé en termes de coûts d’investissement et coûts d’exploitation. 
C’est ce que l’on a dit à l’époque. voilà moi, je suis quelqu’un de pragmatique, je ne suis pas dans le monde des idées, mais si on a des financements, si on a un projet industriel qui tient la route, pourquoi pas?
Nous, ce que l’on sait, c’est que la stratégie industrielle que nous mettons en place aujourd’hui nous permet enfin de gagner de l’argent. Depuis le mois d’août on est positif, ce n’était jamais arrivé et ça va être pérenne. On sait que notre carnet de commande est plein, on sait que notre stratégie fonctionne. 
Alors après, je garde un esprit ouvert et bien entendu respectueux.

Korea Zinc est un groupe solide. Mais est-ce que leur stratégie industrielle, leur vision industrielle va nous permettre d’assurer la pérennité de l’emploi et de l’usine? On n’était pas convaincus. 

Antonin Beurrier, pdg de Vale NC


Vous dites que vous gagnez de l’argent, qu’enfin le modèle fonctionne. Vous avez changé votre fusil d’épaule et au final c’était une bonne option, pourquoi dans ce cas-là Vale ne reste pas?

Vale a perdu 200 milliards en Nouvelle-Calédonie les six dernières années. Vale a des actifs qui rapportent beaucoup plus, beaucoup moins risqués, beaucoup plus simples à gérer dans des juridictions beaucoup plus faciles à opérer. 
Ils ont eu en plus un certain nombre de challenges, vous savez qu’ils ont le Covid, ils ont eu [la rupture] du barrage de Brumadinho. 
C’est un groupe qui a une quarantaine de sites gros comme le nôtre dans le monde et qui stratégiquement s’est dit : celui-ci nous a posé beaucoup de problèmes. On va s’engager à ce que on donne les vrais chances de réussite au futur repreneur. 
Peut-être qu’avec une nouvelle gouvernance, une nouvelle stratégie, etc. : il y a besoin de plus de proximité avec la population, ça on est tous d’accord là dessus. Donc voilà, ils vont laisser 50 milliards sur la table pour que l’on réussisse notre transition. Vale, c’est bon, ils ont donné. 
 

Vale a des actifs qui rapportent beaucoup plus, beaucoup moins risqués, beaucoup plus simples à gérer dans des juridictions beaucoup plus faciles à opérer. 

Antonin Beurrier, pdg de Vale NC


Qu'en est-il de la possibilité de mettre les choses en suspend et de reprendre les négociations après le référendum, comme cela a été demandé par le congrès. Le voeu a été adopté, est-ce que ça c’est quelque-chose qui est possible?
De fait les choses sont en suspens, car là on a pas d’option. 

Oui, mais avec l’épée de Damoclès d’une fermeture, est-ce que l’on ne peut pas tout stopper?
On aimerait, mais en fait dans la vraie vie, il faut payer les gens, etc. Et puis, moi j’ai le projet Lucy, on génère des résidus. Ce sont en quelque sorte des boues. Dans d’autres pays, ils mettent ça à la mer. Nous on a décidé d’investir 35 milliards dans le projet Lucy. Une usine spéciale, l’équivalent d’une demi tour Eiffel, que l’on va monter pour filtrer, presser ces résidus. Ensuite ces boues séchées, on va les placer en bas de barrage et on va revégétaliser tout ça.  C’est un pari que l’on fait. Si j’attends trop, mon bassin actuel va être plein. Et donc on va arrêter. Donc vraiment le compteur tourne. Il faut vraiment que l’on enclenche le plus vite possible. 

Est quels sont les contacts que vous avez déjà pour d’éventuels repreneurs, ce qui est le scénario le plus optimiste?
Oui, on va se battre pour ça. Déjà on va commencer par ce que l’on maîtrise. C’est-à-dire que tout le management, tous les salariés, on va prendre notre destin en main.
On va prendre des initiatives, on va lancer un grand programme d’actionnariat salarié. C’est-à-dire que l’on va nous volontairement, par exemple au niveau du management on va couper 20, 30, 40 % de notre rémunération que l’on va réinvestir dans l’entreprise. Pour les plus petits salaires, si ils veulent ils pourront aussi contribuer. Ça c’est déjà la base mais c’est fondamental car si on veut donner confiance, il faut montrer cet exemple là. 
Deuxièmement, on est soutenus par la province Sud, on est soutenus par l’Etat, puis finalement par nos clients, c’est ça qui est fondamental. Donc on a des gros industriels, je ne peux pas encore en parler maintenant mais qui sont intéressés sur une relation de long terme avec nous et qui vont nous aider. 


