De la Martinique et des USA : regard critique de l’universitaire Steve Gadet

commémorations
Steve Gadet
Steve Gadet, écrivain, enseignant et artiste. ©Steve Gadet
15 jours après le déboulonnage des statues de Victor Schoelcher en Martinique par des activistes rouge-vert-noir, le professeur d’université Steve Gadet, livre une longue analyse sur les remous de cette séquence et l’actualité en cours aux USA, après la mort de George Floyd.
Steve Gadet est né de parents guadeloupéens en 1978 à Villiers-le-Bel (Val-d'Oise en région Île-de-France ). Titulaire d’un DEA (Diplôme d’Études Approfondies) en Sociétés de la Caraïbe et de l’Amérique du Nord et Latine, mention anglophone, il enseigne actuellement l’histoire des États-Unis sur le campus de Schoelcher à l’Université des Antilles (en Martinique). Il a également travaillé en tant que Maître de Conférences en Guadeloupe et à la Jamaïque.
 

L’ordre social, un des sujets favoris du professeur


Les sujets de prédilections de ce passionné de littérature, sont les musiques urbaines (en particulier le RAP), les problématiques de la jeunesse et d’éducation, l’histoire des États-Unis, la religion, mais aussi la politique, l’organisation et l’ordre social.
Palais de justice / rouge vert noir
Pancartes de manifestants "rouge-vert-noir" sur la grille du palais de justice de Fort-de-France. ©Marc-François Calmo
Le 3 juin 2020, Steve Gadet a observé et accompagné à Fort-de-France jusqu’au palais de justice, les 7 prévenus de l’affaire Océanis au Robert
 

"Le peuple a donné de la voix"


Sur sa page Facebook, l’universitaire avoue qu’il était "content de voir autant de jeunes personnes" dans la rue. 
 

Sans violence, on les a entourés pour aller au tribunal. Il était fermé certes, mais le peuple a donné de la voix. Déterminé !

Ne perdons pas de vue que le problème c'est l'empoisonnement de nos sols et de nos rivières, des maladies qui emportent nos gens trop tôt à cause du chlordécone, des professionnels qui perdent leurs revenus...

Voilà ce que ces activistes dénoncent ! 


Questions à Steve Gadet sur les faits du 22 mai 2O2O en Martinique et sur la situation actuelle aux États-Unis 


À propos du déboulonnage des statues de Victor Schoelcher (le 22 mai dernier), comment analysez-vous cette résurgence du passé colonial ? qu’est ce qui n’a pas été expurgé ou soldé depuis 172 ans ?

Notre passé est beaucoup trop présent pour le solder comme vous dites. Beaucoup de structures demeurent, des héritages, des cicatrices, des maux sont encore palpables, la rancoeur, le racisme, certaines injustices en découlent.
Donc, cette affaire n’est pas finie. Elle mérite encore et encore réflexions couplées à des actions (...). 


Il y a-t-il de la manipulation politique derrière ces actions perpétrées par les activistes comme on l’entend ici ou là... ? ou est-ce une quête délibérée du chaos, ou encore d’une rupture avec la France, ce qui semble motiver une frange de la population martiniquaise ?

Personne ne manipule personne. C’est insulter ces militant.e.s que de dire qu’ils sont manipulés. 
Ils sont simplement hardis, révoltés, indignés et désireux de vivre mieux chez eux. Ils reconnaissent l’apport de leurs aînés, mais refusent de se soumettre à l’ordre ethnoracial dans ce pays, ni à l’ordre économique et politique (...).

Ils jouent leur rôle lorsqu’ils obligent tout le monde à sortir du bois (...). C’est une quête pour la dignité, pour la reconnaissance d’une mémoire étouffée. 

Quant au rapport avec la France, c’est à eux de dire comment ils le voient.
En tous cas, je sens un rejet de la francisation de nos sociétés, malgré la part française qui est en nous, un rejet de l’écrasement de nos repères locaux et diasporiques aussi. 


Un référendum local qui poserait clairement la question : "pour ou contre l’indépendance" serait opportun ou salutaire selon vous, afin de trancher définitivement cette remise en cause récurrente de notre rattachement à la France ?

