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Les Outre-mer, grands oubliés des livres numériques

En 2014, les ventes de livres numériques ont progressé de 60 % en France. Ce marché du eBook ne doit certainement pas son succès aux lecteurs ultramarins. Car en Outre-mer, il est quasiment impossible d'en télécharger, ce que certains n'hésitent pas à qualifier de scandaleux. Décryptage.

Une tablette numérique au beau milieu des livres (illustration). © AFP / Sebastian Kahnert / dpa
© AFP / Sebastian Kahnert / dpa Une tablette numérique au beau milieu des livres (illustration).
  • Martin Baumer
  • Publié le , mis à jour le
Il y a des fois où les mots d'Aimé Césaire parlant de Français entièrement à part, et non à part entière, prennent tout leur sens et raisonnent, pour les Ultramarins, encore plus fort que d'habitude. Et celle-ci en est une. Alors que le Salon du livre s’est ouvert, hier, vendredi 20 mars, à Paris, La1ère revient sur une situation pour le moins surprenante. Dans les Outre-mer, il est (quasiment) impossible de se procurer des ouvrages numériques : ces "eBooks" dont les ventes ont progressé de 60 % dans l’Hexagone en 2014.
 
"L’achat n’est pas autorisé dans cette zone géographique." Tel est le message d’erreur qui s’affiche quand les Ultramarins tentent de télécharger un eBook sur les grandes plateformes, comme la Fnac ou Amazon. "Ce sont des restrictions géographiques des éditeurs, explique Mahesh Mungroo, responsable support d'une petite librairie en ligne, rencontré sur le Salon. Ça peut s’expliquer parce que le prix du livre n’est pas le même, dans la zone, comparé à la France, ou parce que la devise monétaire est diférente." En gros, les ventes ne sont autorisées que sur le territoire français, ou plus largement "dans la zone euro", assure le spécialiste. Les petits bouts de France aux quatre coins du monde devraient alors être autorisés à télécharger des eBooks comme tout autre lecteur français. Mais pour l'instant, ils restent bien exclus.
 

Des propositions attendues depuis un an

Interrogée par La1ère à ce sujet, la ministre des Outre-mer, George Pau-Langevin, semblait découvrir la problématique. "Je vais en parler à Fleur Pellerin", poursuit-elle, étonnée de ce dysfonctionnement.


Mais sa collègue de la Culture, ou du moins ses services, sont probablement bien au courant. Le problème a été soulevé en octobre 2013, déjà, par le député Martiniquais Bruno-Nestor Azerot : dans une question adressée à la ministre de la Culture de l'époque, il s’indigne de cette injustice. Dans sa réponse, le ministère parle effectivement "d'obstacles d'ordre technique". En fait, c'est simplement l'adresse IP qui géolocalise l'ordinateur hors de France.
 
Des propositions ont par ailleurs été promises pour le printemps 2014, il y a donc tout juste un an. "Mais on attend toujours", nous a-t-on confié dans l'entourage du député. "Pourtant, je ne vois guère qu'une solution politique pour que ça bouge", confie, remonté, Luc Deborde, propriétaire des éditions Humanis en Nouvelle-Calédonie. "C’est extrêmement choquant ! Parce que d’une part, c’est un manque à gagner pour les éditeurs français qui ne peuvent pas vendre leurs livres à une grande partie de la francophonie. Il ne faut pas oublier que la francophonie, c’est presque 250 millions d’habitants, et il n’y en a qu’une petite partie dans l’Hexagone. Et c’est un scandale pour tous ces lecteurs qui n’ont pas accès à une grande partie de la culture française."

La question de Bruno-Nestor Azerot et la réponse de la ministre de la Culture :
 

"On marche sur la tête"

Si Luc Deborde parle de volonté politique pour s'en sortir, c'est parce qu'il a bien conscience qu'elle ne viendra pas des éditeurs eux même : "C’est du nombrilisme. Quand je fais réaliser à d’autres éditeurs, qui éditent en France, que la plus grande part du marché est inaccessible à cause de ce problème, ils me disent ‘oh mais on s’en fout, on n’a pas fait des livres pour les vendre à Tombouctou.’ Alors qu’en fait, peu importe où se trouve le client."

