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"A la Réunion, la présence de requins n’est pas du tout exploitée"

Pour Lamya Essemlali la présidente de l'ONG Sea Shepherd France, les récupérations sont nombreuses autour des attaques de requins à la Réunion. Dénonçant des projets d'urbanisme illégaux, et des tentatives de réinvestir la réserve pour par les chasseurs, elle livre une interview sans concession. 

Un requin bouledogue, l'espèce impliquée dans la majorité des incident à la Réunion © Sea Shepherd
© Sea Shepherd Un requin bouledogue, l'espèce impliquée dans la majorité des incident à la Réunion
  • Caroline Marie
  • Publié le
La semaine dernière, sommé de réagir après les récentes attaques mortelles le préfet de la Réunion décidait de prélever 90 requins à la Réunion (45 requins tigres et 45 requins bouledogues) . Dans le même temps, les associations d'usagers de la mer Océan prévention et Prévention requin Réunion étaient reçues au ministères des Outre-mer. Leurs représentants affirmaient alors qu'il était nécessaire de réinvestir la réserve marine, ce que réfute la présidente de Sea Shepherd.
Fondée en 1977 par Paul Watson, cette ONG  vise à dénoncer et intervient contre la destruction de la faune marine comme la surpêche. L’organisme agit surtout contre la chasse à la baleine, au phoque, contre la pêche aux requins et à l’usage des filets dérivants. 



Vous affirmez que la Fédération française de surf (FFS)  ne représente qu’une minorité de surfeurs à la Réunion et n’aurait donc aucune légitimité à s’ériger en porte-parole de la communauté du surf. Pourquoi la pointer du doigt?
 Depuis 2 ans, la FFS, fait partie de ceux qui exige des battues de requin pour « sécuriser » les sports de surf.  Leur état d’esprit est très business, bien loin de l’esprit du surf, le « He’enalu », qui implique le partage avec l’océan et le respect de la vie marine et donc des requins.
Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il faut se jeter dans la gueule des requins et aller surfer n’importe où, n’importe comment. Cela veut dire qu’il faut accepter la présence des squales et accepter le fait que dans certaines conditions, on renonce à aller surfer.
Or, tout ça ne convient pas à la FFS parce qu’ils sont dans une logique industrielle et de compétition. Pour eux, il faudrait qu’il n’y ait rien dans les océans. Ce qu’on leur recommande, c’est de surfer dans une piscine à vagues.
 
 
D’autre part, les premières personnes qui nous ont alertés sur cette question, ce sont des surfeurs qui étaient écœurés par le discours de la FFS !
D’un côté, on a une fédération qui représente une minorité de surfeurs, tous impliqués dans la compétition et proches de la FFS. De l'autre vous avez l’immense majorité des surfeurs qui ne sont pas fédérés et qui ne se reconnaissent pas du tout dans la Fédération française de surf. Beaucoup de surfeurs nous écrivent sur Facebook et disent combien ils ont honte de la FFS. Le problème, c’est que ces gens là ne sont pas fédérés, leur voix est diffuse et du coup, ils ne pèsent pas. Or, la FFS n’hésite pas à se revendiquer comme porte-parole de la communauté du surf, ce qui est absolument mensonger.
 
Vous pointez également du doigt deux associations « Océan Prévention » et « Prévention Requin Réunion ».
 Ce sont des associations composées de surfeurs mais aussi de chasseurs sous-marins qui ont été exclus de leur terrain de jeux, à savoir la réserve marine créée en 2007. Aujourd’hui, ils utilisent le problème des requins pour retrouver leurs privilèges d’antan. Il y a un conflit d’intérêt flagrant dans ce dossier. Et le plus aberrant c’est que l’Etat suit le discours de ces personnes qui ne s’appuie sur aucune vérité scientifique.
Quand, par exemple, ils accusent la réserve marine d’être un garde manger qui attire les requins, c’est une aberration. D’une part, parce qu’il n’y a pas assez de poissons qui sont revenus depuis qu’elle est en place,et  d’autre part, parce qu'on sait que quand un récif corallien est en bonne santé, les requins bouledogues ne s’installent pas.

Dave Rastovich, l’un des meilleurs surfeurs mondiaux et membre du Conseil de Sea Shepherd, s’incline respectueusement devant la vague… © Photo de Mick Waters, extraite du film Little Black Wheels
© Photo de Mick Waters, extraite du film Little Black Wheels Dave Rastovich, l’un des meilleurs surfeurs mondiaux et membre du Conseil de Sea Shepherd, s’incline respectueusement devant la vague…

 
Vous dites que la réserve marine, pourrait au contraire, limiter les attaques de requins ?
Bien sûr. La réserve marine, c’est la meilleure chance pour que cet écosystème très dégradé puisse retrouver l’équilibre, comme l’a expliqué Marc Soria de l’IRD Réunion, (Institut de Recherche pour le Développement).  Or, Océan Prévention et Prévention Requin Réunion ont, en fait, récupéré ses propos pour affirmer qu’il y a une surpopulation de requins. C’est complètement faux !

Ce qu’on essaie de faire comprendre, c’est que les accidents avec les requins sont les symptômes d’un déséquilibre. Il faut donc rééquilibrer l’environnement local pour « guérir » cette maladie qui touche la Réunion, à savoir la pollution, l’effondrement de la biodiversité et la mort du récif corallien. Si on ne s’attaque pas à ces problèmes là, il y aura toujours des accidents de requins. Il y a également une chose qui est très largement avérée aujourd'hui: c'est la chasse sous-marine qui a contribué à déséquilibrer l'écosystème marin local. 
 
