Procès des labos d'ice : un couple au cœur de la fabrication présumée

trafic de drogue tahiti
Procès des labos d'ice
©Polynésie La 1ère
Ce 1er décembre s’est ouvert le procès des premiers laboratoires d’ice en Polynésie. 13 prévenus comparaissent. Ils avaient été interpellés début 2019, après la découverte de leur fabrication artisanale à la presqu’île. 
C’est un dossier épais…13 prévenus comparaissent dans ce procès des premiers laboratoires d’ice en Polynésie, démantelés en janvier 2019. Tantôt chez eux, tantôt dans la cuisine de tiers, ils auraient mélangé de la pseudo-éphédrine tirée de l’Actifed ou du Dolirhume, mais aussi du nitrate, de la soude, de l’essence et des batteries au lithium, le tout ensuite « rincé » à l’acide.
laboratoire ice
Au lendemain de l'interpellation des suspects en janvier 2019, nous avions pu pénétrer dans l'un des laboratoires clandestins où la méthamphétamine était fabriquée. Le sol était encore jonché de produits chimiques toxiques. ©H. LIAO/Polynésie la 1ère
Toanui Ratinassamy, en détention provisoire depuis son interpellation, surnommé le cuistot, dit avoir surtout assuré sa consommation personnelle par le biais d’une méthode apprise d’un ami, Sylvain Ah Chong dit « Twin », ce que nie fermement ce dernier : la méthode dite « shake and bake » consistant à mélanger les ingrédients, puis à les chauffer. Un mélange dangereux, dégageant des gaz nocifs et ayant explosé plusieurs fois, lui provoquant de graves brûlures à l’acide sur les avants-bras et les jambes. "A force, j'avais l'habitude. Lorsque je voyais que ça commençait à faire des étincelles dans la bouteille, je la jetais vite au loin et ça explosait un peu après," a-t-il précisé.

 

« Une poudre pas finie, pas propre »


Toanui Ratinassamy explique s’être lancé pour « éviter d’en acheter ». Son ami d’école et « commis de cuisine », Gérard Ruatea, complète : « on n’avait pas les moyens pour financer une importation. » Ils assurent ne pas avoir dégagé de bénéfices dessus, une fois les produits payés et l’essentiel consommé. Condamné cinq fois pour des conduites en état d’ivresse et des faits de violences, ce père de deux enfants, mécanicien de formation, dit aujourd’hui « regretter. J’ai honte pour moi, honte pour ma famille. »
 
Les prévenus ont tous entre 20 et 35 ans. En dehors des « cuistots », il y avait ceux soupçonnés d’amener des produits chimiques, comme l’ancien chef de rayon de Ace Taravao, ou encore ceux qui auraient fait le tour des pharmacies pour se fournir en Dolirhume ou Actifed sans éveiller les soupçons des pharmaciens et enfin, ceux qui auraient écoulé ce qu’ils qualifient eux-mêmes « de poudre de mauvaise qualité, pas finie, pas propre », revendue difficilement, en-dessous des prix du marché ou échangée contre du paka.
 
 

Sous l’emprise de son conjoint et de la drogue


La compagne de Toanui Ratinassamy comparaît libre. La justice lui reproche d’avoir aidé à la fabrication de l’ice. Egalement consommatrice, elle reconnaît avoir agi sous l’emprise à la fois de son conjoint et de la drogue. « J’ai enrôlé ma femme dans toute cette merde, par amour, déclare Toanui Ratinassamy. Elle ne sait pas faire et n’a pas les relations, elle ne présente pas de danger pour la société. Ce serait bien qu’elle reste libre pour les enfants, qu’ils aient au moins un parent. »

A la barre, Vanina Faua ne peut retenir ses larmes : « je m’en veux d’avoir laissé faire, de ne pas avoir eu la force de partir pour mes enfants. Tu perds toute une vie que tu as eu du mal à construire, par rapport au regard des autres, aux enfants. Mais je l’aime, cet homme. »
Quant aux enfants, laissés au maximum avec les grands-parents pendant que les parents contentaient leur addiction, « ils ont subi, ils ont de la colère. Ils souffrent par notre faute, ils ont peur que je retombe, je le vois dans leur regard. »
La mère de famille raconte avoir arrêté tôt de travailler car « Toanui me traitait comme une reine ». Ils ont 17 ans lorsqu’ils se rencontrent. Mais ce dernier l’aurait initiée à l’ice et quand l’addiction prend le dessus, « même mon chien était mieux traité. […] Mais ça fait tellement longtemps qu’on est ensemble, je ne m’imaginais pas vivre sans lui, j’avais peur de lui. J’ai toujours vécu à travers lui. » Pendant sa détention provisoire, Vanina Faua a écrit un courrier pour remercier les enquêteurs de l’avoir arrêtée car elle « n’en pouvait plus ».
« Sans cette drogue, Toanui est un amour, un papa poule qui s’occupait bien de ses enfants et il m’aurait bien traitée. » Dans le box des accusés, Toanui Ratinassamy essuie discrètement quelques larmes derrière son masque.
 
 

Drogué à 12 ans, SDF à 14 ans


Et puis, il y a l’ami d’école, Gérard Ruatea, discret et fidèle, déscolarisé en 6e, accroc à l’ice et au paka depuis ses 12 ans, SDF à 14 ans…l’itinéraire d’un toxicomane passé du paka à l’ice, une vie émaillée de violences, reçues et données, et un casier judiciaire déjà chargé. «Ca a commencé avec la soude que mes grands-parents utilisaient pour décaper les nacres. Ils en cherchaient, je les ai fourni, » raconte-t-il à la barre.
Ensemble, ils auraient ainsi écumé les pharmacies de Tahiti pour espérer tirer 1 gramme d’ice par boîte de médicaments. Gérard Ruatea raconte aussi la tentative avortée de se procurer les médicaments par carton entier directement auprès d’un ami travaillant chez Médipac et réclamant à être rémunéré en ice. Mais la transaction aurait échoué sur le parking d’une grande surface. Leur contact serait parti avec son gramme d’ice, mais ne serait jamais revenu avec le carton de médicaments.

Après l’arrestation de Toanui Ratinassamy en janvier 2019, Gérard Ruatea aurait tenté de continuer la fabrication de methamphétamine, avant d’être arrêté quelques jours plus tard, en train d’acheter des médicaments dans une pharmacie de Papeete.
 
 

Une étape symbolique de l’histoire des stupéfiants en Polynésie


« Vous avez franchi une étape symbolique dans l’histoire des stupéfiants en Polynésie, martèle le président du tribunal, Nicolas Léger. Vous êtes l’un des moments de cette histoire, quand on est passé de l’importation à la fabrication locale. »
Considérée comme plus grave que l’importation aux yeux de la loi, la fabrication est punie d’une peine allant jusqu’à 30 ans d’emprisonnement. Prenant en compte le caractère présumé artisanal de cette affaire, les prévenus échappent finalement à la cour d’assises et sont jugés en correctionnelle jusqu’à la fin de la semaine.
 
Ceux qui s’appellent eux-mêmes « la bande », n’ont pas l’envergure de fabricants de méthamphétamine. Plutôt d’une bande de toxicomanes bricoleurs, lancés dans une organisation erratique et pathétique.
 

Suite à cette affaire, la réglementation pour la délivrance de ces médicaments contre le rhume a évolué en Polynésie. Ils ne sont désormais disponibles que sur ordonnance.
Les Outre-mer en continu
Accéder au live