Procès de la Yemenia : "J'ai tenu car je croyais que ma mère était vivante", témoigne Bahia, seule survivante du crash

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Bahia Bakari au procès de la Yemenia
Bahia Bakari a témoigné le 23 mai 2022 lors du procès du crash de la Yemenia à Paris. ©Marie Boscher
Seule survivante du crash d'un avion de la compagie Yemenia au large des Comores dans la nuit du 29 au 30 juin 2009, Bahia Bakari, aujourd'hui âgée de 25 ans, a témoigné ce lundi 23 mai au procès qui se tient à Paris.

À regarder cette jeune fille souriante, toute vêtue de blanc, qui salue chaleureusement ses proches réunis à ses côtés, rien ne laisserait supposer l'ampleur de l'histoire qu'elle vient raconter ce 29 mai au tribunal correctionnel de Paris. Aujourd'hui âgée de 25 ans, Bahia Bakari est là pour parler de la nuit du 29 au 30 juin 2009. Avec courage et presque sans se départir de son sourire posé, la jeune femme détaille le déroulé du crash de l'avion qui fit 152 morts et dont elle fut l'unique survivante.

Bahia Bakari
Bahia Bakari à l'issue de son audience lors du procès du crash de la Yemenia, le 23 mai 2022 à Paris. ©Marie Boscher

Décharge électrique

Elle se souvient du départ depuis Paris avec sa mère, accompagnées par un ami à l'aéroport, pour se rendre au mariage de son grand-père. Un premier vol jusqu'à Marseille, pour prendre d'autres passagers avant de se rendre à Sanaa, au Yémen. Là, ce nouvel avion à destination des Comores, dont elle raconte qu'il était rempli de mouches et sentait mauvais. Puis, quelques souvenirs épars, comme "sortis d'une boîte rangée très loin dans sa tête pour avancer" : un homme qui lui demande du dentifrice, sa mère qui se plaint de souffrir des oreilles alors que l'atterrissage va commencer et qu'elles attachent leurs ceintures, des turbulences. Mais surtout, une "décharge électrique" dans tout le corps, la sensation d'être levée vers le haut avec son siège et le trou noir de mémoire.

Déni

Aux alentours de 4h du matin, Bahia Bakari, 12 ans, se réveille alors qu'elle flotte dans les eaux de l'océan Indien. Autour d'elle, des voix féminines qu'elle ne parvient pas à situer. Accrochée à bout de bras à un débris, elle s'endort et lorsque le jour se lève, elle se souvient du silence revenu, de la silhouette d'une île et du goût de kérosène dans sa bouche. "Je ne savais pas comment j'allais m'en sortir, je ne voyais personne", raconte-t-elle, sans ciller. "Je rentre dans un déni et je me convaincs que tout le monde est arrivé, que je suis la seule dans l'eau." C'est ce qui fait tenir la jeune fille. 

J'aurais pu lâcher mon débris parce que je n'avais plus d'espoir. Mais ma mère était de nature optimiste, et je me suis dit qu'elle n'aurait jamais lâché, alors je me suis accrochée comme elle l'aurait fait. J'étais sûre qu'elle était arrivée aux Comores.

Bahia Bakari

Bahia est secourue après plus de 11 heures passées dans l'eau, un temps "très, très long", relate-t-elle. À l'hôpital de Moroni, une psychologue lui explique qu'elle seule a été retrouvée. "Je ne m'attarde pas sur ça, si on m'a retrouvée, on a retrouvé les autres", se souvient-elle, expliquant qu'elle est rapatriée à Paris où elle sera soignée à l'hôpital Trousseau pendant plusieurs semaines. Brûlures sur les pieds, clavicule, bassin et orbite fracturés, de nombreuses contusions sur le visage, un pneumothorax...

Bahia n'est pas indemne et subit des greffes de la peau. Et prend de plein fouet le deuil de sa mère dont le corps est retrouvé, puis enterré aux Comores, alors qu'elle est toujours hospitalisée. Sa mère adorée, pilier de sa famille, dont la disparition est pudiquement racontée comme un "chamboulement". Pour Bahia, l'aînée de quatre enfants, et pour leur père, Kassim Bakari. "Il a fallu avoir la force, c'était ça ou rien", confie-t-il pudiquement. 

Bahia et Kassim Bakari
Bahia Bakari, à gauche, accompagnée de son père, Kassim. ©Marie Boscher

Un symbole pour les familles

Aux enquêteurs, aux journalistes, elle raconte tous les détails qui n'ont pas échappé à sa mémoire. Bahia n'est pas seulement une survivante, c'est aussi une clé de compréhension. Et un symbole pour les familles des victimes, elle le sait, et c'est pour eux, dit-elle, qu'elle parle, aux médias, dans un livre, au procès. 

Ma force, c'est ce qui me caractérise. Je sais qu'il y a des gens qui me regardent et j'ai toujours voulu inspirer du courage aux familles des victimes.

Bahia Bakari

Son témoignage est précieux pour aider à saisir ce qu'il s'est passé alors que plusieurs thèses s'affrontent. Pourquoi cette décharge électrique ressentie par Bahia ? Et ces brûlures sur les pieds ? Est-ce un incendie ? La foudre ? "J'ai un trou noir entre le moment où je suis assise dans l'avion et le moment où je me retrouve dans l'eau", explique-t-elle. "Et malheureusement, le trou noir n'a pas fait de déclaration", sourit la présidente, provoquant un éclat de rire de la jeune fille. 

Pas d'écoute, pas d'excuses

À l'évocation de ces souvenirs douloureux, aux invectives de certains avocats, des parties civiles qui tentent de politiser le débat, aux assauts des journalistes, Bahia ne cède pas et ne se départit pas de son sourire. Seul le souvenir de sa mère lui fait monter les larmes aux yeux. "J'ai pu dire tout ce que j'avais à dire", se réjouit-elle à l'issue de l'audience. 

Seul regret, l'absence de représentants de la Yemenia Airlines, jugée pour homicides et blessures involontaires : "C'est assez dommage. Même si le représentant actuel n'était pas là au moment des faits, ça reste son entreprise. Moi, et les familles, on aurait aimé avoir quelqu'un qui nous écoute." Avec les familles, elle attend "la vérité sur ce qu'il s'est passé ce jour-là" et des excuses.