Novembre 2021, une grève générale dégénère durant plusieurs jours en Martinique : où en sommes-nous 1 an après ?

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Vandalisme / violence / grève
De gauche à droite : la Poste de Godissard attaquée avec la pelle mécanique / un supermarché du Robert incendié / un supermarché de Dillon dévalisé / un des radars routiers brûlés (novembre 2021). ©Audrey Govindin / RS / Thierry Sokkan / Marc-François Calmo /DR
Les Martiniquais se souviennent du 22 novembre 2021, marquant le début d’une grève générale à l’appel d’une intersyndicale, contre la vie chère, le pass sanitaire et l’obligation vaccinale, entre autres. Mais la violence a eu raison du mouvement et les exactions se sont multipliées durant plusieurs jours sur le territoire.

Novembre 2021 restera un mois noir en Martinique, à cause d’une grève générale à l’appel d’une vingtaine d’organisations syndicales. Celles-ci revendiquaient notamment la suppression de l'obligation vaccinale faite aux soignants, la fin du pass sanitaire, ou encore le retrait de la réforme des retraites... L’inflation et la hausse des salaires figuraient également parmi les 13 points de leur plate-forme.

Les syndicats ont perdu la main

Mais dès les premiers jours de la mobilisation, les organisations ont été divisées sur la "stratégie", pour finalement perdre la main sur le contrôle des groupes de militants sur le terrain, infiltrés par des individus isolés, violents et armés.

Conséquences, des barrages ont été érigés dans pratiquement toutes les communes, des automobilistes ont été rackettés, des infirmières ont subi des agressions, des commerces ont été saccagés ou brûlés, un bureau de poste a été incendié, des centres de santé ont été détruits…

Incendie de commerces
Incendie de commerces au Robert en novembre 2021. ©Martinique la 1ère

Les forces de l’ordre et les pompiers ont eux aussi été attaqués à maintes reprises durant leurs nombreuses interventions, en particulier la nuit dans certains quartiers "sensibles". Face à ces scènes de désolation, la préfecture qui redoutait le pire, a dû instaurer un couvre-feu le 25 novembre, entre 19h et 5h du matin. 

Voitures incendiées / Sainte-Thérèse / violences urbaines
Des voitures carbonisées sur l'avenue Maurice Bishop, au quartier Sainte-Thérèse à Fort-de-France, dans la nuit du lundi 22 au mardi 23 novembre 2021. ©Marco Calmo

"Nous nous sommes rebellés contre nous-mêmes"

Michel Montrose a été l’un des présidents du "Collectif de février 2009", lors la grande grève contre la vie chère. Son regard sur les faits de novembre 2021 est sans ambages, un an après : "nous nous sommes rebellés contre nous-mêmes".

Nous étions dans une contestation face à l’État. Dans le déchaînement de violence d’une partie de la population, ce qui m’a paru étrange c’est que ce n’était pas dirigé contre des symboles étatiques, mais contre des Martiniquais et des structures locales, par exemple un dispensaire au quartier Sainte-Thérèse, à Fort-de-France. D’après mon analyse, nous nous sommes rebellés contre nous-mêmes et je pense que ce n’était pas du tout la bonne voie.

Michel Montrose

"Manque de coordination"

Michel Montrose regrette aussi une "organisation anarchique" et un "manque de coordination" dit-il, d’autant que l’information a surtout circulé sur les réseaux sociaux, où "on ne savait pas qui dirige, qui gouverne et qui donnait les instructions".

"Il faut que les syndicats se réorganisent"

Les syndicats essayaient d’organiser quelque chose, mais les voies de faits se déroulaient surtout la nuit, et donc il y avait une difficulté à contrôler tout cela (…). Compte tenu de l’évolution des sociétés, il faut que les syndicats se réorganisent déjà en interne ; c’est indispensable parce que les problèmes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier.

M. Montrose

Michel Montrose
Michel Montrose président du "Collectif du 5 février" le 2 mars 2009 à Fort-de-France. ©Jean-Michel André (AFP archives)

Syndicat et politique : liaison dangereuse ?

Disons que l’action syndicale est une action politique puisque le syndicalisme est un contrepouvoir, dès lors que vous vous opposez à des dispositions prévues par le législateur. Maintenant, il appartient aux organisations syndicales d’indiquer à leurs mandants, à quel moment une action est menée en opposition, mais dans une opposition positive pour réclamer telle ou telle chose, et à quel moment une action est purement politique. Dans ce cas, elle n’a pas lieu d’être sur l’échiquier syndicale.