On secoue trop souvent l’indépendance comme un vieux chiffon pour faire peur, pour faire taire les envies de changements (...).

Nous devons être capables de mieux “exploiter” nos ressources, de devenir plus autonomes dans certaines choses, de redevenir des pays qui produisent, capables de protéger leurs productions, des pays qui ne sont pas soumis au libre-échange (...).

Nous devrions être capables d’appliquer encore plus de politiques publiques, mais en accord avec nos valeurs et nos espaces. Nous ne devons plus être soumis aux intérêts de multinationales qui n’ont que faire de notre histoire, de nos équilibres humains, écologiques...

Comment des petites entreprises peuvent se développer quand le groupe GBH est en position dominante, de l’importation à la distribution ? 

Drapeau rouge-vert-noir
Défilé de militants avec leur drapeau rouge-vert-noir ©Marc-François Calmo
Un indépendantiste à la tête de la CTM (Collectivité Territoriale de Martinique), élu démocratiquement, certes, mais dont les "manières" et le ton autoritaire voire agressif parfois, est-ce de nature à rassurer et apaiser la population face aux tensions qui fracturent la société martiniquaise en ce moment ?

Des attitudes anti-démocratiques, j’en vois partout ! Pas seulement dans le caractère de Mr Marie-Jeanne sur certaines questions.
 
Ceci dit, certaines attitudes font avancer l’idée de gouvernance par nous-mêmes et d’autres non. Nous devons y travailler.


À propos du rapport entre les Antilles (la Martinique en l’occurrence) et la France : certains considèrent que nous sommes "des enfants gâtés" de la République, inconscients de notre situation "privilégiée" selon eux (condition sociale, niveau de vie...), comparée à celle des autres pays voisins de la Caraïbes, qu’en pensez-vous ? 

Derrière ce discours d’enfants gâtés, se cache trop souvent une partie de l’iceberg. 
Après toutes ces années d’exploitation où le travail de nos ancêtres a permis à la France de s’armer, de s’enrichir pour devenir une puissance mondiale, le niveau de vie dont nous bénéficions, n’est que justice.

Nous n’avons aucune honte à aspirer à vivre dans un pays où l’on est bien soigné, où l’assurance chômage existe, où l’éducation est gratuite, où les structures matérielles évoluent.

Là où nous pouvons nous prendre en main, c’est dans notre capacité à mieux contrôler notre marché intérieur pour générer de nouvelles recettes, créer un climat où la domination de certains groupes français et békés, ne seraient plus aussi insolente. 

On ne peut plus continuer à vivre dans un pays où le pouvoir économique est aussi mal réparti (...).


On constate que les élites et d’autres courants de pensées disons plus "consensuels" restent muets face à une forme de populisme vis-à-vis d’activistes dont certains sont parfois incontrôlables. C’est inquiétant pour la démocratie ?

Ce qui est inquiétant pour la démocratie, ce sont les inégalités (...).
Si des groupes économiques sont puissants au point de verrouiller certaines informations, au point de passer des coups de fils dans les rédactions qui font des reportages qui les dérangent, c’est inquiétant.
Lorsque le pouvoir politique n’a pas de poids face au pouvoir économique, c’est inquiétant.
Lorsqu’on a l’impression que le pouvoir judiciaire travaille plus vite pour “dérailler” des activistes, au lieu de traduire les responsables de l’empoisonnement, c’est inquiétant.
Lorsque le pouvoir politique semble impuissant à résoudre certaines questions, il perd la confiance du peuple (...).

Les activistes ne sont pas incontrôlables, ils sont dans leur rôle. Si on perd de vue les questions qu’ils posent, c’est-à-dire la catastrophe du chlordécone et son absence de réponse judiciaire, on les trouve incontrôlables (...).

Le sentiment d’injustice génère de la frustration, et cette frustration génère du désordre. Réglons l’injustice et on aura moins de désordre. 

