"À Saint-Pierre et Miquelon, les touristes ne sont pas les mêmes que dans les autres Outre-mer"

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Un randonneur à Miquelon. ©Karim Baïla
Depuis quelques années, la collectivité territoriale de Saint-Pierre et Miquelon mise sur le tourisme régional et sur une ouverture de l'archipel aux visiteurs canadiens et américains. Une stratégie payante, même si elle est aujourd'hui mise à mal par la crise sanitaire liée au coronavirus.
Saint-Pierre et Miquelon est un lieu différent des autres Outre-mer. L'argument est repris par presque tous les acteurs du tourisme de l'archipel. "Saint-Pierre et Miquelon est le seul territoire français en Amérique du Nord", commence Malika Halili, en charge du tourisme pour la collectivité territoriale (CT). "Il nous faut un peu plus d'une heure de bateau pour changer de pays et être au Canada." La jeune femme travaille à la stratégie touristique du territoire depuis plusieurs années. Pour elle, sa situation géographique et sa culture "mi-française, mi-canadienne" sont des atouts pour le développement du tourisme - particulièrement au niveau régional.  

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Contrairement aux Antilles ou à la Réunion, l'archipel reçoit relativement peu de touristes en provenance de métropole. "Ce sont surtout des membres de la diaspora, qui ont donc un logement sur place et n'utilisent pas les hôtels, ou des 'touristes affinitaires', venus rendre visite à un proche", commente Malika Halili, avant de préciser qu'elle n'a pas de chiffres précis sur les visiteurs français, qui n'ont pas à s'enregistrer à la police aux frontières. Les prix des billets d'avions depuis la France métropolitaine sont élevés - environ 1 000 euros l'aller-retour pendant les grandes vacances - et le trajet peut s'avérer compliqué selon les périodes, avec des vols directs Paris - Saint-Pierre uniquement en été. 
 

"Il y a des similitudes entre Saint-Pierre et Miquelon et les autres Outre-mer : l'insularité, une identité forte, un écosystème fragile qu'il faut protéger... Mais il y a aussi des différences. On n'a pas autant de soleil et il y a une influence nord-américaine."

Malika Halili, directrice du tourisme à la collectivité territoriale

 

"C'est pour ça qu'on a plutôt une stratégie qui cible l'Amérique du Nord", reprend la directrice du tourisme. En 2019, l'archipel a accueilli 14 055 touristes étrangers. Parmi eux, 65 % étaient canadiens, et 21 % américains. La majorité d'entre eux sont arrivés par la voie maritime, via les ferries qui font la navette avec le Canada ou en escale, durant une croisière. Et la collectivité territoriale souhaite continuer à viser ce public. "Aujourd'hui, on ne touche que 1 % de la population que l'on pourrait être amené à toucher", affirmait ainsi le vice-président de la collectivité Bernard Briand en septembre 2019, lors de l'émission télévisée "À la Une". "Il y a 500 000 résidents à Terre-Neuve et 500 000 touristes qui y passent. Cela fait un million de personnes qui peuvent être mobilisées."

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Dans cette optique, le tourisme a été inscrit dès 2015 dans le schéma de développement stratégique de Saint-Pierre et Miquelon. Il devrait être également un point essentiel du prochain schéma, prévu en 2021. Des initiatives ont aussi été mises en oeuvre pour renforcer les liens avec les provinces canadiennes proches, comme Terre-Neuve et Labrador. "On a un partenariat avec eux depuis trois ans. Ils nous donnent de la visibilité dans leurs salons, nous aident à affiner notre stratégie de communication pour que les voyageurs restent plus longtemps dans l'archipel", relate Malika Halili. "On espère avoir encore des échanges à l'avenir. Et on devrait avoir plus de Terre-Neuviens dès l'année prochaine, car les gens pourront prendre les ferries avec leurs véhicules." Une mesure qui devrait être mise en place dès 2021, si les bateaux reprennent leurs rotations, interrompues avec la crise sanitaire liée au coronavirus.
 

2020, une "année zéro" pour le tourisme 


Car à Saint-Pierre et Miquelon, le secteur du tourisme a subi de plein fouet les effets de la pandémie de Covid-19. "2020, c'est une année zéro pour le tourisme", se lamente Malika Halili. "En 2019, 9 968 visiteurs étrangers sont arrivés sur le territoire. Cette année, on en est à 333 en septembre." En cause, la baisse du trafic aérien et par bateau, avec un arrêt total des liaisons maritimes vers Terre-Neuve dès le 17 mars. Les escales de croisières prévues dans le port de Saint-Pierre ont toutes été annulées, suite à la pandémie."Nos projections prévoyaient l'arrivée de 15 000 croisièristes", précise Malika Halili. "On s'attendait à une bonne saison touristique."
 

