Rencontre avec les réalisateurs de "Rurutu, terre de ‘Umuai" 

cinéma rurutu
Virginie Tetoofa et Teiva Drion
©Suliane Favennec / FIFO 2020
Réalisé par Virginie Tetoofa et Teiva Drion, il s'agit du seul documentaire polynésien en compétition au 17e FIFO.
Rurutu, terre de ‘Umuai est un film qui raconte une tradition propre à Rurutu, île des Australes : le 'Umuai, un mariage qui se célèbre en communauté. Une tradition très respectée à Rurutu, qui est aussi une preuve d’amour de la famille avec comme objectif de perpétuer la généalogie. Lors du 'Umuai, les enfants sont mariés par leurs parents le même jour. Les mariés sont fêtés et couverts de cadeaux par leurs proches et ce durant une semaine. Dans la communauté , chacun a son rôle : ceux qui s’occupent du ma’a (repas), ceux ou plutôt celles qui s’attellent à la confection d’œuvres artisanales comme la natte rouge ou le iripiti. Un travail en communauté qui fait la force des gens de Rurutu. 
 

 

Comment vous-êtes vous intéressés à cette histoire, cette tradition ? 


Teiva Drion : Par ma famille. Ma belle-sœur est originaire de Rurutu, un jour elle m’a raconté cette tradition. J’ai été très surpris, je suis friand des légendes et histoires de mon fenua, alors j’étais étonné à 35 ans de n’avoir encore jamais entendu parler du 'Umuai. Du coup, ça m’a donné envie de raconter cette histoire. 

Virginie Tetoofa : Ce qui m’a d’abord intéressé est l’aspect communautaire. Dans l’année, il est possible d’avoir autour d’une famille 7 enfants qui vont se marier le même jour. Les voir se réunir, se préparer ensemble, c’est tout un travail. Il faut travailler le taro, le cochon qui doit grossir pour être fin prêt, tout l'artisanat, les affaires de maison… La préparation peut prendre des années pour les parents, et des mois pour les familles. Les familles ont un quota à respecter pour le 'Umuai. 
 

Comment avez-vous réussi à vous approcher des familles ? 


Virginie Tetoofa : Il a fallu plusieurs mois de travail. Teiva les avait téléphone chaque mois pour tenir un lien. 

Teiva Drion : Le lien était difficile à entretenir car on n’avait pas de contact direct, on avait un intermédiaire. Jusqu’au jour où on a réussi à se contacter par messenger et nous avons donc pu directement expliquer notre projet. Mais nous avons vraiment rencontré les familles au moment du tournage, quand nous sommes allés à Rurutu. Après, une fois que nous avions l’accord des parents, les enfants n’ont pas vraiment eu leur mot à dire ! Mais attention, cela ne signifie pas que le 'Umuai est pas un mariage forcé ! C'est juste que pour l'organisation, ce sont les parents qui décident. D'ailleurs, les couples souvent se sont déjà unis à la mairie, à l’église, mais là ils le font de manière traditionnelle. 
 

Quelles difficultés avez-vous rencontré lors du tournage ? 

 
Teiva Drion : Celle de prendre les réactions à chaud, ce n’est pas une fiction, on ne peut pas recommencer. On avait des émotions à l’écrit mais c’était souvent beaucoup plus difficile à l’écran. Heureusement, nous avons tourné avec deux caméras, on avait donc deux fois plus de chance de capter les émotions. 

Virginie Tetoofa : La langue a aussi été une barrière au début. On a compris que deux consonnes étaient retirées par rapport par exemple au reo tahiti. Au début, ça été difficile, puis à force on s’y est habitué. 
 

Que représente le 'Umuai pour les Rurutu ? 


Virginie Tetoofa : Le 'Umuai n’a rien à voir avec le mariage traditionnel tahitien. C’est un pasteur qui l’a remis au goût du jour au début du 20e siècle car il sentait que la communauté se détachait de sa généalogie, elle en perdait la trace. Le 'Umuai correspond donc plus à une idée : celle de rassembler les gens et de faire ce lien généalogique. Il permet de retracer les liens de la famille pour montrer l’appartenance des gens. Le 'Umuai c’est : « Je viens pour me réjouir de ce lien qui réunit toutes les familles ». 

Teiva Drion : Il y a un déroulement dans le 'Umuai. Le lundi, par exemple ce sont les frères et sœurs du papa qui viennent rendre visite et offrir les cadeaux aux mariés, le mardi, ce sont ceux de la maman, le mercredi ce sont les cousins, et ensuite tout le reste de la population. On ne fait pas passer les familles n’importe comment : de la plus proche à la plus éloignée. Les Rurutu sont très fiers du 'Umuai, une tradition unique.  
 

Est-ce une tradition qui se perd ou se perpétue malgré les années et la mondialisation ?


Virginie Tetoofa : À Rurutu, il y a eu une véritable volonté de transmission. Les gens ont depuis longtemps cette réputation et ce sont des travailleurs. À vrai dire, il y a même trop de 'Umuai, ce qyu est très lourd pour la population. Du coup, maintenant, certaines familles donnent une dote pour faire le 'Umuai. Ils veulent même instaurer un arrêté pour réguler le nombre de 'Umuai par an à deux, trois. Aujourd’hui, on est à six par an. C’est énorme ! Même les cochons n’ont plus le temps de grossir !

Teiva Drion : En fait, c’est un peu leur vie de tous les jours, ils vivent de ça. Ils ont un travail mais ils maintiennent par exemple leur tarodière. Le problème vient plutôt au niveau de l’artisanat, il y a moins de jeunes aujourd’hui qui le pratiquent car c’est très technique et souvent long. Pour faire par exemple un Iripiti, un grand drap cousu comme un tifaifai, il faut entre six mois à un an. Le 'Umuai, c’est toutes ces petites choses qui sont faites autour de l’événement en lui-même. C’est aussi le lien entre les générations, les jeunes viennent regarder ce que font les anciens, ils voient et peut-être que cela peut leur donner l’envie pour plus tard.  
 

Qu’est-ce que le film vous a apporté ? 


Teiva Drion : Des envies… (rire). Mon frère et ma belle-sœur - qui est de là-bas - vont se marier traditionnellement avec le 'Umuai. 

Virginie Tetoofa : J’ai envie d’en savoir plus sur ma généalogie car j’ai un lien de parenté avec de la famille là-bas. Personnellement, cela m'a donné envie de retourner à la terre et de planter. Ce film m’a donné envie de ne pas perdre ces valeurs.
 
Projections 
  • Mercredi 5 février à 13h25 au Grand Théâtre suivie d’une rencontre avec les réalisateurs 
  • Jeudi 6 février à 9h25 au Petit Théâtre