Trophée Jules Verne : le Réunionnais Morgan Lagravière a pris le départ la nuit dernière

voile
Morgan Lagravière
L'au revoir au moment du départ ©Yvan Zedda / Gitana SA
Plus jeune marin du trimaran Edmond de Rothschild, Morgan Lagravière le marin réunionnais n’en endosse pas moins des responsabilités importantes car il est barreur du maxi trimaran. Mais il a su hier soir se sortir de l’ambiance stressante du double départ avec le concurrent Sodebo.
 
Ce mardi 24 novembre 2020 à Lorient restera un jour particulier pour Morgan Lagravière. On n’est pas dans le roman de Jules Verne, ni dans l’émotion à fleur de peau du Vendée Globe qu’il avait ressentie en 2016 à bord de son Safran lors du départ." Ça n’a rien de comparable, là tout s’est déclenché très vite et on n’a pas trop le temps de faire une chronologie au niveau de l’émotion ou du stress. C’est moins préparé et c’est compliqué pour mes enfants, mais on prend les choses comme elles viennent."
 

Thomas Coville dégaine le premier

En fait le scénario ressemble à un western spaghetti de Sergio Léone. On s’épie, on cache les choses, c’est à qui dégainera le premier, il manque juste la musique de l’harmonica à la place de la bombarde ou du biniou breton. L’un à côté de l’autre pendant de nombreuses journées, les deux bateaux ne sont déjà plus sur le même ponton, pour éviter que les caméras filment un dernier détail sur une coque, pour préserver quelque secret, ou simplement éviter de montrer l’autre à l'image. Deux fois déjà, le team Gitana a reporté l’envol à cause de la météo.

Hier les pontons de la Base de Lorient subissent quelques vagues d’intox, à défaut d’info. Mais à midi des membres du team Gitana aperçoivent la femme de Thomas Coville. Bien vu. Et celui-ci, prêt le dernier, va tirer le premier et lever l’ancre.
 
Morgan Lagravière
Sodebo est parti en fin d 'après -midi ©Vincent Curutchet

" On avait eu un incident sur un foil en phase d’entrainement, toute notre équipe a travaillé d’arrache-pied pour le réparer. On a validé ce mardi matin la réparation et on voulait être opportuniste pour prendre la fenêtre qui nous permettra de décoller le plus tôt possible. On a un coup à tenter car on observait ça depuis quelque temps  avec Jean Luc Nélias notre routeur, " déclare rapidement Thomas Coville, et il quitte sa base de Lorient avec sept membres d'équipage, sept cow-boys qui ont tiré les premiers.

 

Le duel peut commencer

Début de soirée, le team Gitana réplique, par l’intermédiaire de Franck Cammas. Le boss, petit sourire entre les lèvres aime ce genre de défi avec son vieil adversaire des Routes du Rhum. Ils étaient même ensemble sur le Groupama 3, le trimaran de Cammas en 2010, lorsque le bateau descendait sous les 50 jours sur ce même trophée Jules Verne.
 
Morgan Lagravière
Franck Cammas a décidé de répondre ©Eloi Stichelbaut / Polaryze / Gitana SA
" On s’était dit que c’était risqué de partir avant Thomas, mais il faut faire attention de ne pas changer notre façon de naviguer et de ne pas nous précipiter en pensant à l’autre bateau. Il faudra relâcher la pression et naviguer en fonction de nous d’abord. Mais c’est excitant d’avoir un concurrent et ça devient un duel plutôt sympa, " précise Franck Cammas
 

Je m’attendais à un départ un peu précipité, mais pas comme ça ! Ça m’a pris deux minutes pour dire au revoir à la famille. C’est un peu intense sur le moment, mais on est très vite dans l’action.

Morgan Lagravière


Morgan regarde tout cela d’un œil amusé. Quelques réponses aux journalistes, puis à Olivier Ligné, l’animateur du Live sur Facebook, la photo de l’équipe, puis bonnet vissé sur la tête, il grimpe sur la bête de course rejoindre ses petits camarades de jeu. 

 

Les uns et les autres

Sur leur trimaran Edmond de Rothschild, avec leurs quatre équipiers, Cammas et Caudrelier partent donc chercher le légendaire trophée. Les deux hommes sont des amis de 25 ans, mais avant tout de redoutables compétiteurs. Ils ont gagné tous deux la Volvo Océan Race, le tour du monde en équipage avec escales (en 2018 pour Charles sur le bateau chinois Dongfeng Race Team, en 2012 pour Cammas sur Groupama 4). Cette année-là Thomas Coville était à bord avec Franck Cammas. Le monde est petit. Mais leur palmarès est immense.

