Soupçons de détournements de fonds publics dans les MFR!

justice
MFR Filles Papara
La MFR Filles de Papara a fermé ses portes. ©L. GUICHET-TIRAO/POLYNESIE LA 1ère
Plusieurs enquêtes sont en cours et le nouveau comité de direction des Maisons Familiales Rurales de Polynésie est en train d’épurer la gestion, après plus de 10 ans de gabegie et de soupçons de détournements de fonds publics. Ces établissements qui forment des collégiens et des CAP aux métiers de l’agriculture et de l'aide à la personne auraient pu servir de caisse personnelle à certains membres de direction peu regardants sur la gestion des deniers publics.

C’est l’histoire d’une gabegie qui aurait duré depuis au moins 6 ans. Des dizaines de millions de francs d’argent public, soupçonnés d’avoir couvert des dépenses personnelles. Le service d’Etat de la Formation et du Développement relève plus de 55 millions Fcp d’opérations financières non justifiées à la MFR Filles de Papara, sur 2020 et 2021. Il s’agit d’argent public, versé par l’Etat et le Pays pour payer les frais de fonctionnement, les bourses des élèves, leur transport et l’équipement.

Plus de salaire depuis le début de l’année

A Papara, les élèves n’ont pas fait leur rentrée 2021. L’Etat a stoppé le versement de ses subventions et effectué un signalement au procureur. L’ensemble du personnel a été licencié en novembre 2021. Sur place aujourd’hui, seuls restent l’émotion de Sylvain et l’amertume de Leslie, le couple de gardiens. Ils n’ont jamais signé de contrat de travail et ils ne sont plus payés depuis le début de l’année. Ils doivent quitter les lieux cette semaine.

Une enquête judiciaire est en cours. Mais nous avons eu accès à courrier surprenant, signé par Hélène Tauatiti, présidente du comité restreint chargé d’assurer la gestion de crise à la MFR Filles de Papara. Pour combler le déficit laissé dans les caisses de l’établissement, en décembre dernier, la présidente du comité restreint demande au ministère de l’agriculture une subvention exceptionnelle de plus de 24 millions Fcp. « Nous sommes dans l’impossibilité d’honorer la totalité de [nos] dettes, » écrit-elle. « Nous gardons l’espoir que le Pays, malgré les problèmes actuels, portera une attention particulière à notre demande, » écrit-elle.

La subvention aurait été refusée. On nous assure que le comité restreint devrait être dissout bientôt. Mais le mal est fait : la MFR Filles de Papara ne rouvrira plus. Les élèves sont "redispatchés" dans d’autres établissements. Certains ont définitivement décroché. Les formations dispensées à la MFR Filles de Papara devraient bientôt reprendre chez sa voisine, la MFR Taharu’u. 

Dysfonctionnements à Taha’a

A la MFR de Taha’a, actuellement en rénovation, l’Inspection d’Etat vient d’effectuer une visite pour des dysfonctionnements éducatifs et comptables présumés. Son rapport n’est pas encore rendu. Mais en 2017, la Direction des Finances publiques relève dans un audit que nous nous sommes procurés, de nombreux retraits en espèces sans justificatifs (de 75 000 Fcp en janvier 2016 jusqu’à 492 000 Fcp en octobre de la même année).

Le Pays avait également mis à disposition de l’établissement un terrain domanial à visée pédagogique. Les élèves et le personnel l’ont nettoyé. Mais la parcelle a finalement a été attribuée à un parent d’élève qui n’est autre que le frère du président de la MFR de Taha’a, Michel Purou. Ce dernier explique que le terrain était en fait « peu accessible » et qu’il était préférable de l’attribuer à cet agriculteur qui y plante « du taro, du manioc et des bananes ». « Mais si la MFR en a besoin, ils le rendent, » précise le président, Michel Purou.