 

J’ai l’espoir qu’un jour, nous deviendrons des Français à part entière

 





Et tout cela peut parfois conduire à des situations ubuesques. "Ça m'est arrivé, continue l'éditeur, d’éditer un auteur calédonien sur les plateformes numériques. Mais les amis de cet auteur, ou cet auteur lui-même, ne peuvent acheter ce livre en Nouvelle-Calédonie. On marche sur la tête." "Il n’y a pas que pour le livre numérique, renchérit Hugues Pagésy, auteur guadeloupéen, directeur adjoint des éditions Nestor. Quand vous alliez acheter un CD il y a un an ou deux, vous étiez encore catalogués dans ‘Musiques du Monde’. Ça va forcément changer à l’avenir. J’ai l’espoir qu’un jour nous deviendrons des Français à part entière."

"La Fnac n'a qu'à bien se tenir"

Pourtant, certains semblent s'en réjouir. Ou du moins s'en contenter. Et le plus étonnant, c'est que ça vient d'employés du ministère de la Culture, le même qui a promis depuis un an des conclusions sur le sujet. "Évidemment, ça nous préoccupe cette question des livres numériques", lance Marie-Jo Lo-Thong, conseillère pour le livre et la lecture à la Direction régionale des affaires culturelles à La Réunion, administration dépendante du Ministère de la Culture. "Face à l'absence d'eBooks à La Réunion, les libraires sont en train de se professionnaliser pour pouvoir assurer cette offre diversifiée, du livre papier comme du numérique. Mais bon, finalement, tant mieux..." 

"Tant mieux", ce sont les mots de la conseillère réunionnaise, qui se dit "ravie" que les grosses sociétés vendeuses de livres numériques ne puissent pas encore être présentes Outre-mer. Son argument : cela permet à de petites librairies locales de survivre en développant leur propre boutique en ligne. "La FNAC n'a qu'à bien se tenir..." conclut-elle. Certes, mais l'offre au consommateur reste très limitée.

Sa propre boutique en ligne, c'est ce qu'a créé la librairie Autrement, à La Réunion. Son prestataire est parvenu à contourner le problème en se géolocalisant dans l'Océan Indien. "On est fier de pouvoir dire qu’on a un avantage concurrentiel par rapport à la FNAC, jubile Thierry Rouquette, directeur de l'enseigne de Saint-Pierre dans le sud de l'île. C’est quand même assez extraordinaire quand on voit ce géant et notre taille modeste…" Modeste, le mot est bien choisi. La librairie n'a recensé que quelques centaines de téléchargements en 2014.
 

Que veulent vraiment les ministères ?

Alors que veulent finalement les ministères des Outre-mer, de l'Intérieur et surtout de la Culture ? Que les livres numériques soient enfin accessibles dans les Outre-mer ? Ce que nous confie une source ministérielle, c’est que les grandes plateformes de téléchargement ne sont pas fermées à une évolution, mais qu’elles souhaitaient être indemnisées par l’Etat en raison des coûts supplémentaires que pourraient engendrer la mise en place d'un système permettant de tout régulariser. "En fait, ils s'en foutent", conclut un éditeur. Malgré nos sollicitations, la FNAC ne nous a pas recontactés, pas plus que les services officiels du ministère de la Culture.

Le livre numérique, ça doit être un enjeu, une chance, un objectif pour les Outre-mer !







"Ça doit être un enjeu, une chance, un objectif pour les Outre-mer, ce livre numérique !", estime Thomas Degos, qui deviendra le mois prochain préfet du Morbihan. Pour l'instant, il reste Directeur Général aux Outre-mer et connaît bien la question. Il assure que tout devrait très prochainement se régler. "Une mission interministérielle Culture et Intérieur a fait un travail important ces derniers mois et va rendre un certain nombre de propositions afin de pouvoir localiser le client et régler un certain nombre de problèmes pour les grandes plateformes de distribution qui bloquent le développement du livre numérique."
 

Le problème des taxes

La localisation devrait donc bientôt pouvoir établir qu'un Guadeloupéen, un Saint-Pierrais ou un Tahitien habite bel et bien sur le territoire français. Mais ces propositions devraient également s'attaquer à la question des taxes. C'est aussi pour cela que la vente vers les Outre-mer reste bloquée. "C'est une partie du problème, reconnaît Thomas Degos. Que choisir entre la TVA (ndlr : qui n'existe pas Outre-mer) et la taxe de l'octroi de mer ? Il ne faut pas que le consommateur paye deux fois des taxes. Mais il ne faut pas non plus que les taxes soient totalement échappées." 

Le rapport de propositions a en tout cas, semble-il, été rédigé. Restera ensuite à négocier pour qu'elles soient acceptées par les sociétés qui commercialisent les eBooks. Peut-être alors que les Ultramarins auront la possibilité de se procurer des livres numériques, comme tout le monde.
 

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