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Afrique du Sud : "La résurgence de la xénophobie n'est pas une surprise", selon la politologue Françoise Vergès

L’historienne et politologue réunionnaise Françoise Vergès connaît bien l’Afrique du Sud où elle a effectué de nombreux séjours. Elle décrypte les flambées de xénophobie qui ont fait plusieurs morts dans ce pays durant ces dernières semaines. Interview. 

L’historienne et politologue réunionnaise Françoise Vergès. © DR
© DR L’historienne et politologue réunionnaise Françoise Vergès.
  • Par Philippe Triay
  • Publié le , mis à jour le
Depuis la fin du mois de mars, l’Afrique du Sud est en proie à des violences xénophobes contre des immigrés africains, qui ont fait jusqu’à présent, officiellement sept morts. Ces flambées de xénophobie sont récurrentes. La plus grave s’était déroulée en 2008, avec un terrible bilan de 62 morts. Un calme relatif est revenu depuis quelques jours, mais la situation reste tendue. L’historienne et politologue réunionnaise Françoise Vergès a effectué de fréquents séjours en Afrique du Sud au cours de sa carrière universitaire. Elle répond aux questions de La1ere.fr sur la situation dans ce pays.   
 
Ce n’est pas la première fois que des violences xénophobes ont lieu en Afrique du Sud. Qu’est ce qui explique la résurgence de cette violence selon vous ?
Françoise Vergès :
En effet, ce n’est pas la première fois. Leur résurgence n’est malheureusement pas une totale surprise. Il y a la dimension sociale qui a été largement soulignée. Depuis 1994, date du premier gouvernement post-apartheid, la majorité de la population a observé peu de progrès dans les domaines du logement, de l’accès à l’électricité, au foncier, à l’éducation. Elle a par contre été témoin de la montée de la corruption, de l’émergence des “Black Diamonds”, une bourgeoisie noire branchée et qui étale sa richesse. Mais elle sait que ce sont toujours les grandes multinationales dirigées par des Blancs qui contrôlent l’économie. Le gouvernement de l’ANC a adopté la politique néo-libérale et n’a fait aucune réforme foncière. Il n’a pas non plus concentré ses efforts sur des améliorations de la vie quotidienne. Les Sud-Africains pauvres se sentent abandonnés et se retournent contre ce qui est proche, d’autres pauvres.
Peu de temps avant les violences et assassinats, il y a eu un vaste mouvement d’étudiants à l’Université de Cape Town qui protestaient contre le maintien à l’entrée de leur université de la statue du magnat de la mine, le colonialiste et raciste Cecil Rhodes, le fondateur de la Rhodésie, connue pour sa politique de ségrégation et d’apartheid. Au-delà de cette demande contre ce symbole du régime racial, les étudiants protestaient contre un curriculum qu’ils estiment ne pas répondre à leurs besoins. Ils ont occupé l’université, une de leurs références était Steve Biko, leader de la “conscience noire”. Il y a eu de nombreux débats contre le patriarcat, le sexisme, l’homophobie... Ce que je veux dire c’est qu’il y a plusieurs terrains de mécontentement en Afrique du Sud. 
 
Qui sont les étrangers ciblés ?
Des migrants venus de pays africains, Mali, Malawi, Congo, Mozambique, etc., qui vivent dans les townships, ouvrent de tous petits commerces, acceptent des travaux que les Sud-Africains refusent. 
 
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Pourquoi le gouvernement sud-africain a-t-il mis si longtemps à réagir ?
On jette les pauvres contre les pauvres. On manipule les tensions, on instrumentalise le mécontentement en laissant croire que les difficultés auxquelles se heurtent les Sud-Africains sont causées par ces migrants. Tout un discours gouvernemental est complice. Dans une lettre ouverte au président Jacob Zuma, le grand écrivain mozambicain, Mia Couto, rappelait la dette des Sud-Africains envers les peuples de la “ligne de front”, les pays voisins sur sa frontière nord qui accueillirent tant de réfugiés mais aussi les soldats de l’ANC. Les Mozambicains ouvraient grand leurs frontières à l’ANC et ses alliés. Ils payèrent le prix fort pour leur solidarité. Mia Couto rappelait aussi la longue histoire de la contribution des Mozambicains à la construction de l’Afrique du Sud. Bref, il signalait que les frontières héritées du colonialisme et de l’impérialisme ne pouvaient séparer des peuples qui avaient partagé les mêmes combats.
Le nationalisme qui s’est exprimé dans les violences (“Sud-Africain” contre “Mozambicain” ou “Malien” ou “Congolais”..) pousse les Sud-Africains au repli. Qu’est ce qui est “africain” dans “sud-africain” ? Dans une Afrique qui change très rapidement dans un contexte de suprématie néo-libérale, renforcer les frontières est une absurdité.
 
Quel est le rôle exact du roi des Zoulous, qui a appelé les étrangers à partir ? A-t-il une réelle autorité politique et morale ? 
Le roi des Zoulous a prononcé des phrases qui ont justifié les violences. Il a ensuite dit avoir été mal compris, ce qui est une habitude chez les politiciens. Mais que son intention ait été réellement de faire expulser des migrants ou pas n’a pas grande importance. Son autorité morale et politique sur le peuple zoulou aurait dû le contraindre à revenir très rapidement sur ses paroles et à condamner immédiatement les violences.
 
Ne peut-on craindre non seulement une flambée de la xénophobie mais également l'exacerbation de rivalités ethniques, comme cela avait été le cas et exploité durant le système d’apartheid ?
Le régime d’apartheid a profondément affecté les relations sociales et les relations entre ethnies. Une société ne peut pas sortir indemne d’une telle brutalité, d’une telle incitation quotidienne à la haine et à la division. On sous-estime souvent les héritages psychiques d’un tel assaut sur les liens sociaux et culturels. Le régime a enseigné la défiance, la division, la haine de soi, son idéologie a contaminé la vie quotidienne. On ne sort pas de décennies d’un tel régime comme ça dans une pirouette. Le régime de l’ANC n’a pas fait tout ce qu’il fallait. Sa Commission Vérité et Réconciliation a été critiquée par des chercheurs sud-africains pour son discours où le pardon marginalisait la justice. Confronter ces héritages exigeait un peu plus, or l’ANC a plutôt choisi de les mettre sous le tapis. Mais c’est loin d’être particulier au régime sud-africain, Regardez les difficultés de confronter les héritages du racisme colonial en France !
 

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