Palais de justice de FdeF / pancarte hostile
Pancarte hostile sur la grille du palais de justice de Fort-de-France ©Steve Gadet

Quant aux élites, c’est une grande question. Leur rôle a changé. La vision qu’on a d’elles aussi. On ne peut plus rester sur son perchoir et donner des oracles parce-qu’on fait partie d’une élite. 

Je crois beaucoup en la capacité à aller dans des cercles différents et à installer des ponts, mais parfois ce n’est pas possible. Dès lors, ce sont des luttes d’idées, des luttes de pouvoir qui vont faire avancer le pays. 


Il y a aussi cet ostracisme à l’encontre de la communauté béké ?...(parfois du racisme en filigrane), au motif que leurs aïeux ont pollué les terres agricoles.
Dites-nous votre analyse sur cette hostilité lancinante, en particulier à l’endroit de l’industriel Bernard Hayot (vous l’avez cité déjà), à qui des militants veulent faire porter le poids de l’histoire coloniale (dont le groupe est pourtant le 1er employeur privé de l’île)...
C’est du jusqu’au boutisme aveugle, de l’acharnement, un amalgame historico-politique ou...une juste cause pour demander réparation ?

Monsieur Hayot a beau être le premier employeur privé de l’île, il porte un héritage qui va avec sa situation. On a tous des héritages plus ou moins compliqués. Nous portons tous le poids de l’histoire et ici nous faisons face à deux problèmes.
Un problème vis-à-vis de la question raciale et un autre vis-à-vis du pouvoir économique.

On peut comprendre la rancoeur vers une communauté dont l’essence est la pureté raciale de façon à mieux préserver leur pouvoir économique. Ce n’est pas sorcier. L’antidote est dans le poison. 

La question des réparations se pose et s’est posée partout où il y a eu des crimes, des crimes contre l’humanité aussi. Donc elle n’est pas cristallisée contre Mr Hayot et les békés. Elle met en ligne de mire ceux qui ont causé des torts à des groupes de personnes, ceux qui ont récolté des profits, des profits qu’on peut retracer.

Elle concerne le vivre-ensemble et pas la vengeance, ni l’envie de clouer une communauté au pilori. 

Nous allons devoir, en tant que peuple, en tant que pays, embrasser cette question avec son lot d’incertitudes...il le faudra un jour. 


De quelles réparations dont vous parlez et sous quelle forme précisément ?

La forme, le comment, il n’y a qu’à regarder ce qui a été fait ailleurs. Aux États-Unis par exemple, en Afrique du Sud, en Allemagne, on trouvera des formes.
Le chemin est là, il faut simplement l’emprunter.

George Floyd
l'américain George Floyd décédé (à gauche) et le policier mis en cause (à droite) ©RS
Venons-en aux États-Unis, pour un commentaire sur ce qui se passe en ce moment là-bas, après la mort d’un afro-américain âgé de 46 ans (George Floyd) il y a quelques jours, tué par un policier blanc.
Quelques jours plus tard, une manifestation s’est déroulée à Paris le mardi 2 juin 2020, revendiquant justice, 4 ans après le décès d’un jeune noir, (Adama Traoré), en 2016, lors d’une interpellation des forces de l’ordre.
N’est-ce pas l’arbre qui cache la forêt d’un malaise plus profond, entre blancs et noirs dans la société ?

Assurément, c’est l’expression du cancer des États-Unis, le racisme. Après avoir passé des années à lire sur ce pays, à enseigner son histoire, à y aller, je dis simplement qu’il est malade. Parfois le cancer recule, d’autres fois, les métastases sont plus présentes.

Le pays a hérité de profondes structures étatiques et psychologiques racistes. Le racisme et les inégalités sont le côté pile des États-Unis. Le côté face, serait tout le bon qu’on peut y trouver en terme d’avancée technologique, de culture, de sports, d’inspiration dans certains domaines (comme l’activisme d’ailleurs). 

"Une justice pour les blancs et une autre pour les noirs"

Martin Luther-King disait que les émeutes sont le langage de ceux qu’on n’entend pas. Je crois que ces émeutes sont une façon de secouer l’arbre de la justice, parce-que les autres moyens ne semblent pas avoir d’effet. Il faut croire que celui-ci envoie un signal, puisque nous avons appris que les policiers mis en cause aux USA, ont été mis en examen. 

