DOSSIER. Le bien-être à l’école: quand la Calédonie est confrontée au harcèlement scolaire

Le collège d'Auteuil a consacré un court-métrage au harcèlement scolaire pour le concours Acrovie 2022.
Trois semaines après la rentrée, NC la 1ère poursuit ses dossiers consacrés à la scolarité en Nouvelle-Calédonie. Cette semaine, on s'attarde sur le bien-être à l'école, en commençant par une immersion dans les mécanismes du harcèlement. Elèves, anciens élèves ou parents d'élèves, tous racontent un vécu douloureux. Condensé de témoignages.

C'est l'histoire d'un garçon de neuf ans qui s'appelle Damon. Ça se prononce "Daymone". A l'école, on se moque souvent de son prénom. D'autres enfants voire des adultes lui lancent qu'il est un petit démon, ou un démon tout court. Il est en CM1 et ça dure depuis au moins le CP, raconte sa maman. Pour Mélanie *, peu importe s'il s'agit de blagues sans méchanceté ou de véritables piques : "Depuis quatre ans, il a vraiment du mal. Comme il dit : 'je ne suis pas un démon, je suis tout gentil'." Elle explique avoir interpellé la communauté éducative, mais ne pas avoir l'impression que le sujet est pris au sérieux.

"Il va à l'école à reculons" 

L'écolier a changé. Quand ça se produit à la récré, difficile de se concentrer en classe après. Il s'est mis à avoir des problèmes de comportement. L'an dernier, l'enfant a été renvoyé pour s'être battu. "Ça commence toujours sur le prénom", assure la maman. "Il se renferme, il ne veut plus faire les devoirs… Des fois, le matin, il est en pleurs. Le soir, il est en pleurs. Il dit qu'il en a marre, qu'il ne veut plus les voir, qu'il veut changer d'école", relate-t-elle, en se disant d'autant plus consternée quand les adultes aussi "se permettent de faire ça". Mélanie * s'efforce de beaucoup parler avec lui, "j'essaie de lui apprendre à assumer son identité". Mais se demande s'il ne faudrait pas l'inscrire dans un nouvel établissement, en utilisant son deuxième prénom.

"Violence verbale, physique ou psychologique"

Pour le ministère de l'Education nationale, "le harcèlement se définit comme une violence répétée qui peut être verbale, physique ou psychologique. Cette violence se retrouve aussi au sein de l’école : elle est le fait d’un ou de plusieurs élève(s) à l’encontre d’une victime qui ne peut se défendre. Lorsqu’un enfant ou un adolescent est insulté, menacé, battu, bousculé ou reçoit des messages injurieux à répétition, on parle donc de harcèlement." Ecoutez ce qu'en disait Catherine Lehmann, responsable de la cellule harcèlement au vice-rectorat, le 22 février, à Loreleï Aubry :

Forcé de jouer à la bagarre ? 

Un jour de décembre 2022, Nelson * est une fois de plus rentré à la maison avec des blessures. Elles étaient particulièrement choquantes : les lèvres ouvertes et tuméfiées, la partie droite du visage blessée, le nez égratigné, des bobos aux genoux, une marque à l'épaule… Qu'est-il arrivé à cet élève de CP ? Ça s'est passé à son école Saint-Joseph-de-Cluny, dans le centre-ville de Nouméa, sur le temps de midi. Il est tombé lourdement dans un coin de l'immense cour.

Son papa, Yannick, pense que d'autres élèves l'ont immobilisé, fait chuter exprès, et que ce n'était pas la première fois qu'on s'en prenait à lui. "Il y a des copains qui sont gentils et des autres qui sont méchants. Ils m’embêtent, ils se bagarrent avec moi. Moi, j’ai pas envie de jouer avec eux", raconte par exemple Nelson *, six ans. Il a été changé d'école. "Pour moi, c’est du harcèlement scolaire", pointe son père. Après être passé par deux brigades de gendarmerie, il a fini par réussir à porter plainte, pour ce motif mais aussi pour dénoncer des manquements reprochés à cet établissement privé qui comptait l'an dernier plus de 600 inscrits. Dans la surveillance, notamment.

Manifestation

Ni les explications de la direction ni la rencontre avec un représentant de l'enseignement catholique ne l'ont convaincu. "On a l'impression d'être pris pour des idiots." Ce 6 mars, Yannick et l'UGPE ont décidé de faire circuler les photos attestant de l'état dans lequel le petit se trouvait. Le 27 février, l'Union des groupements de parents d'élèves y a déjà organisé une manifestation. Sur la banderole, on pouvait lire : "Insécurité. Négligence volontaire. Justice. Renvoi du directeur. La DDEC prenez vos responsabilités." Un audit de l'école est exigé, l'UGPE précise que d'autres cas ont été signalés après la première mobilisation.

