Journée internationale des langues créoles : trois questions à Raphaël Confiant, auteur du "Dictionnaire créole martiniquais-français"

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Quelques ouvrages de l'écrivain martiniquais Raphaël Confiant, qui écrit en créole et en français. ©DR
La 32e édition de la Journée internationale des langues créoles se déroule aujourd’hui dans la plupart des pays créolophones. L’écrivain martiniquais Raphaël Confiant, auteur du "Dictionnaire créole martiniquais-français", revient sur le sens de cette journée particulière. Entretien. 
La France compte parmi ses citoyens des centaines de milliers de locuteurs créolophones, aux Antilles, en Guyane, à La Réunion, et dans l’Hexagone même où il n’est pas rare d’entendre du créole haïtien, guadeloupéen ou guyanais parlé quotidiennement dans certains quartiers.
 
Pourtant, en cette Journée internationale des langues créoles, quasiment pas un mot dans les médias. Rien sur le site du ministère des Outre-mer ou de la Culture. Ironie du sort, à la veille de cette journée, le Sénat, à majorité de droite, a rejeté le projet de loi de ratification de la Charte européenne des langues régionales. « C’est bien dommage » a d’ailleurs sobrement commenté la ministre des Outre-mer George Pau-Langevin dans un tweet. C’est le cas de le dire.
 
La langue créole a cependant ses écrivains et ses ardents défenseurs, comme le romancier martiniquais Raphaël Confiant, auteur d’un volumineux « Dictionnaire créole martiniquais-français » (Ibis Rouge éditions, 2007), de plusieurs livres en langue créole et du célèbre « Eloge de la créolité » (avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau, éditions Gallimard, 1989). Interview.
 
Raphaël Confiant
Raphaël Confiant ©DR
Que représente cette Journée internationale des langues créoles pour vous ?
Raphaël Confiant :
La reconnaissance d'idiomes qui pendant longtemps avaient été méprisés et qui commencent enfin à avoir une certaine reconnaissance. Je rappelle que c'est lors d'un colloque à Sainte-Lucie, en 1981, que l'idée de créer une "Journée internationale du créole" avait été décidée et que l'année d'après la Dominique et les Seychelles l'avaient mise en œuvre. Ensuite, tous les autres pays créolophones ont suivi ainsi que les diasporas créoles, notamment à Montréal. Ensuite, d'une journée on est passé à une semaine entière et en Guadeloupe ou à Montréal à un mois entier. Il n'y a guère qu'à la Martinique où malheureusement les pouvoirs publics et les collectivités, sauf la municipalité de Trinité, ne s'occupent que très marginalement de cela.
 
Dans votre "Dictionnaire créole martiniquais-français" publié en 2007, vous parlez d’un processus de « décréolisation » aux Antilles. Qu’entendez-vous par là ?
Historiquement, le créole à toujours vécu sous l'aile du français (ou de l'anglais à Sainte-Lucie et Dominique), mais durant deux siècles ce dernier était peu pratiqué par la population générale. A compter de la fin des années 60 du XXe siècle, la scolarisation massive, la diffusion des radios et télévisions dans tous les foyers, l'omniprésence de l'Internet aujourd'hui, font que le français ou l'anglais ont massivement investi le quotidien des créolophones, menaçant le créole à tous les niveaux. Au niveau lexical, syntaxique et ce qui est pour moi le plus important, au niveau rhétorique. Au niveau de l'idiomaticité de la langue si vous préférez, c'est-à-dire sa façon propre de décrire et d'exprimer le réel. A quoi sert-il de continuer à parler créole si derrière les mots, si dans l'agencement du discours, ce qui est dit c'est du français ou de l'anglais ? Seul le développement du créole à l'école et à l'université pourrait freiner ce processus mortifère...
 
Le Sénat a rejeté mardi 27 octobre le projet de loi de ratification de la Charte européenne des langues régionales, qui fait obligation aux États signataires de reconnaître les langues régionales et minoritaires en tant qu'expression de la richesse culturelle. Votre réaction ?
Cela ne m'étonne guère. La France a une longue tradition jacobine qui remonte à la Révolution française et elle peine à s'en débarrasser. Le problème c'est que plus on attend, plus les langues dites "régionales" vont reculer, perdre des locuteurs et finalement s'éteindre comme le provençal. J'ai fait mes études à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence dans les années 1970, je n'ai jamais entendu un seul mot de provençal dans les rues de cette ville ni d'ailleurs à Marseille qui est toute proche. Or, au début du XXe siècle, le poète Frédéric Mistral avait obtenu le Prix Nobel de littérature pour son œuvre entièrement écrite en provençal. Mais bon, comme ce n'est pas le Sénat qui a le dernier mot, espérons que l'Assemblée nationale reviendra sur ce vote !