Colonel Grégoire Demezon : "on détecte l'imprégnation du stupéfiant dans la société polynésienne" à travers les contrôles routiers

Le colonel Grégoire Demezon, commandant de la Gendarmerie Nationale de Polynésie.
Du 1er au 17 février, le commandement de la Gendarmerie pour la Polynésie française (COMGENDPF) a conduit une vaste opération baptisée "Matai Rorofai". L'objectif principal : intensifier la lutte contre le trafic de stupéfiants. Le colonel Grégoire Demezon fait le bilan dans notre rubrique "invité café".

L'opération antistupéfiants "Matai Rorofai" s'est achevée lundi 17 février. En deux semaines, les forces de l'ordre ont ainsi détruit 7 419 pieds de cannabis, saisi 17,2 kg d'herbe, 31,57 grammes d’ice et 80 cachets d’ecstasy, ainsi que 15 719 779 xpf d'avoirs criminels. Au total, 395 personnes ont été mises en cause, dont 45 placées en garde à vue. 

Corinne Tehetia, journaliste : En 2024, plus de 23 000 pieds de cannabis ont été arrachés et plus d'un milliard de francs pacifique de biens saisis. Quelle est la tendance pour cette sixième opération ?

Colonel Grégoire Demezon : Cette sixième opération, vous avez raison de le dire, s'inscrit dans la droite ligne de ce qui se fait depuis plusieurs années. La première opération "place nette" avait été réalisée en décembre 2023 et nous en sommes à la sixième édition. Ces opérations consistent à concentrer un maximum de moyens, entre 100 et 130 gendarmes mobilisés par jour pendant une durée de quinze jours, entre le 1er et le 16 février pour cette opération, afin d'obtenir des résultats significatifs sur le trafic de stupéfiants. Il faut bien distinguer ce qui est fait dans ce cadre-là de ce qui est fait dans un cadre plus spécialisé qui est un cadre de police judiciaire où on va chercher à attaquer le trafic d'ice, le trafic de cocaïne. Là on est sur de la police judiciaire, on va cibler les réseaux de criminalité organisés. Ce sont des investigations longues, complètes, souvent menées par un juge d'instruction et c'est le premier axe sur lequel on travaille. Le deuxième axe, ce sont des opérations axées sur la sécurité publique et c'est le cas de cette opération, la délinquance du quotidien, le trafic de rue à la fois sur les points de deal mais également dans l'espace numérique. Donc on marche sur ces deux jambes, une jambe de police judiciaire contre la criminalité organisée et une jambe de sécurité publique pour traiter la délinquance du quotidien et c'est en marchant sur ces deux jambes qu'on peut attaquer le plus efficacement possible le trafic de stupéfiants. 

C.T : 130 gendarmes étaient mobilisés sur cette opération, c'est énorme, cela représente tous les services ?

G.D : Tout à fait. Entre 100 et 130 gendarmes par jour sur les cinq archipels de Polynésie. C'est aussi ça qu'il faut noter. Ce n'était pas uniquement sur Tahiti. On a agrégé des moyens issus des brigades territoriales renforcés par des brigades spécialisées, que ce soit des unités d'intervention, des drones, et des unités de police judiciaire et d'investigation de premier niveau pour construire cette opération structurée en cinq grands axes :

  • le contrôle des flux routiers,
  • la destruction des plantations, 
  • le harcèlement des points de deal,
  • le démantèlement des réseaux,
  • les cyber investigations.

C.T : Vous êtes intervenus dans des quartiers, il y a eu également des contrôles routiers. 219 infractions relevées dont 188 délits. On voit que malgré les messages de prévention, certains continuent. Est-ce qu'on peut dire que la peur du gendarme n'existe plus ?