" C’est une chance extraordinaire d’aller faire un tour du monde avec des gens comme ça. Et je vis le truc positivement, je suis hyper content de partir car c’est important d’en profiter. Comme le Vendée Globe, c’est un moment exceptionnel et ça fait partie des sommets importants de la voile " avance Morgan. " Je me projette déjà dans les actions qu’on doit dérouler, dans les émotions qu’on va vivre, surtout les émotions positives levées par l’énormité du défi que nous devons relever : faire le tour du monde en moins de 40 jours. C’est un honneur de faire partie de cet équipage sur ce bateau exceptionnel et je suis conscient de cette chance que j’ai." poursuit-il

 
Morgan Lagravière
L'équipe au complet, de g à d, Erwan Israël, Charles Caudrelier, Morgan Lagravière, Yann Riou, Franck Cammas et David Boileau. ©Yvan Zedda / Gitana SA

Faire le tour de la planète, pas de problèmes donc pour Charles Caudrelier, l’un des deux co-skippers du maxi trimaran. " On y va car la météo change, on va tenter de voir ce qui se passe, même si on a des modèles divergents sur les fichiers, on prend le départ et on voit. Et malgré tout, même si ce n'est pas une course, Sodebo est parti, ça nous donne une raison de plus d'y aller, on est en compétition sur ce record finalement, et pas qu’avec nous-mêmes. Avec un adversaire virtuel sur notre ordinateur " annonce-t-il.
 

Morgan sans aucune pression

Cammas – Coville, cela rappelle furieusement les duels sur les Route du Rhum, en 2010 notamment où le Provençal l’emporte alors sur le Breton. Mais finalement les bizuths sont loin de cette guerre d’intox entre les boss. Morgan Lagravière s’adapte et il propose. Il s’est même éclaté cet été avec ses deux nouveaux patrons, en les sortant un peu de leur bulle voile, en les rendant adeptes du kitefoil, Charles Caudrelier surtout. Savoir s’entourer est primordial dans ce genre de record car la cohabitation à bord est primordiale entre grosses têtes et surdoués.
 
Morgan Lagravière
décontracté, Morgan est prêt à partir ©Eloi Stichelbaut / Polaryze / Gitana SA

" Franck et moi on a beaucoup fait de choses ensemble, des courses très dures comme la Volvo Océan Race avec des enchainements interminables. On a pensé au côté humain et s'entourer de gens avec qui on aime naviguer, qu’on connait bien et qu’on apprécie, Morgan en fait partie. On est bien armés avec lui à la barre. " déclare Charles Caudrelier.

Morgan acquiesce, sourit puis répond instantanément face aux micros tendus, tout se précipite, il faut bientôt partir : " Franck et Charles ne me mettent pas une pression stressante, ils sont exigeants tout autant qu’ils le sont avec eux-mêmes, ils font confiance. Si on est là dans cette configuration d’équipage c’est qu’on le mérite les uns les autres, on va essayer d’honorer cette sélection en donnant le meilleur de nous-mêmes. "
 
Peu avant le départ Le Réunionnais confiera encore avoir " hâte de passer la ligne. Comme nous ne sommes pas véritablement en course, la stimulation sportive est un peu différente. Nous allons donc nous concentrer jusqu’au franchissement de la ligne puis nous allons essayer de capitaliser sur tous nos entraînements, le travail technique qui a été réalisé et la confiance de tous ceux qui nous entourent. "


 

On va faire jouer notre instinct de compétiteurs pour se surpasser. À bord, nous sommes tous des compétiteurs, nous vibrons tous avec cette émotion.

Morgan Lagravière

 
On voit ses yeux qui brillent, on perçoit l’émotion, présente malgré tout. Un dernier regard, un dernier au revoir aux proches, et Morgan, qui est le barreur du bateau Edmond de Rotchsild, va essayer d’être le Jean Passepartout de l’aventure. On se souvient que Phileas Fogg n’y serait pas arrivé sans ce personnage. Certes c’est un roman de Jules Verne, mais voilà un peu de pression qui, sommes toutes, n’est pas pour déplaire au Réunionnais.

Morgan, sait qu’avec son brevet de pilote d’avion, il peut être l’atout du team Gitana. Bien malin celui qui pourra donner un pronostic. Pour battre le record établi par Joyon, il est impératif d'être à l'équateur en 5 jours et en moins de 12 jours au cap de Bonne-Espérance. Yves Le Cornec le fondateur du Trophée en 1992 ne va pas en perdre une miette devant son ordinateur :" Descendre en dessous de 40 jours, je trouve cela fabuleux. Je leur souhaite le meilleur, j’espère qu’ils vont réussir à faire le tour du monde sans encombre. Les bateaux sont fantastiques, je vais les suivre passionnément. "
 
Morgan Lagravière
Le maxi trimaran Edmond de Rotschild part vers son destin ©Yvan Zedda / Gitana SA

Le western sur l'eau peut commencer, le team Gitana a fourbi ses armes en premier mais il a quand même dégainé rapidement après le Team Sodebo. A 3 h 26 minutes et 56 secondes, ce mercredi 25 novembre 2020, avec Morgan Lagravière à la barre, Gitana 17 coupe la ligne trente minutes après Sodebo 3. Ce mercredi après quelques heures de course, le maxi trimaran du Baron est en avance sur les temps de passage de Francis Joyon, mais a aussi rattrapé Sodebo dans le Golfe de Gascogne, cap désormais le long des côtes du Portugal. Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Il faudra juste arriver avant le 5 janvier prochain à 2h 55 du matin pour soulever le trophée. Bonne chance Morgan !

 
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