Agressions sexuelles sur mineures dans la natation en Nouvelle-Calédonie : qui savait ?

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La plainte initiale vient de la sphère privée : elle a été déposée en janvier 2021 dans l'Hexagone ©NC La 1ère
Mercredi nous vous révélions que le procureur de la République de Nouméa avait ouvert deux informations judiciaires visant des faits d’attouchements sexuels sur des mineures de moins de 15 ans. Des faits qui auraient été perpétrés par des encadrants dans des clubs de natation du Grand Nouméa. L’un d’entre eux est placé sous contrôle judiciaire. L’enquête policière se poursuit, ainsi que celle de NC la 1ère.

Depuis quelques mois, un Calédonien ne peut plus approcher des bassins s’ils sont occupés par des enfants. Pourtant la natation, c’est toute sa vie : il a été champion, puis entraîneur et enfin directeur sportif, jusqu’à quitter récemment ses fonctions suite à sa mise en examen. Chef d’entreprise, il s’occupe même de l’entretien d’une piscine municipale de Nouméa. Mais la société qui lui sous-traite les prélèvements d’eau et les réglages assure qu’il n’officie que le matin tôt ou le soir, loin du public mineur. Nous l’appellerons X.

C’est par la plainte d’une jeune fille de 16 ans que l’enquête a débuté. Elle a été déposée dans l’Hexagone et a été transmise au parquet de Nouméa. Née en Nouvelle-Calédonie, l’adolescente affirme avoir été victime d’attouchements pendant plusieurs années. Le début des faits coïnciderait avec son entrée en CM1. À la réception de cette plainte, les enquêteurs commencent à entendre ceux qui ont fréquenté X dans la sphère privée ou le cadre professionnel. 

"Il faut que les victimes trouvent la force d’en parler, parce qu’elles sont beaucoup trop nombreuses"

Ils convoquent la grande sœur de la jeune fille, qui se trouve être l’ancienne compagne de X. Claire* a livré un témoignage accablant dans notre édition télé, jeudi 28 avril.

©nouvellecaledonie

"Pendant toute la durée de notre relation, il a eu des histoires avec des petites nageuses. Je suis partie pour ça, parce qu’une énième fois, j’ai découvert des messages qu’il échangeait avec une petite qui avait 13 ans. Il lui écrivait qu’il l’aimait, qu’il avait hâte de la retrouver le soir à la piscine, il la ramenait chez elle en voiture… Ces interactions n’étaient pas normales, ça dépassait la relation entraîneur-entraînée : des batailles de chatouilles, s’allonger l’un sur l’autre, se prendre dans les bras, s’asseoir sur les genoux. Il était tout le temps dans le jeu, comme s’il avait le même âge."

Certains clubs refusaient d’envoyer leurs nageuses en stage en dehors de Nouméa lors des vacances s’il était présent.

Son ex-compagne

"Il a changé plusieurs fois de club et à chaque fois, il avait des mises en garde : 'Fais attention, ton comportement n’est pas correct.' Ça l’agaçait. La relation se dégradait assez rapidement et il changeait de club. Il n’y a peut-être pas eu de flagrant délit, mais le profil était largement connu. Que ça soit à la ligue ou dans les clubs, tout le monde savait."

"Pour moi, ils sont complices, quelque part"

A écouter Claire, le milieu de la natation bruissait de rumeurs et de on-dits sur X. C’est ce qui ressort également de notre enquête auprès de ceux qui ont travaillé avec lui dans trois clubs du Grand Nouméa. Ainsi, cet ancien président de club associatif raconte : "Le problème qu’on a rencontré, c’est déjà un manque de travail, mais c’était surtout cette proximité avec les ados, que je n’aimais pas du tout. On lui a fait plusieurs rappels, mais rien ne changeait. De ne pas prendre les enfants dans les bras après une mauvaise performance. De ne pas rester sur le bord du bassin avec une gamine la tête sur son épaule pour écouter ce qu’elle a sur le cœur."

C’était un joyeux bordel au moment de ses cours

Un ancien président de club associatif

"On n’a eu aucune alerte d’enfant, mais on était tous d’accord au bureau directeur pour dire que ça n’allait pas. A la fin de son contrat, on a prétexté un manque de budget pour ne pas le renouveler. C’est une personne qui a toujours été gentille, avec le cœur sur la main. Et si cette affaire a choqué beaucoup de gens, on n’a pas été étonnés non plus." Selon cet interlocuteur, la plainte de la jeune fille de 16 ans a eu un effet "boule de neige". D’autres nageuses auraient entamé la même démarche. Il pourrait y avoir eu de nombreux cas en quinze ans d’exercice de ce récidiviste présumé. 

