Sonia Backès : «On a voulu construire le modèle minier du Sud calédonien»

politique
Sonia Backès invitée du JT, 21 mars 2021
Sonia Backès, présidente de la province Sud, au JT du 21 mars. ©NC la 1ere

Le 4 mars, un accord politique validait la cession de l'usine Vale Nouvelle-Calédonie au consortium Prony Resources. Un consensus qualifié d'historique par ses signataires, dont la présidente de la province Sud. Invitée du journal télévisé, Sonia Backès revient sur son contenu et ses implications.

Après des mois de tensions et de violences, l'exploitation reprend progressivement, à l'usine du Sud. L'accord politique signé le 4 mars quant à sa cession a été suivi par le vote unanime des élus de la province Sud jeudi dernier. Allons-nous vers un nouveau modèle de l'exploitation minière, qui placerait les intérêts publics du pays avant ceux du privé, et des industriels ?

Voyez l’analyse d’Erik Dufour : 


L'invitée du dimanche

C’est dans ce contexte que Sonia Backès était dimanche l’invitée de notre journal télévisé. Retrouvez son entretien avec Nadine Goapana (suivi de la version scriptée) : 

 

Interview

NC la 1ere : Avec cet accord dit historique, vient-on de basculer vers une doctrine nickel prônant une majorité calédonienne ?
Sonia Backès : On a voulu faire quelque chose de différent de ce qui existe dans le Nord. Construire le modèle minier du Sud calédonien, où ce n’est pas la collectivité publique qui a 51 %. La collectivité publique n’a que 30 % dans le capital. Ensuite, ce sont d’autres intérêts calédoniens.
 
Mais la grande nouveauté, c’est cette histoire de titres miniers. On va rester propriétaire de notre sous-sol et on va le louer. Tous les modèles qui ont été construits jusqu’à présent ne rapportaient pas directement de l’argent pour les générations futures. Ça générait des salaires, des investissements. Là, on va avoir un loyer sur notre sous-sol, qui va nous être payé par l’industriel.

On va rester propriétaire de notre sous-sol et on va le louer.



Pour fixer ce loyer, quels sont les critères ?
S.B. : C’est un calcul par rapport aux cours du nickel, par rapport au nombre de tonnes extraites, et on a ajouté une partie sur le cobalt.
 

Peut-on dire que le concept «usine pays» n’est plus un tabou, un gros mot ? 
S.B. : Oui, en fait on a bien une usine qui est Calédonienne, puisqu’on a bien des intérêts majoritairement calédoniens. Mais en même temps, la collectivité ne prend pas de risque. S’il y a besoin de rajouter de l’argent, ce n’est pas la collectivité qui est en responsabilité.
 

Historiquement, on est passés de 5 % de Goro Nickel (avec Inco au début des années 2000, le tout géré par le RPCR), à 51 % (vingt-et-un ans plus tard au sein du consortium Prony Resources). Comment expliquer ce changement de vision politique de l’économie nickel ?
S.B. : Il faut bien comprendre que ce n’est pas forcément l’actionnariat qui va être le plus important, dans la construction du modèle, c’est savoir ce qu’on fait de notre ressource. On maîtrise la ressource mais la grande nouveauté, c’est qu’on valorise cette richesse. Jusqu’à présent, on attendait d’éventuels dividendes. Là, on va directement obtenir un loyer, qui est lié au fait qu’on a un tas de nickel. On va le louer et petit à petit, ça va compenser l’appauvrissement de notre sous-sol.

On a un tas de nickel. On va le louer. Et petit à petit, ça va compenser l’appauvrissement de notre sous-sol.



Les titres miniers vont être rétrocédés à l’entité Sud Nickel, filiale de la province Sud. Ils vont être loués au consortium pour exploitation. Leur cession nécessite une modification au niveau du Code minier, au Congrès. Cela est acté ?
S.B. :
Oui, c’est une modification lourde, elle demandait un accord politique. Il a été trouvé parce que chacun est sorti de ses postures habituelles.
 

Est-ce que c’est valable également pour l’exportation du minerai du gisement de Goro ? 
S.B. :
C’est un autre souci. Ça n’a pas du tout été traité puisque le modèle financier de l’usine du Sud tient sans la question des exports. Si en plus, il y a des exports, tant mieux pour les finances de l’industriel et globalement du consortium, mais ce n’est pas du tout obligatoire dans le modèle.

Signature d'un accord politique sur l'usine du Sud, 4 mars 2021
Daniel Goa, président de l'UC, signant l'accord autour de l'usine du Sud. ©Cédrick Wakahugnème / NC la 1ere

 

Sur le plan politique, cet accord avec le FLNKS préfigure-t-il de nouvelles alliances au sein du gouvernement, pour sortir de la crise institutionnelle ?
S.B. :
On n’a pas du tout abordé la question du gouvernement, on n’a pas souhaité le faire. Le gouvernement est tombé, c’est la responsabilité des indépendantistes, il leur appartient de chercher des solutions. 

