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Attaques de requins: un spécialiste évoque la possibilité d'un squale "serial killer"

Eric Clua est docteur vétérinaire, spécialiste des requins. il vit en Polynésie française. Il estime que les attaques de requins à La Réunion sont peut-être le fait d'un ou deux requins bouledogues "au comportement déviant".

Eric Clua en train de réoxygéner un bouledogue de 3 mètres en Nouvelle-Calédonie, suite à un marquage © Thomas Vignaud
© Thomas Vignaud Eric Clua en train de réoxygéner un bouledogue de 3 mètres en Nouvelle-Calédonie, suite à un marquage
  • Caroline Marie
  • Publié le , mis à jour le
Que vous suggère cette attaque sur une jeune fille juste au bord de la plage ?
 EC :le fait qu’un requin, probablement bouledogue, s’approche si près du bord et dans peu d’eau pour capturer une proie, n’est pas surprenant en soi. Ces animaux peuvent même s’émerger partiellement pour saisir une proie. Ce qui est surprenant, c’est que ce soit pour attaquer un être humain, qui n’est pas une proie habituelle des requins. Cela me conduit, vis à vis de ce qui se passe à La Réunion, à poser l’hypothèse qu’on est en présence de un ou deux requins avec un comportement déviant. Contrairement à ce qui se dit depuis des mois, le problème ne me semble pas être « LES » requins, avec cette idée qu’il y a un changement de comportement global de tous les requins, et que leur densité, qui a augmenté au fil des dernières années, est la cause principale de ce changement de comportement. Un nombre plus important de requins, combiné à un nombre croissant d’utilisateurs de la mer, peut indirectement augmenter la probabilité de rencontres entre ces requins et l’Homme, mais n’explique pas ces attaques mortelles. Je les imputerais plutôt à un voire deux requins qui ont développé une expérience particulière, et qui ont compris que cet « animal » (l’Homme) qu’on trouve en surface ou près du bord pouvait se consommer sans prendre trop de risque. On a affaire à des sortes de « serial killers », pas des individus d’une population homogène. Aussi, envisager de tuer tous les requins ou un nombre significatif pour faire baisser le risque, n’est pas la solution optimale à mon sens, au delà de son aspect inacceptable sur le plan éthique et écologique. Ca reviendrait à éliminer toutes les personnes d’un village dans lequel on sait qu’il y a un assassin (irresponsable par ailleurs)….
 
Eric Clua travaillant sur un bouledogue de 3m en Nouvelle-Calédonie © DR
© DR Eric Clua travaillant sur un bouledogue de 3m en Nouvelle-Calédonie
La 1ère: Mais les attaques ont eu lieu à des endroits différents et distants des uns des autres ?
EC : ça ne remet pas en cause mon hypothèse. Si l’on se base sur les études hors de La Réunion pour les requins bouledogues, on sait qu’ils sont capables de migrations de plusieurs dizaines voire centaines de km. Je ne serais pas surpris que les bouledogues aient ce rayon d’action, quitte à tourner autour de l’île, vu qu’ils sont peu pélagiques (adeptes du large).
 
Si votre hypothèse de « requin déviant » est bonne, que faudrait il faire selon vous sur le plan scientifique?
EC : Les études  à caractère « écologique », actuellement menées à La Réunion, à savoir mieux connaître les habitudes et mouvements des requins bouledogues (en priorité), sont intéressantes sur le fond mais vont difficilement répondre à l’urgence à court terme de significativement faire baisser le risque. Il faudrait à mon avis les compléter par des études de « comportement », l’idée étant d’identifier individuellement les requins potentiellement dangereux. Pour ce faire, il faut aller sous l’eau, au contact des requins. On sait aujourd’hui identifier des requins, soit en les marquant, soit avec de la photo-identification et l’idée est d’en connaître un maximum (une donnée importante en soi), mais surtout de repérer les requins potentiellement dangereux par leur comportement, quitte à les tester avec des mannequins équipés de caméras, ou simplement en observant leur comportement vis à vis de l’Homme. Pour gagner du temps et en l’encadrant rigoureusement sur le plan sécurité, il faudrait organiser du nourrissage artificiel des bouledogues pour les agréger et être à leur contact. Un effet indirect positif de ce nourrissage pourrait être de servir d’exutoire alimentaire et peut être faire baisser le risque d’attaques sur l’Homme. Une fois le  -ou les- requins potentiellement dangereux identifiés, je ne suis pas contre leur élimination ciblée. En revanche, "taper dans le tas" en surpêchant les requins,  a fortiori toutes espèces confondues, serait une ineptie.
Concentration de requins bouledogue sur un site de nourrissage aux Fidji © DR
© DR Concentration de requins bouledogue sur un site de nourrissage aux Fidji

On pense souvent que le « shark feeding » (le nourrissage) fait augmenter le risque d’attaques sur l’Homme, est ce vraiment une bonne idée ?
EC : C’est une idée fausse, les chiffres le prouvent. Si le feeding conduit à certains accidents, ils sont souvent mineurs et non mortels comme le sont les attaques par des grands requins en situation « naturelles ». Il faut comprendre que si vous présentez à un requin une nourriture habituelle pour lui (du poisson par exemple), il la préférera systématiquement à une morsure sur l’Homme qui n’est pas une proie habituelle pour lui. C’est pour cela que mettre des « drumlines » (lignes amarrées à des bidons en surface) appâtés avec du poisson à proximité des plages n’augmente pas a priori le risque d’attaques sur l’Homme, contrairement aux idées reçues, mais ce dispositif capture en revanche les requins, souvent excessivement. Pour la Réunion, je pense à un feeding à visée scientifique, bien maîtrisé. Il existe un site de feeding aux Fidji, dans le Pacifique, depuis presque 20 ans, qui agrège environ 60 requins bouledogues de près de trois mètres. ce site ne déplore aucune attaque sur place ou même dans les villages alentours.  Et certains plongeurs arrivent à différencier la quasi-totalité des requins à qui ils ont donné des surnoms. En tout cas, ils connaissent ceux qui sont potentiellement dangereux et qui devraient être éliminés en priorité, si le besoin s’en faisait sentir.
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