M.M

"Un contentieux avec l'histoire"

Autre analyse de ces événements d’il y a un an, celle de l’ancien président de l’Assemblée de Martinique, Claude Lise, qui dit avoir été "surpris par la violence du mouvement". Il y a une accumulation de problèmes reconnaît l’ex parlementaire, autrefois président du Conseil Général et de l'Assemblée, mais il y a aussi "un mal être qui n’est pas uniquement dû au mal développement".

Le Martiniquais a un contentieux avec son histoire qu’il n’a pas évacuée (…). Les gens de la génération de mes parents étaient très conscients d’où nous étions sortis depuis la départementalisation. Ma génération c’est celle qui s’est posée des questions d’ordre identitaire. Elle se disait dans les années 60, "oui les choses ont progressé..." mais on était confronté au problème du racisme, qui sommes-nous …et puis il y avait le fait que partout dans le monde, les anciens colonisés se libéraient et pourquoi pas nous, pensait-on à l’époque.

Claude Lise

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La sortie pour le pont de la Lézarde est barrée mardi 30 novembre 2021 ©Fabrice Defremont

"Le ressentiment, moteur essentiel de notre société"

Aujourd’hui, j’ai le sentiment que les générations qui nous ont suivies, n’ont ni la conscience de ce qu’était la Martinique d’antan, ni celle de son évolution considérable, même si de grandes difficultés demeurent. Ces générations sont dans un ressentiment. Selon moi, le moteur essentiel de notre société à l’heure actuelle c’est ce ressentiment et l’impression de n’être que des victimes, en faisant fi de ce qui a été fait jusqu’ici.

C.L

Ne pas "s'enfermer dans la calebasse de son île"

Tout le travail de conscientisation du passé que nous avons mené à la suite de l'engagement d’Aimé Césaire singulièrement, c’était pour mieux affronter l’avenir, afin de ne pas s’enfermer dans la calebasse de son île, donc il y avait toujours cette idée d’ouverture. Aujourd’hui malheureusement, le fait qu’on n’est plus emporté par les grandes idéologies de l'humanisme, du progressisme etc… on constate que la tendance n’est plus à l’identité "poreuse à tous les souffles du monde" comme disait Césaire, mais au repli (…).

C. Lise

"Tout rejeter sur les autres"

"On en veut à la France, on en veut à la civilisation occidentale" poursuit Claude Lise. "Moi, je suis contre l’Occident lorsqu’elle ne respecte pas les valeurs démocratiques, mais on ne peut pas jeter le bébé avec l’eau du bain (…)". Et le "Wokisme", mouvement né aux États-Unis, "a trouvé là, un terreau favorable à travers ce ressentiment. Certains ont même tendance à tout rejeter sur les autres, comme pendant la pandémie par exemple".

Pour rappel, le Président Lise a été membre du CCT (Comité Citoyen de Transparence), une instance éphémère dont la vocation était d’observer en toute indépendance, la gestion de la crise sanitaire sur le territoire.   

Claude Lise
Claude Lise, médecin, ancien président de l'Assemblée de Martinique. ©Martinique la 1ère

L’esclavage omniprésent...

Moi qui suis pour la philosophie des lumières, pour la pensée Césairienne, pour le respect des droits de l’homme, pour la fraternité universelle… etc, on est maintenant dans le rejet de tout ce qui va dans le sens de l’humanisme, pour s’enfermer dans ce ressentiment lié au passé, au point que j’observe qu’il n’y a pratiquement pas un un jour où l'on n’évoque pas quelque chose concernant l’esclavage. Je finis par avoir l’impression que la libération n’a pas eu lieu en 1848 mais le mois dernier, et cela nous empêche d’envisager l’avenir (...).

Claude Lise, leader du RDM - Rassemblement Démocratique de Martinique

Carrefour Mahault Lamentin / violences
Vue sur le carrefour Mahault au Lamentin, au lever du jour, samedi 27 novembre 2021. Débris au sol, voitures incendiées, et un cercueil surplombé d'une partie de la statue du Général De-Gaulle. ©Ronan Bonnec

12 mois après cette grève générale (en novembre 2021), les stigmates des barrages routiers sont encore bien visibles dans plusieurs villes du territoire.