"A ce stade, suite à notre enquête interne, rien ne révèle une défaillance de l’équipe de direction ni de l’équipe éducative", répond la Direction diocésaine de l’enseignement catholique. "Une plainte ayant été déposée par la famille, une instruction est en cours. La DDEC laisse la justice fixer les responsabilités et les suites à apporter à cette situation." 

Une quarantaine de cas suivis par l'UGPE

De janvier 2022 à janvier 2023, pas moins de 43 dossiers ont été soumis à la référente harcèlement scolaire de l'UGPE, qui est aussi vice-présidente. De plus en plus de parents démunis confient à Aurélie Sanmoekri-Gaillot leur enfant, et leur désarroi. "Le harcèlement scolaire, ça peut être entre pairs. Ça peut être aussi entre enseignant et élève, chef d'établissement et élève", précise-t-elle. Des élèves scolarisés, en l'occurrence, du premier cycle du primaire jusqu'au lycée, dans toute l'agglomération nouméenne, à Pouembout et Koné. Les trois-quarts ont développé une phobie scolaire. Quatre d'entre eux ont été victimes de cyber-harcèlement. C'est-à-dire la déclinaison du phénomène sur les téléphones portables, réseaux sociaux, messageries instantanées et autres forums. 

Au moins deux dossiers se sont ajoutés depuis la rentrée. Florence *, par exemple, veut comprendre ce qui s'est passé pour que son fils de sept ans présente toutes les apparences d'un traumatisme : elle décrit des tremblements et des larmes quand il passe devant son ancienne école, des difficultés à dormir, un manque de sécurité. Gabriel * vivait son troisième jour en CE1, raconte-t-elle, quand il a fait preuve d'angoisse à l'idée de revoir son enseignante. Le petit garçon a demandé à rencontrer la directrice. Sa mère l'a entendu raconter que la veille, il avait été tiré par le bras à travers la classe. Elle a porté plainte pour violence et harcèlement, sans suite. Un changement d'établissement a été proposé. Et accepté, même si “je ne trouve pas normal que l'enfant doive changer d'école”. 

Un phénomène insidieux

Y a-t-il eu violence répétée, ce qui est la définition du harcèlement ? C'était le cas durant environ six mois pour Ethan *, neuf ans, en CM1 dans une école de Nouméa qui a depuis fermé, faute d'effectifs. "Ça s'est mis en place tout doucement", retrace sa mère Sophie *. La famille revenait de l'Hexagone, "il a eu du mal à s'intégrer. Ça a commencé par une mise à l'écart par un ou deux élève(s) et petit à petit, l'effet de groupe a fait son travail. Son institutrice n'avait pas d'affinités avec lui, elle n'a pas été d'une grande bienveillance", estime-t-elle. "Je pense qu'ils ont eu l'impression qu'ils pouvaient se permettre d'agir comme ça. Pour moi, le principal problème du harcèlement scolaire vient du fait qu'on ne le prend pas à bras le corps." Les brimades sont montées en puissance : insultes, bousculades, croche-pieds… "Ça s'est fini par des coups. Il était devenu la cible", décrit la maman. "C'était un petit garçon brillant qui adorait l'école, et il ne voulait plus aller à l'école. Son comportement s'est durci." 

Le directeur a pris les choses en main. "Il a été très bien et a fait de son mieux. Mais c'est nous qui avons dû extraire notre enfant de l'école publique et même du quartier." Si Ethan * a été orienté vers un établissement voisin, ses parents craignaient en effet qu'il ne retrouve ses agresseurs au collège de secteur. Il y a eu des sanctions. “Ce n'est pas forcément ce qu'on demandait”, précise Sophie *, persuadée qu'avec des élèves de cet âge, un recadrage d'adulte dès le début aurait permis d'éviter l'escalade. Son fils a été suivi psychologiquement durant deux ans. "Il a eu beaucoup de mal à s'intégrer dans l'école suivante. Il a mis du temps à s'en remettre, et nous aussi." Les parents ont dû réapprendre à faire confiance aux enseignants.

Le poids des photos

Refaire confiance, tout un défi pour Lana. Elle a vécu une expérience qui a de quoi être dévastatrice pour une jeune fille. "Pendant les vacances de ma sixième à ma cinquième, j'ai fréquenté un garçon. Il m'a demandé de faire des choses." Elle confie lui avoir transmis des photos personnelles par messagerie Instagram. Au collège, "des gens sont venus me poser des questions. J'ai appris que les photos circulaient. Je niais. On me traitait de menteuse. J'ai eu énormément de problèmes, avec beaucoup de gens du collège." Et le sentiment de se voir rejeter la faute quand elle s'adressait aux adultes. "Mais cette année de cinquième, je n'avais pas trop de mal. J'étais encore cette petite fille qui avait le sourire. C'est après. J'avais une très mauvaise réputation. En quatrième, je suis devenue quelqu'un de très sombre. J'étais mal, je ne savais pas pourquoi. C'est en troisième que j'ai compris, c'était les répercussions." 

