Quand Jacques Vergès parlait de la Réunion dans ses livres...

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Jacques Vergès
Jacques Vergès à Paris, en avril 2011 ©BERTRAND LANGLOIS/AFP
Deux livres autobiographiques de Jacques Vergès, décédé jeudi, éclairent son rapport à l’île de la Réunion, d’où était originaire son père et où il vécut jusqu’à l’âge de 17 ans. Extraits choisis. 
Contrairement à son frère Paul, Jacques Vergès ne s’enracinera pas à la Réunion. Il choisira Paris, sa ville de cœur, puis d’innombrables destinations, au gré de ses engagements à travers le monde. L’avocat restera cependant très attaché à l’île où il passa son enfance et une partie de son adolescence. Il venait d’ailleurs y plaider quelquefois. Un passage de son dernier livre « De mon propre aveu » (éditions Pierre-Guillaume de Roux, février 2013), témoigne de ses souvenirs.
 

« Ces montagnes ont bercé de leurs légendes mon enfance »

« La vision que j’ai du monde, de l’amour et des hommes, remonte à ma plus lointaine enfance, à la Réunion. J’habitais alors avec mon père une maison de poupée aux couleurs pastel dans un village blotti au fond d’un cirque volcanique surplombé d’impressionnants pics bleuâtres. Il s’en élevait tous les matins un épais nuage de fumée blanche. "C’est un marron qui fait cuire son petit déjeuner", nous confiaient les paysannes en baissant la voix.
Les marrons, ces esclaves fugitifs, ont ainsi donné leurs noms aux plus hauts sommets de l’île, là même où ils s’étaient réfugiés, eux et leurs femmes. Ces montagnes ont bercé de leurs légendes mon enfance, comme le récit de Robinson a nourri l’imaginaire des enfants européens. »
 
Autre thème. Dans un ouvrage précédent, « Le Salaud lumineux », paru en 1990 (éditions Michel Lafon), Jacques Vergès évoque également son enfance à la Réunion. Interrogé dans ce livre d’entretiens par le journaliste Jean-Louis Remilleux, qui lui demande s’il a été victime de « racisme proprement dit » à la Réunion, l’avocat répond :
 
« Oui. N’oubliez pas qu’à l’époque la Réunion est une colonie. Le gouvernement, et toute l’administration coloniale, sont formés en France. Les mentalités sont imprégnées de supériorité raciale. Il est vrai que la Réunion est un des pays dans le monde où le problème de la coexistence d’individus venus de pays différents, appartenant à des « races » différentes, a été le mieux résolu. Le Réunionnais se sent réunionnais. Mais cela n’empêche pas qu’à l’époque il y a chez les gens venus de France ce sentiment de supériorité. »
 

« Les Réunionnais cultivent l’insolence et l’humour »

« Le Réunionnais se sent parfaitement à l’aise dans la société française, mais il affirme toujours beaucoup d’indépendance » ajoute plus loin Jacques Vergès. « Les frontières maritimes séparent du reste mais ouvrent en même temps sur l’extérieur. Dans une île, on est très attentifs aux bruits du monde, surtout dans une île aussi petite que celle de la Réunion. »
 
« Aujourd’hui encore, vous vous sentez réunionnais, ou bien citoyen du monde, comme on dit ? », interroge le journaliste. « Je suis contre le cosmopolitisme, et "citoyen du monde" m’évoque un peu cela » rétorque l’avocat. « Quand je suis à la Réunion, je me sens réunionnais. Quand j’y passe dix jours et que je dois rentrer en métropole, je me pose la question : "pourquoi partir ?" J’ai l’impression d’appartenir à la Réunion depuis toujours. Mais arrivé à Paris, je prends un bain de mousse et je suis parfaitement chez moi. »
 
« Les Réunionnais cultivent l’insolence et l’humour, c’est ce qu’en dialecte créole on appelle le fous-t’en », précise aussi Jacques Vergès dans le livre. « Quand nous venons en France, nous sommes complètement perdus, personne ne nous soutient, personne ne nous aide. Nous essayons donc de nous débrouiller tout seuls. Et quand, par notre travail, nos initiatives, nous arrivons à occuper un poste ou un autre, nous savons très bien que la place que nous occupons, nous ne la devons qu’à nous-mêmes. De sorte que nous ne sommes pas comme ces gens qui arrivent à travers des cursus, des lobbies, ou des complicités. » 
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