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10 mai : "L'histoire de l’esclavage nous permet de repenser l’égalité et la démocratie" (Myriam Cottias)

Le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMHE) s’apprête à célébrer la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition le 10 mai. Précisions avec Myriam Cottias, historienne et présidente du Comité. 

« Traite des Nègres », gravure de la fin du XVIIIe siècle © Musée d'Aquitaine, Bordeaux
© Musée d'Aquitaine, Bordeaux « Traite des Nègres », gravure de la fin du XVIIIe siècle
  • Par Philippe Triay
  • Publié le , mis à jour le
Comme chaque année depuis 2006, la France va célébrer, le 10 mai, la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. La date de cette journée nationale a été choisie sur proposition du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMHE). « Le 10 mai évoque la déclaration de Delgrès en 1802 et marque aussi le jour de l’adoption à l’unanimité par le Sénat, en deuxième et dernière lecture, de la loi de 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité », explique le CNMHE. A cette occasion, la présidente du Comité, l’historienne Myriam Cottias, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’esclavage, répond aux questions de La1ere.fr.
 
Les thèmes principaux de ce 10 mai 2014 sont le 220e anniversaire de la première abolition de l’esclavage en 1794 et le 210e anniversaire de l’indépendance d’Haïti en 1804. Pouvez-vous revenir sur ces deux événements historiques ?
Myriam Cottias :
« La première abolition de l’esclavage n’a en fait été pensée et mise en œuvre qu’après le soulèvement des esclaves de Saint-Domingue. En 1789 il y a la convocation des états généraux en France avec l’idée que l’on allait repenser le pouvoir royal et instaurer plus d’égalité. Les hommes dits libres de couleur de Saint-Domingue vont alors saisir l’occasion pour mettre leurs revendications sur la table. Il faut savoir qu’à l’époque les hommes libres de couleur ont constitué de véritables fortunes. Certains d’entre eux sont aussi riches que certains blancs alors que certains colons ne le sont absolument pas. »
 
Des personnes libres de couleur avaient donc des esclaves, pour bâtir de telles fortunes ?
Myriam Cottias :
« Tout à fait. Et il ne faut pas penser la question de l’esclavagisme en terme de couleur, c’est totalement anachronique. Quand vous vivez dans une société où la seule façon d’avoir une force de travail à votre disposition c’est l’esclavage, quelle que soit votre couleur, puisqu’il n’y a pas de salariat, alors vous allez vous procurer des esclaves. Toussaint Louverture par exemple a eu des esclaves. Dessalines (premier dirigeant d’Haïti à son indépendance, ndlr) a été l’esclave de la fille de Toussaint Louverture. A l’époque la grande différence c’est être libre ou être esclave. C’est cela qui organise ces sociétés esclavagistes coloniales. La question de la race se construira beaucoup plus tardivement au XIXe siècle. » 
 
L'historienne Myriam Cottias
Vous disiez donc que les hommes libres de couleur de Saint-Domingue réclament des droits à la France en 1789…
Myriam Cottias (photo) :
« Oui, car ces libres de couleur peuvent être propriétaires mais ils ne sont pas reconnus comme citoyens. Par exemple ils ne peuvent pas exercer certains métiers comme apothicaire ou avoué comme l’on disait à l’époque. Ils n’ont pas droit aux titres de sieur ou dame, qui reconnaissent un statut civil. Tout cela crée des remous dans la colonie. Les hommes libres de couleur et les colons s’affrontent, et les esclaves vont se saisir de la désorganisation régnante pour se soulever et réclamer eux-mêmes des droits. »
« A cette époque, Saint-Domingue est une colonie extrêmement importante car c’est la colonie la plus riche de la Caraïbe et donc objet de convoitise. En profitant de la confusion, les Anglais et les Espagnols vont envahir certaines parties de l’île. Les commissaires de la République envoyés par la France pour rétablir l’ordre choisissent alors d’abolir l’esclavage en 1793 pour que les esclaves ne se tournent pas vers les Anglais ou les Espagnols. C’est une abolition opportuniste pour garantir le maintien de Saint-Domingue dans l’empire colonial français. »
 
Et justement que se passe-t-il dans les autres colonies françaises ?
Myriam Cottias :
« En retour, la Convention décide d’abolir l’esclavage dans toutes les colonies françaises le 4 février 1794. L’application se fera de manière très différente dans les colonies. La Martinique ne connaîtra jamais de première abolition de l’esclavage puisque les colons martiniquais vont décider de livrer l’île aux Anglais, afin que le décret ne soit pas appliqué. En revanche, le décret sera appliqué en Guadeloupe et en Guyane. Il ne sera pas appliqué à la Réunion car les colons prétendent ne pas avoir été avertis officiellement. »
 
Qu’est ce qui pousse au rétablissement de l’esclavage en 1802 ?
Myriam Cottias :
« C’est Bonaparte, qui veut consolider l’empire colonial français et sa riche production sucrière. Pour garantir cette production à Saint-Domingue, il y envoie une expédition pour rétablir l’esclavage, de même qu’en Guadeloupe et en Guyane. La Martinique, elle, est alors sous souveraineté anglaise. »
« A Saint-Domingue, il y aura un soulèvement général, et l’île prendra son indépendance le 1er janvier 1804. Lors des affrontements en Guadeloupe, les officiers rebelles Delgrès et Ignace préféreront se suicider à Matouba avec leurs 300 hommes plutôt que de se rendre aux Français. En Guyane, il y a des résistances avec des troupes de « marrons », mais l’esclavage sera néanmoins rétabli. » 
 
La question des réparations est récurrente concernant l’histoire de l’esclavage. Quelle est votre position là-dessus ?
Myriam Cottias :
« Au titre du CNMHE, nous avons ouvert une mission sur la question des réparations et des indemnités. Seulement nous ne disposons pas encore d’éléments historiques précis. Cette question des réparations est envisagée sous un angle moral, mais nous n’avons pas les termes exacts pour la penser. Envisagée sous un angle financier, la question me pose problème dans la mesure où je trouve que l’on est encore dans un processus de marchandisation des corps. On est encore en train de compter la valeur d’une vie humaine. L’esclavage ne peut être réparé mais nous pouvons essayer de revenir sur l’histoire en pensant et garantissant l’égalité ainsi que la lutte contre les discriminations et le racisme. L’histoire de l’esclavage nous permet de repenser l’égalité et la démocratie. »
 

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