"J'ai grandi, un peu trop vite"

L'ado s'est ouverte à une tante "qui se doutait de quelque chose. Elle en a parlé à mes parents. Le collège les contactés. Ils ont porté plainte." Pour le partage des photos mais aussi les messages d'insultes et de menaces qui ont suivi. Y compris du chantage à d'autres images. Malgré tout, Lana a réussi à maintenir ses résultats scolaires. Mais elle était pointée pour son comportement, considère sa mère, Lynda, qui s'avoue "déçue" du peu d'encouragement et de soutien que lui a témoignée la communauté éducative. Elle glisse au passage combien cet épisode "a été difficile à vivre pour toute la famille". Un nouvel entourage amical a aidé la jeune femme à sortir de cette période. Et la voilà au lycée. "Il y a encore tous ces gens qui ont partagé les photos ou qui m'ont insultée. Ils essaient d'être gentils. J'ai grandi, un peu trop vite." Et ces photos, dit-elle, "ce n'est plus moi, je ne suis plus cette fille. Je n'aurai plus honte."

Martin Charmasson et Christian Favennec ont rencontré Lana et sa famille :

©nouvellecaledonie

"Harcelé et harceleur"

"J'ai été dans les deux situations, le harcelé et le harceleur", assume Lucas *, vingt ans. Au début de l'école élémentaire, il intègre un nouvel établissement. "Parfois, j'ai du mal à me dire que c'était du harcèlement mais je pense que c'est légitime. J'avais une bande d'amis et ils profitaient de certaines choses que j'avais. Comme je ne disais pas non, ils ont pensé que peut-être, j'étais une cible facile. Ils en ont profité pour faire autre chose, des mots offensants sur mon physique, mes goûts, mes notes. J'étais dénigré. Au bout d'un moment, c'était très pesant. Je n'avais personne à qui parler. Durant tout ma scolarité, je n'avais pas moyen de m'échapper de ça." D'autant que les élèves se sont retrouvés de classe en classe jusqu'à la fin du collège. 
"Ce qui m'a surtout pesé, c'est de prendre la parole." Des moqueries quand il donnait une bonne réponse, des moqueries quand il se trompait... "Quoi que je fasse, ce n'était jamais bien. Ça m'a poursuivi toute ma scolarité. Je n'ai jamais trop pris la parole." Lucas * livre aussi que durant ces longues années, il a tenté de se suicider à plusieurs reprises. 

L'amitié comme déclic

Lui-même s'en est pris à quelqu'un, dès le primaire. "Je le rabaissais… Il y avait beaucoup de choses que je n'aimais pas chez lui et je le faisais savoir… Une fois, au collège, je l'ai coursé et je lui ai donné un coup de pied dans le ventre. Comme ça." Mais en troisième, "j'ai rencontré une nouvelle amie, qui me traitait bien, qui ne me demandait rien. Ça m'a fait un déclic. J'ai délaissé l'ancienne bande. Ça n'a jamais été des amis." Quant à sa victime : "Dès que j'ai rencontré mon amie, j'ai été meilleur. Je me suis excusé plusieurs fois envers lui." 
Cela dit, au lycée aussi, Lucas * s'est senti vilipendé pour son look "extravagant". Aujourd'hui, ça va. "J'ai changé mon regard sur moi-même depuis que je ne suis plus dans ce cercle. J'ai pris confiance en moi et je suis content de tout ce que j'ai pu accomplir." Il utilise même cette mauvaise expérience pour en aider d'autres, sur les réseaux sociaux.  

"J'en pouvais plus"

Sherryl, 26 ans, raconte ce lent travail de sape que produit le harcèlement scolaire. "On venait me dire des choses méchantes, je ne comprenais pas pourquoi. 'Tu es grosse', 'tu n'as personne'. Ça été sur le poids, mais aussi les cheveux. Du primaire au lycée, ça ne s'est jamais arrêté. C'était un groupe de filles et de garçons, on était dans la même classe. Au fur et à mesure, je ne les entendais plus." Sa mère, ajoute-t-elle, "a été voir le directeur", il y a eu des exclusions. "Vers la quatrième, la troisième, j'ai eu des idées noires. J'avais envie d'en finir, j'en pouvais plus."

La collégienne a arrêté les cours quelques jours. "Quand je suis revenue, j'avais perdu sept kilos." Elle s'est aussi coupé les cheveux. "Je voulais le faire pour plus qu'on me dise : 'Pousse ta grosse touffe'." Cette métamorphose a surpris les détracteurs de Sherryl, qui en a profité pour faire comprendre le mal qu'ils lui avaient fait. Elle a reçu des pardons. "Après, ça s'est arrêté." Mais les dégâts étaient faits. Cet acte de couper ses cheveux, la jeune fille l'a vécu comme un traumatisme. Et puis, d'autres ont pris le relais pour la tourmenter au lycée. "Ça m'a bien renfermée. Je ne voulais avoir personne comme ami."

