Entretien : Marie Gittard, au service des Calédoniens en Australie

coronavirus
Marie Gittard
©DR
Elle s’est donnée sans compter. Pendant deux mois, la vie de Marie Gittard a été consacrée à aider les Calédoniens bloqués en Australie par la crise du coronavirus à rentrer chez eux. Coup de chapeau. 
Le 18 mars dernier, la Nouvelle-Calédonie connaît ses deux premiers cas de Covid-19. Il s’agit de deux passagers arrivés la veille de Sydney, un couple en voyage de noces. Deux jours plus tard, le 20 mars, les liaisons aériennes à destination de la Nouvelle-Calédonie sont interrompues
Plus de 1700 Calédoniens sont alors recensés dans le monde, bloqués à l’extérieur du pays. Un plan de rapatriement est alors lancé par le gouvernement pour faire revenir au pays ces personnes qui se trouvaient en vacances, en voyage d’affaires, en évacuation sanitaire ou autres étudiants. 
Parmi elles, plus de 400 personnes bloquées en Australie, pays qui se ferme également à l’international. La galère commence.
Une chaîne de solidarité se met en place pour aider les cellules de crise mises en place avec l’Ambassade de France à Canberra, le Consulat général à Sydney et les autorités calédoniennes. 
Marie Gittard est calédonienne. Elle vit à Sydney depuis près de trente ans et très investie dans le milieu associatif, elle s’est tout de suite mobilisée pour venir en aide aux Calédoniens bloqués en Australie. 
Elle témoigne de cette période particulière : 

Comment cela a-t-il commencé pour vous ? 
En Australie, nombreux sont les étudiants et voyageurs qui, avec l’éclatement de la crise du Covid-19, se sont retrouvés du jour au lendemain sans travail et confinés. Beaucoup étaient aussi paniqués à l’idée de ne pas pouvoir rentrer chez eux, les frontières et compagnies aériennes fermant les unes après les autres.  Les cellules de crise mises en place par l’Ambassade et le Consulat de France ont vite été saturées. Avec un groupe d'une vingtaine de bénévoles, nous avons donc décidé de nous mobiliser pour faciliter le relais des informations du Consulat général et de l’Ambassade de France pour trouver des solutions pratiques d’hébergement ou de transport. Lorsque les frontières de la Nouvelle-Calédonie ont été subitement fermées, le système était en place et nous avons créé un groupe d'entraide spécifique pour les personnes cherchant à rentrer en Nouvelle Calédonie. Ce premier groupe fut vite rempli (250 participants) et un second a alors été créé. 
Calédoniens rapatriés à l'aéroport de Sydney
Calédoniens en attente d'enregistrement à l'aéroport de Sydney ©DR

Un relais d'information

Qu’est-ce que vous avez mis en place exactement ?
Nous avons donc initialement créé, le 21 mars, deux groupes WhatsApp spécifiquement pour la Nouvelle-Calédonie. A l'inverse des autres groupes de soutien majoritairement utilisés par des jeunes étudiants et voyageurs, beaucoup de familles avec jeunes enfants et de personnes âgées nous contactaient sur les groupes de Nouvelle-Calédonie. Le fait que les vols se soient arrêtés d'un coup a créé beaucoup d'anxiété.  Des personnes localisées dans d'autres pays que l'Australie et cherchant à rentrer au pays ont également rejoint les groupes en quête d'informations. Beaucoup de personnes se sont également retrouvées bloquées en transit, ne pouvant rejoindre l'Australie pour rentrer en Nouvelle Calédonie. Le premier travail était donc un relais d’informations. Etant moi-même originaire de Nouvelle-Calédonie, je me suis naturellement concentrée sur l'assistance aux retours vers Nouméa. Avec mon mari, nous avons aidé à recouper les informations et à consolider les listes de rapatriement pour élaborer une base de données avec le délégué de la Nouvelle-Calédonie, Yves Lafoy, basé à l’ambassade de France à Canberra et le Service de la Coopération Régionale et des Relations Extérieures (SCRRE).
 

