L’affaire Furcy ou le plus long procès intenté par un esclave à son maître

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Furcy
Furcy ©DR

A l’occasion de la "Fét Kaf" qui célèbre l’abolition de l’esclavage à La Réunion le 20 décembre 1848, Outre-mer la 1ere revient sur le parcours d’un homme exceptionnel, l’esclave Furcy. Pendant 27 ans, il a bataillé sur le terrain judiciaire pour obtenir sa liberté.
 

Furcy n’a pas de visage. Il n’existe aucun portrait ou gravure de ce Réunionnais au courage exceptionnel. Quand Mohammed Aïssaoui écrit son livre intitulé L’affaire de l’esclave Furcy en 2010, la direction artistique des éditions Gallimard a dû chercher un portrait ressemblant à Furcy. Grâce aux indications de l’auteur, le choix s’est porté sur un tableau représentant un acteur en 1817. Cette peinture se trouve actuellement au musée de Manchester. L’acteur britannique est devenu le représentant de Furcy.
 

►Une histoire sans archives

"L’histoire de l’esclavage est en effet une histoire sans archives", témoigne Mohammed Aïssaoui. Furcy est un exemple type. "On sait qu’il est né dans une plantation à La Réunion d’une mère considérée comme esclave mais on ne sait rien de son père. Quand on est privé de liberté, on n’a pas d’identité, c’était ça le principe de l’esclavage", souligne l'écrivain. Regardez ci-dessous le récit de l'affaire Furcy :
 

 

 

►Un long procès 

Et c’est précisément contre cette terrible injustice que Furcy s’est battu avec une persévérance rare. En 2005, Mohammed Aïssaoui a découvert un peu par hasard les archives concernant le procès intenté par Furcy. Ces documents étaient mis aux enchères à l’hôtel Drouot à Paris. Ils relataient le plus long procès jamais intenté par un esclave à son maître.
 

►Obstination

Avec une certaine obstination, Mohammed Aïssaoui est parti sur les traces du passé de Furcy. Il a mis deux ans à trouver sa date de naissance : le 7 octobre 1786 sur l’île Bourbon, l’ancien nom de La Réunion. A force de persévérance, il a pu se faire une idée de la vie de ce Réunionnais qui à l’âge de 31 ans en 1817 a décidé de se rendre au tribunal d’Instance de l’île de La Réunion pour demander sa liberté.
 

Esclaves à l'île de La Réunion
Esclaves à l'île de La Réunion ©DR

 

 

►La mort de Madeleine

Qu’est-ce qui a déclenché chez Furcy l’envie d’en découdre ainsi avec un planteur tout puissant tel que Joseph Lory ? Tout a commencé à la mort de sa mère, Madeleine en 1817. Furcy découvre alors une malle remplie de documents dont l’acte d’affranchissement de sa mère. Il comprend alors qu’il aurait dû être libre dès sa naissance.  
 

►Instruction

Furcy se fait remarquer dès son adolescence. "Sa sœur qui était une femme libre lui a appris à lire et à écrire. C’est un esclave important, explique l'auteur de L'affaire de l'esclave Furcy. Il a entre guillemets une bonne situation au point où il devient maitre d’hôtel. C’est lui-même qui fait les comptes de son propriétaire qui a plusieurs plantations. Il sait compter, il sait écrire. Il écrit des lettres magnifiquement bien tournées. Il a beaucoup de talent".
 

Gravure de La réunion au 19e siècle
Gravure de La Réunion au 19e siècle ©DR

 

 

►Soutiens

Mais dès que Furcy se rend au tribunal, les esclavagistes mettent leur "infernale machine" en marche. Il ne met même pas les pieds au tribunal qu’en première instance, il est envoyé en prison pour tentative de marronnage. Incarcéré à Saint-Denis de La Réunion, Furcy commence à faire parler de lui, il a de nombreux appuis.
 

Esclaves à l'île Bourbon
Esclaves à l'île Bourbon ©Getty images

 

 

►Un danger

Les esclavagistes commencent à voir dans cette affaire un danger. "Ils se disent que si Furcy réussit à aller au tribunal alors que le code noir stipule qu’un esclave est un meuble et qu’il n’a pas le droit d’agir en justice, cela veut dire que 16 000 esclaves pourraient aussi demander leur liberté". Les planteurs font tout pour empêcher Furcy d’agir. Après avoir été incarcéré, Furcy est exilé sur l’île de France en 1818, l’actuelle île Maurice.
 

Gravure de l'île Maurice au 19e siècle
Gravure de l'île de France au 19e siècle ©DR

 

 

►Un franc-tireur

La chance de Furcy, c’est qu’il est soutenu par deux hommes extraordinaires, le procureur général du roi Gilbert Boucher et son substitut Sully Brunet qui ne vont jamais abandonner l'affaire. "Gilbert Boucher est un franc-tireur. Partout où il est passé, explique Mohammed Aïssaoui, il s’est bagarré contre les puissances en place. Cet homme-là ne lâche rien. Il pense que Furcy mérite d’être libre et il va se battre même quand il est exclu lui-même de La Réunion. Sans lui, il n’y aurait jamais eu d’affaire de l’esclave Furcy".
 

►Correspondance

Pendant 20 ans les deux hommes correspondent. "Les lettres de Furcy sont de toute beauté" selon Mohammed Aïssaoui. A l’île Maurice, Furcy est aux travaux forcés, mais il est soutenu par des gens d’église et des magistrats. Les autorités anglaises finissent par lui donner sa liberté localement car il n’a pas été enregistré à son arrivée. Furcy devient confiseur et continue son combat.  
 

►La liberté

En 1843, l’affaire de l’esclave Furcy arrive en cassation. Le procès se déroule à la Cour royale de Paris. Beaucoup d’abolitionnistes défendent la cause de Furcy. A l'échelle de La Réunion, "c'est un peu l'affaire Dreyfus", estime Mohammed Aïssaoui.  Le Réunionnais se rend lui-même à Paris où il est enfin déclaré comme étant né libre. Pour l'écrivain, cette histoire exemplaire devrait être "plus enseignée dans les collèges et les lycées". Il déplore qu'elle reste encore si peu connue.