outre-mer
territoire

La parole oubliée des esclaves français

livres
libres et sans fers
Image du livre "Libres et sans fers, paroles d'esclaves français" (éditions Fayard histoire, 2015). ©fayard
Dans un ouvrage saisissant, les chercheurs et historiens Frédéric Régent, Gilda Gonfier et Bruno Maillard ont restitué des paroles d’esclaves de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Réunion. Exhumés d’archives publiques, les témoignages couvrent la période allant de 1790 à 1848.
Contrairement aux ex-colonies britanniques ou aux Etats-Unis, jamais aucun récit directement écrit par un esclave dans les possessions françaises n’a témoigné de son expérience. Il n’y a pas en France l’équivalent de « Mary Prince, esclave antillaise » édité en Angleterre en 1851, ou de « Twelve Years A Slave », publié aux Etats-Unis en 1853, et dont le film au titre éponyme fut un succès.
 
Partant de là, comment restituer le vécu et la parole étouffée de l’esclave dans les territoires français, quand ce sont les colons et leurs descendants qui écrivaient l’histoire, leur histoire. Les chercheurs Frédéric Régent, Gilda Gonfier et Bruno Maillard, spécialistes de l’esclavage et de l’histoire coloniale, ont trouvé la parade dans les archives publiques françaises. Les résultats de leurs travaux viennent d'être publiés dans un livre collectif, « Libres et sans fers, paroles d'esclaves français » (éditions Fayard histoire).
 

Topographie de l'esclavage

« En effet », précisent-ils, « les greffiers des tribunaux de droit commun ont retranscrit dans les procès verbaux les réponses des esclaves, accusés ou témoins, aux questions formulées par les magistrats lors de l’instruction d’affaires pénales. » La parole de l’esclave apparaît « également dans les procès-verbaux d’audiences de jugement et parfois aussi dans les chroniques judiciaires rédigées par des journalistes pour des périodiques locaux », ajoutent les auteurs. Durant les auditions des procès, les esclaves avaient le privilège de s'exprimer « libres et sans fers », selon l'expression consacrée à l'époque, d'où le titre de l'ouvrage. 
 
Dès lors, la lecture des témoignages recueillis durant les procès, au-delà de l’aspect judiciaire, permet de dessiner la topographie de l’esclavage dans toute sa complexité. L’ouvrage restitue une large variété d’audiences, reproduites telles quelles, où les esclaves révèlent les contours de leurs vies, de leurs activités autorisées ou non, et de leurs intimités. « En somme, une vie jusque-là peu explorée par les historiens », reconnaissent les auteurs du livre.

libres et sans fers cover


Extraits

« Achille, esclave et commandeur de l’habitation de Pierre Lafond-Barbotteau à Petit Canal (Guadeloupe), explique les difficultés qu’il a pour se faire obéir : "J’étais seul sur l’habitation. Entendant un grand bruit dans la gragerie, je m’y transportai pour faire cesser le désordre. Ambroisine se disputait avec d’autres nègres ; je lui ai donné une poussade. Elle voulut ameuter contre moi, cinq ou six de ses enfants (qui) se trouvaient là. Elle a même ramassé des pierres pour me les jeter. Je fus obligé de me servir de mon fouet pour effrayer et disperser tout ce monde : ma chemise avait été déchirée dans la lutte. Le lendemain mon maître qui était absent revint sur l’habitation : je lui racontai tout ce qui s’était passé ; il me donna 5 francs en dédommagement du linge que j’avais perdu et fit mettre Ambroisine au cachot sans la battre. On ouvrait le cachot 2 fois par jour pour lui donner des vivres. Elle y est restée environ 6 mois."

« Les esclaves des colonies usent donc de tous les subterfuges pour compenser leurs rations alimentaires insuffisantes. En Guadeloupe, beaucoup d'entre eux négligent leur travail quotidien au profit du maître et réservent leur force pour l'entretien de leur jardin. A la Réunion où l'usage du jardin est toléré s'il est concédé en complément de la distribution quotidienne du maître, les "noirs de pioche" consacrent une bonne partie de leurs jours de repos, les dimanches ou les jours de fêtes religieuses, voire le soir après leur journée de travail, à leur petit lopin de terre. Urbain, "cafre et noir de pioche", âgé de 25 ans, inculpé dans une affaire de "voies de fait" commises sur son maître le sieur Advisse, habitant demeurant à Saint-Benoît (Réunion), dit même se lever à trois heures du matin, avant de débuter sa journée de travail, pour "fouiller la terre" et y arracher les patates qu'il y a plantées. » 
 

Frédéric Régent, Gilda Gonfier, Bruno Maillard, « Libres et sans fers, paroles d'esclaves français » – éditions Fayard histoire, 2015, 300 pages, 18,50 euros.

 
Publicité