L’actionnariat salarié cela représenterait 3 milliards sur les 100 qui sont nécessaires à la reprise de l’usine. Comment est-ce que l’on peut espérer que cela suffise pour relancer la machine?
Sur les 100, il y en a déjà 50 qui viennent de Vale. Ensuite, vous en avez 30 qui viennent de l’Etat, ensuite il en reste 20. Sur les 20, il en reste 10 qui vont venir en emprunt. L’entreprise que je dirige n’a plus aucune dette, on a tout remboursé, donc on pourrait emprunter de nouveau. Et évidemment, il y a un apport en fonds propres à mettre, on arrive à 10. Et sur ces 10, il y a déjà un tiers que l’on pourrait, nous, apporter.

Mais sur l’enveloppe globale, ça fait peu, et c’est difficile de convaincre un repreneur, non?
Mais en fait le repreneur ce sera déjà un peu nous ! Après si un repreneur dit « Moi, j’investis mais j’ai  un soutien massif de Vale, j’ai l’Etat qui est avec moi, j’ai un un soutien de la province Sud, de toutes les collectivités, j’ai la population et les salariés avec nous », c’est différent, le profil de risque est différent. 

Le scénario pessimiste c’est donc la fermeture de l’usine à la fin de l’année. Vous avez donc deux mois pour mettre en branle tout ça, ça veut dire que les premiers licenciements ça interviendrait quand?
Plutôt l’année prochaine. Ça prend du temps, il y a des consultations à avoir, les autorités, le comité d’entreprise, il y a tout un package à négocier. Il y a une fermeture ordonnée à faire, on ne ferme pas une usine Seveso comme ça, donc ça prendrait des mois et des mois. 

Mais les premiers licenciements ce serait quand : janvier, février?
 Oui, et notamment malheureusement d’abord avec notre sous-traitance, car on sera obligés d’arrêter un certain nombre de programmes d’investissement. On investit beaucoup, 10 milliards par an, au-delà même de Lucy, juste pour maintenir l’outil. Et c’est presque 3 000 emplois.

Vale s’est engagé, si l’usine fermait, à rester pendant 20 ans dans le pacte de développement du Grand Sud, comment cela se traduirait?
Déjà, dans l’accord que l’on devait signer hier, l’entreprise devait continuer à financer ce pacte. Mais au cas où l’entreprise serait défaillante, Vale se proposait d’être la garantie du financement de ce pacte pour les 20 ans qui viennent. Si la reprise devait être défaillante, Vale assurera le financement du pacte.

Même si l’usine est fermée?
Même si l’usine est fermée.

Aujourd’hui, dans quel état d’esprit êtes-vous?
Déterminé. Plus que jamais. On ne va rien lâcher et je suis porté par toutes les marques d’attention, à la fois l’inquiétude et le sens des responsabilités, et j’espère vraiment que tout le monde va comprendre que cette fois-ci, il faudrait avoir l’union sacrée et que l’on ne soit pas l’objet de dispute mais au contraire un objet de ralliement. Pour que tous, ici en Calédonie, on sauve l’usine du Sud, on sauve la SLN, on sauve KNS. Pas une ne doit être mise à terre.

Il faudrait avoir l’union sacrée et que l’on ne soit pas l’objet de dispute mais au contraire un objet de ralliement.

Antonin Beurrier, pdg de Vale NC


Vous êtes auditionné par le congrès cet après-midi, qu’est-ce que vous allez leur dire?
Ce n’est pas une audition, c’est une mission d’information sur le nickel, à laquelle je me rends bien volontiers. J’ai simplement dit aux politiques : « Je vous dois la complète transparence, au vu d l’importance de l’entreprise, je vous dois une conformité réglementaire, juridique, parfaite. Je génère des emplois et c’est une responsabilité et je dois aussi vous rassurer sur l’avenir ça c’est mon job. »
En revanche, le fait que des politiques changent les règles du jeu, notamment quand vous investissez comme ça qui disent « Oh ben tiens on va faire un nouvel organisme d’approbation de la transaction, vous allez passé en comité », mais les investisseurs ils se disent « mais attendez c’est l’Etat de droit en Calédonie ou vous inventez des nouvelles règles? » 
Non, il y a une autorité compétente, c’est la province Sud. L’Etat nous suit tous les jours, on a le comité interministériel de restructuration industrielle qui nous suit, qui contre-expertise tous nos chiffres, donc le dossier il est sérieusement mené. On aura toute la transparence nécessaire, mais il faut éviter que les politiques ne fassent de l’économie, cela nous aiderait beaucoup.

Antonin Beurrier, pdg de Vale NC au micro de Charlotte Mestre : 


 
Les Outre-mer en continu
Accéder au live