Transports, hébergement, certificats

J’essayais de rassurer les personnes en attente sur les délais et les solutions en préparation. Lorsqu'il fut annoncé que les vols partiraient uniquement de Sydney, avec le délégué de la NC, nous nous sommes assurés que toutes les personnes pouvaient rejoindre Sydney, ce qui n'était pas facile car beaucoup de vols intérieurs avaient été supprimés. J'ai aussi négocié un hébergement à l'hôtel à côté de l'aéroport de Sydney où les passagers se retrouvaient au plus tard la veille du départ et pour certains une douzaine de jours lorsque le dernier vol avait été reporté à la dernière minute. 
Marie Gittard
Réunion dans un hôtel à Sydney avant le rapatriement de Calédoniens ©DR

La délégation de Nouvelle-Calédonie a aussi délivré des certificats tenant lieu de laisser-passer aux passagers n’ayant plus accès aux vols domestiques, et qui ont dû se rendre par la route dans l’état de Nouvelle-Galles-du-Sud (destination Sydney d’où ont eu lieu les rotations aériennes) afin de leur permettre de traverser les frontières fermées des états australiens (Queensland, Victoria, Tasmanie) dans lesquels ils se trouvaient. 
 

Mes journées ont été dédiées à la crise du Covid-19 depuis le mois de mars


Comment se sont passées vos journées ? 
Je dois bien avouer que mes journées ont été dédiées à la crise du Covid-19 depuis le mois de mars. Les journées mais, jusqu’aux vols de rapatriements, souvent les nuits aussi. Petit à petit, notre appartement s’est transformé en centre de contrôle avec plusieurs écrans d’ordinateurs et quelques téléphones en action. Si je ne suis pas au téléphone avec le délégué de la Nouvelle-Calédonie, la cellule de rapatriement à Nouméa ou Aircalin , je suis alors avec les familles inquiètes.
Marie et Denis Gittard
Marie et Denis Gittard ont mis en place une véritable cellule de crise dans leur appartement. ©DR

Quels sont les besoins ou les requêtes qui revenaient le plus souvent ? 
Les questions initiales étaient principalement liées aux retours : Quand les vols seraient-ils organisés ? A partir de quelles villes ? Où trouver des masques ? des thermomètres? Où trouver les médicaments manquants et comment les recevoir ? Où se loger à Sydney en attendant un vol ? Comment s'en sortir financièrement ? Comment s'organisera la quarantaine une fois rentrés ? Y aura-t-il d'autres vols ? Si je rentre maintenant, qu'en sera-t-il de mon visa australien (pour les étudiants ou les visas Vacances-Travail) ?
 

Entraide et réconfort

Vous avez dû également jouer le rôle de psychologue parfois, écouter et réconforter… 
Effectivement, notre action est parfois simplement de rassurer ou de réconforter et ce groupe WhatsApp a permis aux personnes de communiquer entre elles. Il y a eu beaucoup de moments de découragement ou de panique chez les personnes en attente car des vols étaient annoncés pour être ensuite retardés ou tout simplement annulés. Il y a eu aussi quelques situations individuelles inquiétantes ou précaires qui demandaient une intervention urgente et délicate (problèmes de billets d’avion, carte de crédit bloquée..). Tout ceci crée des relations solides et durables entre les personnes impliquées, bénévoles ou voyageurs. 
 

Quelque part, nous sommes devenus une grande famille


Est-ce que vous êtes toujours en contact ?
Oui, nous avons continué a échanger pendant le confinement et après, car quelque part, nous sommes devenus une grande famille et c’est ce qui fait toute la richesse d’une telle expérience ! Beaucoup ont déjà exprimé le souhait de retrouvailles lors de mon prochain voyage à Nouméa.
Marie Gittard
Rencontre avec des Calédoniens à l'hôtel, la veille de leur rapatriement. ©DR

Quel bilan tirez-vous de cette expérience hors du commun ?
Durant cette grande crise, j’ai eu le plaisir d’échanger avec des personnes de tous âges et horizons professionnels ayant des besoins très variés. La très sincère gratitude exprimée par chacun m’a vraiment comblée. Ce besoin de protection rapprochait les gens et les échanges sur les groupes WhatsApp étaient très collaboratifs, l’entraide était remarquable. Ma famille est en Nouvelle-Calédonie et je ne pouvais qu’imaginer l’angoisse des familles dans l’attente des retours. Apporter toute mon aide pour faciliter ces retours était la chose la plus naturelle que je puisse faire. J’ai également beaucoup appris sur les difficultés politiques et logistiques d’une telle situation. Nous avons maintenant créé un solide groupe représenté dans chaque état d'Australie et nous continuerons notre action d’entraide et de solidarité auprès de nos concitoyens. 

Le dernier vol de rapatriement en provenance de Sydney a été opéré le 5 mai dernier. 
Avion Aircalin au dessus de Sydney
Un avion Aircalin au-dessus de Sydney. ©DR
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