 
Vous estimez également qu'aucune mesure n'a été prise pour limiter les déchets de la pêche dans le port de Saint-Gilles les bains...
 Il y a eu des efforts de fait très récemment mais certains déchets restent rejetés. Tout comme au niveau de la commune de Saint-Leu où dès qu’il y a des pluies, des torrents de boue sont déversés aux abords des spots de surfs. Les autorités n’ont donc pas encore pris les mesures suffisantes pour juguler la pollution.
Thierry Robert, (député maire de Sain-Leu, ndlr) sait qu’il a une grande responsabilité dans l’urbanisation chaotique de sa commune qui se traduit par une pollution de l’océan. Quand il demande un abattage des requins, ça lui permet ainsi de ne pas se remettre en question et d’éviter surtout qu’on mette en avant sa responsabilité. Marteler qu’il y a une bande de requins mangeurs d’hommes qui a investi la Réunion, çela permet de ne pas se poser les bonnes questions.
 

© sea shepherd
© sea shepherd

Vous pensez que Thierry Robert est en partie responsable de la dégradation du milieu marin à la Réunion ?
Je ne suis pas la seule à le dire.  Des articles de presse sont parus à ce sujet et de lui-même, Thierry Robert avoue qu’il s’est complètement affranchi des règles d’urbanisation pour agrandir sa commune. Et à ce niveau là, un de ses obstacles, c’est la réserve marine. Son démantèlement permettrait de débrider certaines de ses ambitions.

Je pense que Thierry Robert se fiche complètement des surfeurs et que s’il avait une once d’intérêt pour la population réunionnaise, il se battrait au contraire pour préserver cette réserve marine.
L’intérêt commun des Réunionnais, c’est la réserve marine parce que c’est la sauvegarde de son écosystème marin, de son récif corallien, c’est le retour de sa biodiversité. Et en plus, c’est toute une économie qui pourrait en découler comme par exemple, le tourisme et les clubs de plongée.
Partout dans le monde, les requins sont un facteur attractif pour les plongeurs bouteille qui viennent des quatre coins de la planète pour aller observer les squales. Or, à la Réunion, la présence de requins n’est pas du tout exploitée.
 
 
Vous sous-entendez donc que la Réunion est prise en otage? Ces attaques de requin seraient récupérées ?
 Complètement ! Pour moi, c’est un hold-up réalisé par un petit noyau de gens qui défendent leurs intérêts personnels. Ils souhaiteraient faire financer par l’Etat des programmes de chasse aux requins et veulent réinvestir la réserve marine pour chasser. Ils utilisent en fait les accidents qui se sont produits pour donner du poids à leur argument.
C’est de la récupération de la mort des victimes. C’est doublement choquant.

 
Vous semblez également très choquée de l’attitude de l’Etat qui a ordonné le prélèvement de 90 requins...
On a demandé à obtenir le document officiel de la préfecture donnant tous les détails de la prochaine mise à mort de 90 requins décidée sous un prétexte scientifique. .Le préfet souhaite en effet compléter l'étude sur la toxine ciguatera qui interdit actuellement la consommation et donc la commercialisation des requins. Or, c’est déjà scientifiquement établi que les requins dans cette zone sont porteurs de cette toxine. Il n’est donc pas nécessaire de tuer 90 requins pour ça d’autant que nous n'avons même pas encore les résultats de la première campagne de chasse scientifique que la préfecture a organisée. Même l’IRD, qui n'a pas été prévenu de cette décision, dit clairement que c’est un prétexte.
 Nous n'avons même pas encore les résultats de la première campagne de chasse scientifique et la préfecture en lance déjà une deuxième. Pourquoi 90 requins ? Cela aurait pu être 20 comme 150. Le préfet présente par ailleurs cette chasse comme se faisant dans le cadre d’une gestion « raisonnée des stocks ». Cela pourrait être drôle, si ce n’était pas si dramatique !
 
Comment peut on parler d’une gestion raisonnée des stocks alors qu’on a absolument aucune idée du nombre de requins sur la zone d’autant qu’on est dans un milieu ouvert sur l’océan. Cela veut dire qu’on va tuer systématiquement les requins qui vont s’approcher des côtes alors qu’on sait que, dans le même temps, à l’échelle globale, ce sont des dizaines de millions de requins qui sont tués chaque année, toutes espèces confondues.
Tout ce que cela va faire, c’est envoyer un faux signal de sécurité aux gens qui vont du coup baisser la garde. 

Le préfet a annoncé qu’il va autoriser la chasse de ces 90 requins dans la réserve. Qu’en pensez-vous ?
On attend toujours son texte pour voir légalement quels vont être les recours possible. Le décret d’application de la réserve marine prévoit que les activités nautiques ne sauraient en aucun cas se faire au détriment de la réserve marine. Or, le préfet précise qu’il veut autoriser la chasse dans la réserve marine pour permettre aux activités nautiques de se dérouler plus sereinement.
On a déjà obtenu deux fois gain de cause auprès du tribunal administratif de Saint Denis parce que la pêche dans la réserve marine avait été autorisée par le préfet.
 
 L'interdiction préfectorale de la baignade, du surf et du bodyboard sur plus de la moitié du littoral de la Réunion jusqu’en octobre est-elle justifiée?
C’est une décision relativement extrémiste. On sait qu’il y a des conditions qui sont propices aux accidents. Il aurait été plus raisonnable d’interdire formellement la baignade et le surf dans les conditions qu’on connaît être à risque. Cette position du préfet risque d’attiser encore plus les tensions. Et que va-t-on faire au mois d’octobre ? Le problème ne va pas avoir disparu d’un coup de baguette magique ! 

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