Mais Il faudra que la communauté reste en alerte, car une arrestation n’est pas une condamnation (...). Le mouvement "Black Lives Matter" a fait bouger les lignes parce-qu’avant on ne voyait pas des policiers répondre de ces brutalités dans des tribunaux (...).

On a l’impression qu’aux États-Unis, il y a une justice pour les Blancs et une autre pour les Noirs, ce que ces derniers n’acceptent plus.

Manifestation Georges Floyd
Manifestations de rue aux Etats-Unis après la mort de Georges Floyd. ©AFP
Qu’est ce qui peut aujourd’hui pacifier les rapports communautaires (blancs-noirs) dans le monde, et aux USA en particulier pour plus d’égalité, de tolérance et de respect, les uns vis-à-vis des autres ? 

Pacifier les relations entre blancs et noire appelle plusieurs  Réponses : déjà accepter de reconnaître que certaines choses ont changé, grâce à plusieurs facteurs. La politique, le militantisme contre le statuquo, le droit de vote, les changements systémiques...

Des rapports existent sur ce qu’il faudrait faire, afin de pacifier les relations entre la police et les personnes noires. Ils doivent être exploités par les villes, les forces de police, par les états pour réformer la façon dont les forces de l’ordre travaillent et rendent des comptes (...).

Il n’y a pas de solution unique ou exclusive à ce problème (...). Le tout doit être lié à la qualité de l’éducation, à la couverture des besoins essentiels, à l’éradication des inégalités criantes, à la mise à contribution des plus riches aux États-Unis singulièrement (...).


Et les rapports entre les békés et le reste de la population en Martinique, comment les apaiser ?

Quant aux rapports békés / personnes de couleur, la balle est dans le camp de ceux qui mettent au centre, leur identité la question de la couleur de peau. 
Il n’y aura pas de paix sans un fort sentiment de justice.
Il n’y aura pas de rapports pacifiés avec la présence du racisme et du mépris d’un côté comme de l’autre (...).

Je peux être fier de ce que je suis, fier d’être un nègre, un blanc ou un métisse, sans diaboliser l’autre et sans chercher une quelconque pureté raciale, parce-que c’est le début des tragédies.

Quel rôle nous aurons chacun dans tout cela ? A nous de voir…
Quoiqu’il en soit, (c’est peut-être l’âge) je reste optimiste.
Il faut continuer à marcher dans le pays, rencontrer des gens différents pour voir le pays sous tous ses angles, prendre position quand il le faut, même si c’est inconfortable.

Les changements ne sont jamais arrivés dans le coton. La graine n’a rien de sexy lorsqu’on la plante, mais lorsqu’elle sort de terre et qu’elle donne des fruits aux générations futures, on se dit que ça valait la peine.

Livre Steve Gadet / juin 2020
Photo de couverture du dernier livre de Steve Gadet : "Lettre à Tupac" (juin 2020). ©Steve Gadet
Steve Gadet (surnommé Fola) est aussi écrivain et chanteur. Il vient de signer son dernier bouquin ("Lettre à Tupac"), consacré à l’une de ses idoles, le rappeur américain Tupac Amaru Shakur assassiné en 1996.
 

C'est une lettre ouverte à une icône dont la voix et le charisme résonnent jusqu'à aujourd'hui. C'est surtout un prétexte pour l'écrivain que je suis, d'évoquer certains sujets comme l'éducation, les substances psycho actives, les relations amoureuses, la politique, l'autodétermination, le rôle des arts, la délinquance...


"J’ai pris du recul"

 

Le format me permet de toucher un large public. Partout où je me rends pour discuter, éduquer et échanger, Tupac est souvent admiré. Il a été une idole, une inspiration quand j'avais 20 ans. 

À 42 ans, j'ai pris du recul, d’où ce livre. 


Steve Gadet sera en conférence de présentation sur son compte Instagram samedi 6 juin 2020, à 17h 30 (heure des Antilles). 
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