G.D : La peur du gendarme existe toujours mais c'est vrai qu'on détecte l'imprégnation du stupéfiant dans la société polynésienne à travers ces contrôles routiers. On fait environ 5000 contrôles de dépistage stupéfiants par an, dont 500 positifs. Cela fait 10% de positivité donc c'est énorme. Il y a un certain discours de banalisation de la consommation de cannabis mais on voit que ce cannabis vient alimenter tout un écosystème délinquant :

  • délinquance sur la route avec beaucoup d'accidents mortels dans laquelle la consommation de cannabis est impliquée très régulièrement.
  • Délinquance dans les violences intrafamiliales.
  • Délinquance sur les atteintes aux biens, parce que pour acheter son "stick" il faut aller voler, cambrioler, et donc cette consommation de cannabis génère de la délinquance. 

On essaie vraiment de travailler sur l'ensemble de la chaîne et notamment sur cette délinquance du quotidien à travers ce type d'opération. 

C.T : Quelle est la moyenne d'âge des prévenus en règle générale ? 

G.D : On a plutôt des hommes déjà, c'est la première chose à noter. Et en gros entre 30 et 40 ans même si on a une consommation dès le plus jeune âge et on a des actions spécifiques en milieu scolaire dont on parlera peut-être qui visent à prévenir la consommation dès le plus jeune âge. 

C.T : Justement, les scolaires n'ont pas été oubliés puisque vous avez également réalisé cette opération aux abords des établissements. Comment s'est déclinée cette opération auprès de nos élèves ?  

G.D : Tout à fait. On réalise un certain nombre de contrôles soit aux abords des établissements en général sur réquisition du procureur de la république, qui visent à perturber les vendeurs aux abords des établissements scolaires. Cela peut également être à l'intérieur des établissements scolaires, soit sur des contrôles à vocation de détection, mais souvent sur des actions plutôt préventives, qui ont vocation à alerter les publics les plus jeunes sur les dangers des consommations de drogue et à les sensibiliser sur l'ensemble de ces aspects-là. 

C.T : Est-ce que lorsque vous allez à leur rencontre, les élèves se sentent-ils concernés par ces fléaux ? Sont-ils conscients des dangers des drogues ?

G.D : Oui. Il y a une forte attente des chefs d'établissement, des parents mais également des élèves. En général c'est la maison de protection des familles qui intervient. C'est vrai sur Tahiti, mais c'est vrai aussi également dans l'ensemble des archipels. On a un programme qui permet de projeter ces formateurs dans les archipels pour faire de la sensibilisation au plus loin des archipels polynésiens et donc cette sensibilisation en milieu scolaire marche très bien. Et puis au-delà de ce qui se fait dans l'établissement et autour, on a aussi ciblé les transports scolaires avec un certain nombre de contrôles sur les chauffeurs de bus pour que nos enfants puissent aller à l'école en toute sécurité. 

C.T : 7 088 plants de cannabis ont été détruits entre le 1er et le 16 février, pour un total de 1,3 tonne d'herbe. 156 opérations ont été menées, aboutissant à l'interpellation de 119 personnes et à la saisie de 9,35 kg de cannabis. La drogue ne connaît pas la crise ? 

G.D : La drogue ne connaît pas la crise. Il faut remettre le travail sur l'ouvrage régulièrement. Quand on fait le métier que je fais et qu'on le fait avec passion, on n'est jamais désespérés. On est dans une logique de "harcèlement". Quand vous fermez un point de deal dans la rue, il se rouvre quelques mètres plus loin. Quand vous fermez un site internet dédié à la vente de drogue, il va se rouvrir sous d'autres formes et donc c'est exactement ce qu'illustrait la procureur : il faut en permanence, attaquer, attaquer et remettre l'action en mouvement dans une logique de harcèlement. 

C.T : Des réseaux ont été démantelés et la petite nouveauté cette année c'est la cyber investigation ?

