Bora Bora : les habitants d'un motu privés d'eau douce pour un "caprice" ?

écologie polynésie française
La lagune alimentée par l'autre lagune creusée dans l'océan via une tranchée. ©Polynésie la 1ère
Les propriétaires de parcelles sur le motu Terurumi à Bora-Bora sont privés d'eau douce depuis octobre 2021. La raison, selon eux : l'aménagement d'un chenal et d'une lagune privés dont le creusement a percé la lentille d'eau douce dont ils bénéficiaient.

Sur le motu Terurumi à Bora Bora, la vingtaine de familles propriétaires bénéficiaient d'eau douce depuis des générations grâce à une lentille d'eau naturelle. Depuis septembre 2021, l'eau qui coule de leur robinet est devenue salée. La période coïncide justement avec le démarrage des travaux d'un riche investisseur, qui a acquis les parcelles de terres du maire de Bora-Bora, Gaston Tong Sang, pour y construire une villa de luxe. 

Le projet

Le projet du nouveau propriétaire américain inclut des travaux de creusement pour aménager des lagunes intérieures, alimentées par l'eau provenant de l'océan, le tout relié par une tranchée. Un chantier mené par la société Bora Yes.  

Serge Chin Choi, propriétaire de l’une des parcelles, accuse le porteur du projet d'avoir touché "la nappe phréatique", privant les habitants de leur eau douce pour "un caprice."

Depuis des générations, on laisse les bateaux au bord et on vient à pieds à l'intérieur du motu. Cette personne a voulu couper un motu en deux pour pouvoir accéder à l'intérieur du motu en bateau !

Serge Chin Choi, propriétaire d'une parcelle

Les creusements en profondeur - estimés à plus de 5 mètres selon les résidents - auraient percé la lentille d'eau douce situé à 3 mètres de profondeur, où les propriétaires locaux puisaient leur eau. Résultat, l'eau douce est devenue saumâtre, donc impropre à la consommation et inutilisable pour les cultures. 

Conséquences

Avant, Jean-Louis Tetuanui, l'un des propriétaire d'une parcelle, se servait de l'eau pour faire la vaisselle ou le ma'a, "maintenant, c'est saumâtre !" déplore-t-il. L'autre conséquence directe de ce problème, c'est que l'eau salée rouille les canalisations et les tuyaux d'alimentation, ajoute Jean-Louis. Teamoarii, lui, ne peut plus arroser son faaapu, dans lequel il avait investit 30 millions Fcfp.

Ces familles se sont réunies en créant un collectif. Elles demandent des solutions concrètes qui puissent leur donner un nouvel accès à de l'eau douce. 

Autorisations 

"Nous n'étions pas contre ce projet. Mais maintenant, il faut résoudre le problème, c'est tout ce qu'on demande", déclare Elsie, la présidente du collectif, d'autant que les propriétaires n'ont pas été consultés avant le début des travaux, jugés illégaux par Elsie, car "sans autorisations".

Un argument que réfute l'investisseur américain, dans une interview qu'il a accordé le 6 janvier dernier à nos confrères de Tahiti Infos. Ce dernier confirme bien avoir été en possession de son permis de construire et de toutes les autorisations nécessaires à ces travaux. 

Une eau déjà impropre ? 

Dans cette même interview, l'étranger répond également aux accusations des riverains concernant la cause de pollution de cette lentille d'eau douce. Selon lui, rien ne prouve que ces travaux sont à l'origine de cette pollution.

Il considère que la lentille d'eau en question était déjà "impropre à la consommation et polluée par les pesticides, les rejets organiques directs ou le mélange avec de l’eau salée, si les riverains la pompaient déjà de manière excessive." Il avance également l'argument d' "un phénomène exceptionnel naturel au mois d’août avec une montée des eaux du lagon d’1 mètre, qui a certainement eu un effet sur la salinité de l’eau de la lentille." Ce phénomène, déjà constaté par les scientifiques, reste plausible. 

Une chose est sûre, les creusements ont saccagé de grandes surfaces de coraux. 

Remédier au problème 

Les familles concernées ont pris attache auprès d’avocats pour étudier les recours, et surtout les réparations, à l’encontre de la société qui a mené les travaux de construction. Par ailleurs, plusieurs avis défavorables auraient été émis de la part de la direction des ressources maritimes sur le creusement du chenal et les travaux. La subdivision des îles Sous-le-Vent a, elle aussi, émis des réserves. En revanche, deux avis ont été favorables : celui du tavana de Bora Bora, Gaston Tong Sang et celui du service du tourisme. 

Des solutions d'approvisionnement en eau douce ont été proposées aux habitants, à savoir l'aménagement d'un vrai réseau d'alimentation en eau et même internet. Une solution rejetée par les résidents qui accusent la commune de vouloir leur faire payer une eau dont ils ont toujours pu bénéficier gratuitement jusqu'alors.