Je considère qu’on est arrivés au bout de l’Accord de Nouméa. Ce gouvernement avait du sens en 98 avec deux blocs, le RPCR et le FLNKS. Aujourd’hui, on voit bien que c’est devenu ingouvernable. C’est pour ça que cet accord a un intérêt particulier : on a construit un modèle du Sud calédonien qui ne vient pas contrarier celui du Nord, tout ça avec une forme de solidarité envers les îles puisqu’une part de Sud Nickel va revenir à la province des Îles qui n’a pas de nickel.

Je crois que c’est sur ça qu’il faut construire l’avenir. On a des modèles, des doctrines, des choix différents. Il faut les respecter. Et tout ça peut former un ensemble uni.

Cet accord a un intérêt particulier : on a construit un modèle du Sud calédonien qui ne vient pas contrarier celui du Nord, tout ça avec une forme de solidarité envers les îles. C​​​​’est sur ça qu’il faut construire l’avenir. On a des modèles, des doctrines, des choix différents. Il faut les respecter. Et tout ça peut former un ensemble uni.



Et le produit de ce loyer va servir au fonds pour les générations futures…
S.B. :
Oui, l’idée est de construire des filières d’avenir. De dire: quand il n’y aura plus de nickel en Calédonie (ça arrivera dans quelques décennies), on aura laissé quelque chose à nos enfants. 
 

Pour rassurer quant à la viabilité de cet accord et de ce projet industriel : les Calédoniens sont aujourd’hui actionnaires majoritaires. Mais avec quelles liquidités en cas de perte d’exploitation, en cas de recapitalisation, le tout sur une période très courte de trois ans ?
S.B.
: Ces 51 %, ce qu’on appelle «le bloc calédonien», sont pris sans aucun risque. D’une part, ils sont non diluables - si les actionnaires privés remettent de l’argent, les 51 % calédoniens restent 51 %. D’autre part, ça ne génère pas de dette supplémentaire. 

C’est une négociation qu’on peut faire parce qu’on est ensemble, les Calédoniens. Avec une aide extrêmement importante de l’Etat, mais ils nous ont laissé construire notre propre modèle et parce qu’on est forts, on a pu négocier au mieux avec l’industriel. 

Sonia Backès invitée du JT, 21 mars 2021
©NC la 1ere



Est-ce que Vale Canada, la maison-mère, a validé cet accord politique ? 
S.B. :
Oui. On a eu des allers-retours avec les différents partenaires : ceux qui achètent, ceux qui vendent, l’Etat. La cession sera effective sans doute autour du 31 mars ou quelques jours après, entre Vale et le consortium composé des actionnaires calédoniens et de Trafigura. 

La cession sera effective sans doute autour du 31 mars ou quelques jours après, entre Vale et le consortium composé des actionnaires calédoniens et de Trafigura. 



Adolphe Digoué, signataire de l’accord politique, parle de mise à l’épreuve sur trois ans. Qu’est-ce qui se passera au-delà ?  
S.B. :
On a un nouveau modèle minier. On a aussi un nouveau modèle industriel, puisqu’on a un engagement de Tesla de nous acheter notre produit. Le choix qui a été fait est d’arrêter la raffinerie et de produire du NHC. Donc au bout de trois ans, trois ans et demi, puisqu’on a prévu septembre 2024, l’idée est de faire un bilan de tout ça, de regarder comment a fonctionné le modèle industriel, le modèle financier, et de voir s’il doit y avoir d’autres partenariats.


Vous recherchez toujours un expert en hydrométallurgie ? 
S.B.:
Non, on ne recherche pas un expert en hydrométallurgie. On a Trafigura qui a une usine hydrométallurgique en Finlande, donc on n’est pas à la recherche d’un autre industriel pour l’instant. La question est de savoir comment ça va fonctionner. Si ça fonctionne bien, tant mieux, on pourra continuer comme ça. Si on voit que ça ne fonctionne pas, qu’on a besoin d’un mastodonte comme on avait avec Vale, on verra comment chercher un autre partenaire.  

Usine du Sud 19 mars 2021



Trois questions d’internautes, à présent : Admettez-vous que les conflits au sujet de l’usine de Goro soient de votre responsabilité ?
S.B. :
Je trouve ça triste que chacun cherche qui a gagné, qui a cédé. On a fait sur cet accord le pari de l’intelligence. Il y a eu des concessions de part et d’autre. 
 

Vous avez dit que les populations locales feraient partie des actionnaires de l’usine du Sud. Comment ? 
S.B. :
Il y a 30 % pour les collectivités et 21 % d’actionnariat calédonien. Dans ces 21 %, il y a 12 % pour les salariés et 9 % pour les populations locales. Et dans ces populations locales il doit y avoir un accord trouvé pour savoir comment est constitué cet actionnariat. L’idée est que les populations du Sud - du Mont-Dore, de Yaté - puissent être représentées. Je crois que c’est en cours de constitution. 
 

Et cette question Covid : qu’en est-il des aides de la province Sud pour les patentés confinés ?
S.B. :
L’idée, c’est que toutes les aides qui ont eu lieu lors du premier confinement seront remises en place pour accompagner les patentés, qui ont eu trois semaines de perte de chiffres d’affaires. Dès le 1er avril , il y aura le vote du texte, et les formulaires en ligne pour demander les aides. 

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