Gervais Bourdinat, le destin d’un homme du 19ème siècle, du Berry à la Nouvelle-Calédonie

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expo musée Bourges
Deux casse-tête et une fronde exposées au musée de Bourges ©Bernard Blondeel
En 2014 Dominique Deyber, Attachée de Conservation du Patrimoine au musée du Berry à Bourges découvre, un peu oublié dans les réserves du musée, un casse-tête kanak à tête d’oiseaux qui l’intrigue. Comment ce casse-tête a-t-il pu intégrer les réserves du musée ?
 
Une exposition conçue comme une enquête ! Dominique Deyber consulte les archives et arrive petit à petit à démêler les fils de l’histoire. Ce casse-tête fait partie d’un ensemble plus important d’objets, principalement des armes kanak et des minéraux de Nouvelle-Calédonie donnés à la ville de Bourges en 1882 par un natif de la ville, Gervais Bourdinat.
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©Bernard Blondeel
 

Qui est-il ?

Gervais Bourdinat est né à Bourges en 1831. Originaire d’une famille de vignerons, il devient charpentier avant de s’installer à Paris. Il monte alors une entreprise de charpenterie. C’est l’époque où Paris se transforme avec les travaux du baron Haussman et le travail ne manque pas. Sa femme, Marie Guillemet qu’il a rencontrée à Bourges tient une épicerie dans le quartier de la gare d’Austerlitz. Ils auront bientôt un enfant, Louis-Eugène. Fervent républicain et anticlérical, il est probablement initié à la franc-maçonnerie à cette époque.
 

Le tournant de la Commune

Sa vie va prendre un nouveau tournant au moment de la Commune de Paris en 1871. Il fait partie des insurgés en tant que sergent-major dans la garde nationale et il est affecté à une batterie d’artillerie au fort de Bicêtre chargée de défendre le sud de Paris contre les Versaillais. Le gouvernement d’Adolphe Thiers ordonne l’écrasement de la Commune et les troupes Versaillaises entrent dans Paris le 21 mai 1871. Une répression qui fera 20 000 morts et 36 000 prisonniers. Gervais Bourdinat est de ceux-là. Il est jugé  «coupable d’avoir dans un mouvement insurrectionnel porté des armes dont il a fait usage», condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie et à la déchéance de ses droits civiques.
 

1873 : le bagne

Il arrive à l’ile des Pins le 11 mai 1873. Les conditions de détention sont très dures et des centaines de communards vont y laisser la vie.
Après 5 mois de bagne, il est autorisé à s’installer à Nouméa. Sa femme et son fils le rejoignent. Ils auront ensemble deux nouveaux enfants qui naîtront en Nouvelle-Calédonie, Louise et Antoinette.

Gervais Bourdinat va rapidement remonter une entreprise de construction située Baie de Moselle à Nouméa. Il devient un membre actif de l’Union Démocratique et de la propagande anticléricale. Il est également proche de la loge maçonnique de l’Union Calédonienne de Nouméa.
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©Bernard Blondeel
 

Il devient un notable

C’est pendant cette période qu’il côtoie un personnage emblématique de la Commune de Paris et de la déportation, Louise Michel (1830-1905), surnommée la Vierge Rouge. Elle s’intéresse à la culture Kanak et publie plusieurs ouvrages. Gervais Bourdinat devient peu à peu un notable respecté de Nouméa. Il devient même conseiller municipal.

C’est à cette époque qu’il commence à collecter des objets Kanak : 66 sagaies, 6 casse-tête, une fronde et onze projectiles en silex, des tapas, et quatre-vingt morceaux de minéraux de Nouvelle-Calédonie, qui constitueront la collection que Gervais Bourdinat donnera à la ville de Bourges en 1882.
Les 66 sagaies collectées par Gervais Bourdinat
Les 66 sagaies collectées par Gervais Bourdinat ©Bernard Blondeel
 

Pas des objets anonymes

L’un des intérêts de cette collection est que Gervais Bourdinat a eu la présence d’esprit de noter à qui appartenaient ces objets auparavant. Ce ne sont pas des objets « anonymes ». Aujourd’hui nous pouvons savoir que la fronde ainsi que deux casse-têtes appartenaient au chef Poindi-Patchili de la tribu de Pamalé. On y trouve des armes de Massavéro chef de la tribu de Moméa, de Bouzama chef de la tribu de Tomo.
Le chef Kanak Poindi-Patchili
Le chef Kanak Poindi-Patchili ©Bernard Blondeel

 

Décès en 1899

En 1899 une cargaison en provenance des Indes est à l’origine d’une vaste épidémie de peste à Nouméa. On ignore s’ il décède ou non de la peste, mais il s’éteint le 7 février 1899 à Nouméa à l’âge de 67 ans. Il est inhumé au cimetière du Quatrième Kilomètre de Nouméa où sa tombe existe toujours. Sur celle-ci une épitaphe, « Il a passé en faisant le bien ».
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©Bernard Blondeel

La descendance de Gervais Bourdinat a participé activement à l’histoire politique et économique de la Nouvelle-Calédonie. Son petit-fils Gaston Bourdinat (1879-1966) sera un célèbre avocat du barreau de Nouméa et l’un des chefs de file de la gauche Calédonienne, élu conseiller municipal. Son arrière-petit-fils Jean-Jacques Bourdinat sera en 1983 militant de l’Union Calédonienne et président de la section de la Ligue des droits de l’Homme.
 

A la recherche de descendants

Malgré toutes ces recherches, la commissaire de l’exposition Dominique Deyber n’a pour l’instant pas retrouvé de descendants vivants de Gervais Bourdinat. Elle espère néanmoins que cette exposition offrira à d’éventuels descendants l’occasion de se manifester. Elle aimerait aussi beaucoup trouver une photographie de cet homme sorti de l’oubli grâce à elle et dont la collection dormait depuis 140 ans dans les réserves du musée du Berry à Bourges.

Le reportage Outre-mer la 1ere/France Ô de Denis Rousseau-Kaplan et Bernard Blondeel :
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