La première page de la plainte d'une jeune femme de 16 ans qui affirme avoir été victime d'attouchements pendant plusieurs années ©NC La 1ère

"J'ai été manipulée"

Selon nos informations, elle n’était d’ailleurs pas la première à signaler X en janvier 2021 : une plainte aurait été classée sans suite en 2018, pour attouchements sexuels. Et d’autres faits plus graves pourraient bien requalifier la mise en examen. Ainsi, une autre jeune femme l’accuse de l'avoir violée lors de sa première relation sexuelle. "Un jour qu’on nettoyait les vestiaires, il est venu coller sa bouche sur la mienne. Je n’avais que du respect pour lui : c’était mon entraîneur, j’avais 12 ans. Un soir, on s’est retrouvés à l’arrière de sa voiture. Une fois que c’était fini [l'acte sexuel], il m’a laissée sur le bord de la route et je suis rentrée chez moi à pied." 

"Je lui ai accordé toute ma confiance, mais j’ai été manipulée, ajoute-t-elle. J’étais tombée amoureuse de lui. A l’époque, il m’avait dit que si j’en parlais, il irait en prison. Ça a été difficile pour moi, j’étais adolescente, c’est une énorme blessure. Je pensais que j’étais la seule. Mais lors de l’audition avec le policier, j’ai compris que nous étions plusieurs. C’est une supercherie, il est très très fort."

L'étudiante a contacté certaines filles avec qui elle nageait en club à l'époque. "En en parlant avec d’autres, récemment, je me suis dit que c’était terrible parce qu’il nous disait exactement les même mots. Avec le temps, je vais beaucoup mieux par rapport à ça. J’ai fait des années de thérapie. Je suis prête à aller en justice, à le regarder dans les yeux, à raconter ce qu’il m’a fait. Je me demandais quand ça allait arriver, en réalité."

Je vais lancer la procédure, mais pas forcément pour moi, pour que ça s’arrête. Je veux qu’il soit hors d’état de nuire, je ne veux plus qu’il entraîne, qu’il soit proche d’enfants.

Une victime

Extrait d'une affiche de conseils aux enfants qui pratiquent un sport en club ©Colosse aux pieds d'argile

"Tu es éducateur, tu n'es pas un copain !"

Une autre présidente de club avoue avoir été mise en garde : "L’ancienne présidente, au moment de quitter la Calédonie, m’a dit de faire attention avec X. Je lui ai demandé pourquoi, elle m’a parlé des choses qui se disaient sur lui. Et cela m’a été dit aussi par d’autres. La police m’a interrogée à propos de son comportement, pour savoir comment il était avec l’équipe et les nageurs."

Dernière pièce du puzzle, un ancien collègue de X qui a travaillé avec lui dans deux clubs différents, entre 2006 et 2021. "Avec un autre collègue, on l’avait prévenu que c’était pas des attitudes à avoir. Tout le temps à mettre la main dans le dos des jeunes filles, des bises à rallonge pour dire bonjour, des petites lui montaient sur le dos, faisaient 'à dada' autour du bassin… Des trucs qu’on ne fait pas, quoi !"

Il écoutait, il faisait le mec sympa, à rechercher une proximité, à faire ami-ami.

Un ancien collègue

"Tu ne peux pas appeler une fille 'ma puce', 'ma chérie', des trucs comme ça. Tu es un éducateur, tu n’es pas un copain ! On lui a dit plusieurs fois, il a fini par démissionner [du premier club]. Je sais qu’il y a toujours eu cette rumeur autour de lui, mais on n’avait pas de preuve. Aucune gamine n’est venue me voir."

Extrait d'une affiche de conseils aux enfants qui pratiquent un sport en club ©Colosse aux pieds d'argile

Qui protège qui ? Ceux qui savaient ont-ils peur d’être inculpés pour non-dénonciation d’agression sexuelle sur mineur ? "Aujourd’hui, ils sont tous à le condamner, mais je pense que des choses ne devaient pas être dites pour protéger ceux qui savaient", conclut l’ancien président de club associatif interrogé plus haut.

Rappelons que toute personne mise en cause est considérée comme innocente jusqu'à ce que la justice la déclare coupable, c'est la présomption d'innocence. En ce qui concerne les délais de prescription : c’est vingt ans après la majorité en cas d’agression sexuelle, trente ans après la majorité en cas de viol.

* Le prénom et la voix ont été modifiés

  • Pour signaler une agression sexuelle, un comportement suspect :

Ecrire à djs.signal.sports@gouv.nc ou sur le site www.colosse.signalement.net pour joindre l'association Colosse aux pieds d'argile