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Le Paris de Césaire

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Aimé Césaire, immortel mais… rebelle à l’Académie [#ParisCesaire]

Des obsèques nationales à sa mort, en avril 2008, un hommage national au Panthéon en avril 2011 mais pas de réception à l’Académie française, pourquoi ce paradoxe ?

Durant les obsèques d'Aimé Césaire à Fort-de-France, en avril 2008. © FRANCK FIFE/AFP
© FRANCK FIFE/AFP Durant les obsèques d'Aimé Césaire à Fort-de-France, en avril 2008.
  • Par Christian Tortel
  • Publié le , mis à jour le
Raison n°1 : de très nombreux immortels n’ont pas été académiciens. Autrement dit l’Académie passe à côté d’un grand nombre d’écrivains remarquables et Césaire n’a pas été le seul que l’Académie n’a pas accueilli. Rien que pour le XXe siècle, la liste est longue : Aragon, Bachelard, Beauvoir, Bernanos, Breton, Camus, Céline, Césaire, Colette, Duras, Gide, Giono, Gracq, Le Clézio, Malraux, Modiano, Perec, Proust, Sartre, Simenon, Tournier, telle que la dresse le journaliste Frantz-Olivier Giesbert.

Raison n°2 : Césaire n’a pas été candidat. Les statuts de l’Académie sont très clairs sur ce point : « Du jour où la vacance [d’un fauteuil] est déclarée, les candidats notifient leur candidature par une lettre adressée au Secrétaire perpétuel. »

Raison n°3 : Césaire n’a pas été coopté. Car un autre chemin d’accès est possible selon les statuts : « Il existe aussi une procédure de présentation de candidature posée par un ou plusieurs membres de l’Académie. »

Raison n°4 : on voit mal Césaire se plier à la coutume ainsi dite, selon les statuts : « L’usage veut que le candidat offre de rendre visite à chacun des académiciens. »

Raison n°5 : n’avait pas le profil… « Césaire : le poète courtisé qui n’aimait pas les courtisans », selon Romuald Fonkoua, auteur d’une biographie du poète martiniquais, ne se serait pas plié à la règle.
Pourtant Césaire, le « bizuth » de Senghor à son arrivée à l’Ecole normale supérieure, avait un illustre prédécesseur à l’Académie, en la personne de l’ancien président du Sénégal (1960-1980) qui a été élu académicien le 2 juin 1983. Ce qui a fait dire le 17 avril 2008 à l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane à propos de Césaire : « Je regrette qu'il n'ait pas été honoré, comme l'a été Léopold Sedar Senghor, par l'Académie française. Il méritait aussi d'être membre de cette académie », a-t-il affirmé. Le successeur de Senghor au fauteuil n°16 est un autre ancien président, Valéry Giscard d’Estaing.

L’académicien Dany Laferrière quant à lui a repris non son fauteuil mais la singularité d’être écrivain noir à l’Académie le 28 mai 2015. A cette occasion, il a déclaré dans son discours de réception :

Pour moi ce fut d’abord ce trio qui a inscrit la dignité nègre au fronton de Paris : le Martiniquais Aimé Césaire, le Guyanais Léon-Gontran Damas et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Ce dernier a occupé pendant dix-huit ans le fauteuil numéro 16. C’est lui qui nous permit de passer, sans heurt, de la négritude à la francophonie. Chaque fois qu’un écrivain, né ailleurs, entre sous cette Coupole, un simple effort d’imagination pourra nous faire voir le cortège d’ombres protectrices qui l’accompagnent. » (Dany Laferrière)



Raison n°6 : trop tard. Certaines voix se sont élevées pour réclamer que l’Académie intègre en son sein l’auteur du "Discours sur le colonialisme". Ainsi le journaliste Pierre Thivolet, dans une tribune au Monde, en 2006: « Au moment où l’on cherche à mettre en exergue des modèles de réussite issus des "minorités visibles", cela montrerait que des Noirs peuvent non seulement être de bons footballeurs ou de bons sprinteurs, mais également des esprits brillants. Des efforts sont pourtant faits et au plus haut sommet de l’Etat. Il y a quatre ans, par exemple, la "patrie reconnaissante" accueillait au Panthéon un de ses "grands hommes" : Alexandre Dumas. »
(Pierre Thivolet oubliait cependant que les statuts de l’Académie excluent les candidats de plus de 75 ans).

Ce qui a fait ainsi réagir l’écrivain guadeloupéen Daniel Maximin lors du colloque « Senghoriana » qui s'est tenu à l'université des Antilles et de la Guyane, en novembre 2007 : « Ah oui, l'Académie française ça nous fait rire… on n'imagine pas Damas… on n'imagine pas Césaire [le] demander (…) parce que évidemment Césaire ne demandera jamais… c'est évident alors pourquoi Senghor l’a demandé ? Il y a quelque part une déception de dire ce grand président… le Sénégal… l'identité africaine… pourquoi l'Académie française ? Il y a une aliénation occidentale parce qu'elle continue toujours au fond à reconnaître les gens par leur extériorité et avoir une difficulté très grande par exemple à recevoir quelqu'un simplement comme écrivain. »
[Senghoriana : éloge à l'un des pères de la négritude, Pierre Dumont, Corinne Mencé-Caster, Raphaël Confiant.]

Césaire, comme son personnage célèbre de la pièce "Et les chiens se taisaient", était avant tout… le Rebelle, pas l’Académicien.

 

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