"On a fait un forfait au mois car on savait que la saison allait être catastrophique, donc on s’est adapté."

  Pascal Vigneau, aubergiste


La directrice du tourisme considère que l'archipel a été plus affecté que les autres Outre-mer par la baisse de fréquentation, "parce qu'on peut moins compter sur les touristes de métropole". Avec la fermeture des frontières, les Canadiens n'étaient pas non plus présents. Malgré des négociations dans ce sens, Saint-Pierre et Miquelon n'a pas été associé à la réouverture partielle des provinces canadiennes proches, inclues dans une "bulle Atlantique" où les déplacements entre les territoires sont facilités. 

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Pour faire face à la crise sanitaire, les établissements saint-pierrais et miquelonnais ont bénéficié d'aides, dispensées dans toute la France, comme l'extension du fonds de solidarité et la possibilité de recourir au chômage partiel jusqu'à fin 2020. L'hôtelier Charles Landry, à Saint-Pierre, a ainsi choisi de fermer pour la saison et de mettre son personnel au chômage partiel. "On est un hôtel relativement petit, avec un personnel plutôt onéreux, donc ça ne valait pas le coup de rester ouvert", affirme-t-il. Son établissement, l'hôtel Jacques Cartier, avait un taux de réservation de 0 % avant sa fermeture. Au niveau local, la collectivité a débloqué 107 500 euros début juin, afin d'aider les acteurs de l'hôtellerie et de la restauration commerciale. 
 

"D'un point de vue touristique, Saint-Pierre et Miquelon a été plus touché que les autres territoires ultra-marins par la crise liée au coronavirus."

Malika Halili, directrice du tourisme à la collectivité territoriale


"Heureusement, le tourisme local a un peu compensé les pertes, surtout pour Miquelon-Langlade", reprend Malika Halili. Empêchés de partir à l'étranger ou au Canada, en raison de la fermeture des frontières, beaucoup ont choisi de profiter de leur été sur place. À Miquelon par exemple, l'auberge de l'île a connu un taux d'occupation de 48 % pendant les mois de juin et juillet. Pour la propriétaire de l'établissement Patricia Orsiny, cette clientèle locale est providentielle, même si elle ne permet pas de remplir 99 % des chambres, comme c'est généralement le cas à cette période de l'année. "On craint la période où les locaux ne seront plus en congés" raconte la gérante. "Qu'est-ce qu'on va faire à ce moment-là ? Normalement notre saison dure jusqu'au mois d'octobre."
 

"Des îles d'exception"


Pour se réinventer en temps de pandémie, la collectivité territoriale mise aujourd'hui sur une nouvelle stratégie. "On souhaite se positionner comme une destination sûre, d'un point de vue sanitaire" reprend Malika Halili. "L'idée est de montrer que l'on peut venir chez nous sans risques." Depuis le début de la crise, le territoire est en effet relativement épargné par la Covid-19, qui n'a touchée que quelques personnes. Ce nouveau positionnement correspond aussi à la campagne de communication lancée en 2016, avec son slogan "Des îles d'exception"

Mais le coronavirus n'est pas le seul obstacle au développement du tourisme à Saint-Pierre et Miquelon. L'archipel manque de main d'oeuvre pour travailler dans l'hôtellerie et la restauration, et de logements pour accueillir les saisonniers et les touristes. À cela s'ajoute une saison touristique relativement courte en temps normal, de juin à septembre. "Cela ne suffit pas à faire vivre les acteurs du tourisme toute l'année", selon Anne Venot, la trésorière adjointe à la chambre des métiers et de l'artisanat de Saint-Pierre et Miquelon (CACIMA), invitée de l'émission "À la Une". En cause, notamment, le climat plutôt rude des hivers saint-pierrais et l'absence d'animations pendant cette période. "Notre objectif, c'est d'allonger la saison touristique de quelques mois, de mai à octobre", assure quant à elle Malika Halili. Plusieurs projets sont prévus pour la période 2021-2025, avec par exemple l'implantation d'une auberge de jeunesse et l'envie de développer le tourisme d'expérience, avec plus de facilité pour camper.

En attendant, le territoire reste un archipel "d'exception" sur le plan du tourisme, avec un modèle encore en cours de développement. "La taille du territoire et sa culture spécifique font de Saint-Pierre et Miquelon un lieu unique", s'enthousiasme Malika Halili. "Mais il nous reste beaucoup à faire, pour prolonger les séjours des visiteurs et promouvoir le tourisme inter-îles. Saint-Pierre, comme Miquelon ont beaucoup à offrir. Il faut juste le savoir."