Troisièmes contre sixième

Dénigrée, Marie l'a été à l'entrée au collège, en 2010. "Il y avait un groupe de filles en troisième, très dominantes. Elles ont commencé à venir se moquer de moi. Que j'étais faible, parce que j'étais en sixième. Ça a continué en plus blessant. J'étais un peu en surpoids et c'était des insultes sur mon poids." Les signaler n'était pas facile, "j'étais timide". Un membre de sa famille a prévenu la direction. Marie a été convoquée, les jeunes filles aussi. Elles ont été sanctionnées trois jours. Ça a recommencé. Elles ont été à nouveau punies. "J'étais petite, je ne me rendais pas compte que c'était du harcèlement scolaire." Mais il a fait effet. "Je me renfermais beaucoup sur moi-même. Je ne me faisais pas de copines de peur qu'elles les embêtent aussi." 

Pensées suicidaires en primaire

Léa * a également été harcelée à cause de son poids, dès le CE2-CM1. "Par trois garçons en particulier, puis un mouvement de groupe s'est créé", se souvient sa mère, Elodie *. Dans des situations de dispute, même les copines se laissaient aller à l'affubler d'un surnom dégradant. “Je veux me suicider”, a glissé la petite fille de huit ou neuf ans à une autre maman, qui l'a rapporté à la sienne. "Je ne pense pas qu'il y avait vraiment volonté de mourir, mais que la souffrance s'arrête." Elodie * l'a encouragée à avoir l'estime de soi, à trouver ses propres ressources. Très sensible, elle était vite touchée et se voyait reprocher de prendre les choses trop à coeur. Léa * "a essayé de tout faire pour qu'on l'aime. Mais ça a aussi développé son sens de l'empathie." 

"Pour voir si c'était un caïd"

L'arrivée au collège, le fils aîné de Lisa * ne risque pas de l'oublier. "La deuxième semaine de la rentrée, à onze ans, il s'est fait tabasser par des jeunes de son collège, également en sixième." A l'heure de manger, rapporte-t-elle, ils ont essayé de se battre avec lui et il a refusé. Les ados l'ont attrapé à la sortie des cours, sous les yeux de sa mère. Convoqués par le principal, "ils ont dit que c'était pour voir si c'était un caïd, lance-t-elle. Ça lui a enlevé l'envie d'apprendre et d'aller au collège." Poussé par sa famille à y aller quand même, "il voulait se faire accompagner tout le temps. Ça a duré des mois. Ils lui volaient son sac, le cachaient, volaient ses affaires. On devait lui refaire une trousse toutes les semaines." Toutefois, "on n'a pas eu à porter plainte, le 'proviseur' a fait ce qu'il fallait." Un passage difficile. "On lui parlait beaucoup, on l'encourageait. Tout doucement, c'est rentré dans l'ordre. Mais il est resté sensible à la violence." 

"Il faut que les parents soient attentifs"

Pour André * aussi, les choses semblent revenues à la normale. Sa mère Louise * raconte comment un élève “donnait du fil à retordre à tout le monde” dans son école catholique. “Ce n'était pas que mon fils.“ "Il me harcelait", confirme celui-ci. "Des fois, il demandait les goûters, les desserts à la cantine, il se servait. Quand je reprenais, il m'insultait. A un moment, il a montré à tout le monde qu'il me shootait. Ça m'a fait changer. Je me sentais mal, j'étais en colère, ça me prenait la tête."

"Un enfant harcelé ne va pas dire qu'il est harcelé. Il faut vraiment que les parents soient attentifs à tout. Il avait peur de dire. Je n'ai pas vu les signes", reconnaît Louise *. Jusqu'au jour où son garçon est rentré blessé, “il s'est plaint de maux de tête." Une fois au courant, cette mère de famille énergique a décidé de porter plainte pour harcèlement et non assistance à personne en danger. La DDEC a réagi. Le jeune a été exclu. A présent, le harceleur d'hier se trouve dans le collège d'André *. Mais "c'est bon. Je pense qu'il a changé, ce n'est plus le même qu'avant." 

En réalisant ce dossier, d'autres situations sont apparues. Très violente, mais en passe de passer devant la justice. Ou si vivaces que les concernés ne souhaitaient pas en parler. NC la 1ère remercie toutes celles et ceux qui ont accepté de livrer leur vécu.

* Le prénom a été changé par souci d'anonymat. 

Des ressources face au harcèlement :

>> A lire aussi, le regard des professionnels du Casado et celui du vice-rectorat.