G.D : Le trafic, on le voit, à tendance à se déporter de l'espace physique, à l'espace numérique. Cela fait partie des nouveaux usages, des nouvelles manières de consommer et de fournir où aller acheter une dose au coin de la rue, on va l'acheter sur internet. Et donc pour que notre action soit vraiment complète il a fallu prendre en compte ce deal sur internet. On a fermé trois sites internet au cours de cette opération dédiés à la vente de stupéfiants en ligne. Comment ça se passe ? On commence par identifier les sites, on va cartographier les sites qui vendent de la drogue en ligne grâce à des enquêteurs spécialisés, ensuite on va identifier l'administrateur de ces pages. On va identifier les principaux revendeurs, et une fois qu'on a collecté les preuves on quitte le domaine numérique pour basculer sur une phase d'interpellations, d'auditions, avant la dernière phase de l'enquête : la présentation devant un magistrat. 

C.T : Avant l’intervention des forces de l’ordre sur le terrain, le travail en amont dure des semaines. Vous êtes déjà en train de travailler pour la prochaine opération ?

G.D : Bien sûr. Comme le disait le haut-commissaire, ce n'est pas une opération pour solde de tout compte. C'est-à-dire que bien évidemment, on commence à préparer la suivante, bien évidemment, en amont de cette phase opérationnelle, il y a toute une phase de renseignements. On a beaucoup de renseignements, beaucoup de gens qui nous contactent. On collecte énormément de renseignements. Une fois qu'on a ce renseignement, il faut réussir à l'enrichir, l'exploiter parce qu'un renseignement brut en tant que tel, il faut être capable de mettre des outils de traitement de la donnée pour pouvoir l'opérationnaliser et pouvoir convertir ce renseignement en opération. Et on rentre à l'issue de cette séquence six de Matai Rorofai dans la préparation de la séquence suivante. 

C.T : Cannabis, ecstasy, ice... Est-ce qu'il y a de nouvelles drogues en Polynésie ? 

G.D : Les deux drogues les plus consommées en Polynésie, tout le monde les connaît. Il y a d'un côté le cannabis, de l'autre, l'ice. Les deux, et c'est un point sur lequel il faut insister, s'alimentant mutuellement, c'est-à-dire que ce ne sont pas des marchés hermétiques. L'argent du trafic de drogue sur la cannabiculture vient irriguer la criminalité organisée, en matière d'ice. Il y a une porosité entre ces deux mondes sur laquelle il faut insister. Mais on voit se développer de nouveaux usages. Les douanes ont saisi par exemple des timbres de LSD l'année dernière. Au cours de cette opération on a saisi des cachets d'ecstasy. Ces drogues effectivement n'existaient que de manière épisodique en Polynésie et on voit que d'autres marchés se développent même si les deux principales drogues consommées restent le cannabis et l'ice. 

C.T : La lutte contre le trafic de drogue, c’est un travail d’équipe avec d’autres instances... La coopération est essentielle ? 

G.D : C'est ce que je vous disais au début de cet entretien : il faut vraiment marcher entre deux jambes. (...) Vous avez reçu la procureur de la République qui vous dressait un état des lieux des saisies d'ice et de cocaïne au cours de l'année 2024. Des saisies extrêmement importantes à la fois par les services de douane et les services de police et de gendarmerie. C'est vraiment une action dynamique, évidemment plus confidentielle parce que c'est une matière qui nécessite de la discrétion pour être traitée et sur laquelle la coopération internationale est extrêmement importante parce que la Polynésie s'inscrit dans un environnement international qu'il faut comprendre et prendre en compte. Il faut parler à ses voisins pour avoir une action efficace et c'est ce qu'on fait avec beaucoup de détermination. 

C.T : Monsieur le Colonel, dans deux ans, on va accueillir les Jeux du Pacifique. Plusieurs milliers de personnes sont attendues, comment vous allez vous organiser ? 

G.D : On a une première expérience puisqu'on a eu les Jeux Olympiques cet été qui se sont particulièrement bien déroulés du point de vue sportif mais également du point de vue de la sécurité et donc on va capitaliser sur cette expérience-là avec des Jeux du Pacifique qui présentent la particularité d'être éclatés sur plusieurs sites. On n'est pas uniquement sur un site comme c'était le cas pour les Jeux Olympiques et donc c'est cette pluralité de site sur laquelle on va travailler mais on a deux ans pour le faire et on sera prêt à temps je n'ai aucun doute là-dessus.