Concernant une serre pilote qui aurait été exploitée par le président lui-même, ce dernier assure qu’elle est utilisée par la Direction de l’Agriculture : « c’est pour cela que le Pays nous a aidé : tous les agriculteurs peuvent venir voir comment ça fonctionne. » La nouvelle direction du CMPFR précise que rien n’a été entrepris auprès de la justice concernant la MFR de Taha’a. « Jusqu’à preuve du contraire, nous ne nous positionnons pas. »

 Licenciée pour faute grave

En fait, sur les 8 Maisons Familiales Rurales que compte la Polynésie, seules 3 ont une comptabilité saine. Et ce n’est pas mieux du côté du Comité Polynésien des MFR, chargé de gérer les 8 établissements du territoire, également visé par une enquête judiciaire et administrative pour des faits similaires, mais antérieurs. Un rapport d'audit achevé en 2017 a rendu "un avis très défavorable". Le CPMFR aurait décidé de l'attribution des fonds aux MFR, alors que ses statuts ne lui en donnaient pas le pouvoir. Il aurait ainsi été rendu destinataire des fonds versés par l'Etat au titre des bourses et du fond social lycéen.

Or, l'audit que nous avons pu lire, révèle que les fonds n'auraient pas été intégralement reversés aux MFR et que les élèves bénéficiaires des bourses n'en auraient pas été les réels destinataires. Le CPMFR perçoit également de la part du Pays, des subventions pour le transport et l'hébergement des élèves. L'audit relève que les justificatifs de dépenses ne sont pas toujours fournis et d'importants retraits en espèces ont été effectués, à partir de 2015. Ainsi, pour la fin de l'année 2016, l'audit révèle l'achat d'une Kangoo (2,8 millions Fcp) "jamais vue au siège" durant l'audit, l'achat de matériel informatique et d'une télévision absents ou "remis" au président du CPMFR, aujourd’hui décédé. Mais aussi, des séjours en pension de famille, dans les magasins de Papara, un voyage aux Marquises, des achats de vêtements à Besançon en France, des cigarettes, la location d'un véhicule à Lyon...sans justificatif.

Le mois dernier, la directrice du CPMFR, Eunice Otcenasek, a été licenciée pour faute grave, suite à un rapport de la DRMA (Direction de la modernisation et des réformes de l'administration) et une plainte aurait été déposée contre X. Dans un courrier auquel nous avons pu avoir accès, daté de janvier 2022, le président Edouard Fritch demande à la présidente par intérim du CPMFR « de prendre la mesure de la gravité de la situation et d’adopter des modifications radicales dans sa gouvernance et dans son statut. » 

Le pasteur Mitema Tapati, est aussi administrateur au CPMFR. Il regrette aujourd’hui des erreurs de comptabilité, mais pour lui, il n’y a rien d’illégal. « Dans nos Conseils d’administration, on a parlé de problèmes d’incompétence. Elle ne faisait pas son travail par rapport à son contrat d’embauche parce qu’elle utilise la carte du CPMFR pour faire des achats comme vous signalez. On a licencié Eunice non pas par avis du Conseil d’administration, mais par rapport au rapport d’enquête. » 

Volonté de renouveau

Une nouvelle équipe s’est mise en place au niveau du Comité Polynésien des MFR. Le nouveau directeur, Vetearii Roe, reconnaît aujourd’hui « une absence de contrôle, dévolue à l’époque à la seule directrice. Je ne veux pas commenter les décisions prises à l’époque auxquelles nous allons pallier » et assure vouloir épurer la situation :  « Le CPMFR, dans sa nouvelle configuration, renforcera cette partie contrôle auprès des MFR et assurera un accompagnement au plus près des structures dans leur gestion. Avec le soutien de notre ministère de tutelle, nous allons mettre en place une procédure comptable claire qui vise à garantir la transparence au niveau des finances. Chaque MFR sera équipée et le CPMFR assurera un contrôle de toutes les comptabilités. […] Aujourd’hui, les choses sont claires auprès de nombreuses MFR qui sont elles-mêmes engagées dans de belles dynamiques. Donc oui, les MFR valent le coup de poursuivre leur activité et de nombreux jeunes, de nombreuses familles comptent sur les MFR. Aujourd’hui, elles représentent plus de la moitié de l’enseignement agricole. Ce n’est pas anodin. 400 familles à peu près comptent sur nous. » 

Contacté, le ministère de tutelle n’a pas donné suite à nos demandes d’interviews. Du côté du Parquet, on nous confirme qu’une enquête préliminaire est en cours, menée par la DTPN.