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Amaury Lavernhe : "je suis fier de représenter La Réunion"

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Amaury Lavernhe
©Guillermo Cevera
Le Réunionnais Amaury Lavernhe, de passage en France, attend son dernier rendez-vous de la saison pro, aux Canaries, où il vit. Le rider du Radical Surf Club (Saint-Gilles-les-Bains), double champion du monde de bodyboard, reste motivé, tout en conjuguant sa vie familiale et son académie.
 
Amaury Lavernhe, vous allez disputer cette semaine le Fronton King, la dernière épreuve du Tour Pro 2019, à Galdar aux Canaries, avec des ambitions intactes ?
Oh oui, et ça fait du bien même si cette année  je reste un peu à côté du Tour Mondial car j’ai choisi de faire une césure. Mentalement, j’ai mon académie et d’autres priorités familiales dans ma vie en ce moment. Physiquement aussi car il faut se préparer, mais je n’ai pas envie de perdre ce lien avec le World Tour.

Alors ok je ne serai pas dans la course au titre cette année, mais j’espère, dans les deux prochaines années, revenir à fond pour remporter un troisième titre mondial.

Ce n’est pas facile car le niveau monte, les gars qui sont dans le top 10, à part Pierre-Louis Costes qui a 30 ans, sont des jeunes ont 23-24 ans, moi j’en ai 34. Ils ont plus de temps pour s’entraîner, c’est  aussi une autre organisation de vie car faire le Tour, c’est voyager six mois dans l’année : il faut avoir le temps qui va avec. Ils ont un rythme de vie qui n’est pas le mien car je suis marié et j’ai deux enfants, j’ai mon académie à gérer. Et puis financièrement, il faut pouvoir injecter de l’argent pour rider et être présent dans de bonnes conditions sur les compétitions.
Et à la mi-octobre, j’ai le Fronton King chez moi, à Galdar aux Canaries. Je suis le tenant du titre et cette année la compétition revient dans le Tour Pro. Avec ma wild card, je vais pouvoir défendre mes chances à fond. C’est du court terme pour moi, mais cette compétition me tient à cœur et je veux la gagner.

La crise requin reste toujours le même problème, elle vous touche particulièrement même si vous ne vivez plus à La Réunion ?
On en parle moins, j’ai l’impression, les meilleurs surfeurs ne vivent plus à La Réunion pour s’entraîner.
Il n’y a pas d’évolution même si, en interne, des gens se battent, je le sais. J’ai envie de revenir faire un stage avec les jeunes et avec la Ligue Réunionnaise de Surf. J’essaie d’oublier ce drame, cette tragédie et d’avancer en espérant que la situation évolue pour qu’un jour je puisse revenir là-bas, m’entraîner et revoir mes amis dans des conditions idéales pour la pratique de mon sport.
Je me sens personnellement assez perdu, La Réunion m’a tout donné, c’est elle qui m’a appris à surfer, là où j’ai appris le bodyboard, je suis toujours licencié à La Réunion (Radical Surf Club), mon essence du bodyboarder est née et a grandi là-bas.
Aujourd’hui j’ai presque l’impression de l’oublier car je vis aux Canaries. Les gens pensent que je représente les Canaries dans le monde du bodyboard, alors que je surfe pour la France et que je suis fier de représenter La Réunion. J’aimerais lui rendre cela. À travers mes titres mondiaux de 2010 et 2014, c’est vrai que j’ai eu une période où j’avais le sentiment que je lui rendais tout ce qu’elle m’a donné, mais aujourd’hui c’est moins clair. Qu’est-ce que je peux faire pour elle ?
Quand je parle avec les gens au sujet de La Réunion, c’est d’abord la crise requin qui leur vient en tête, et pas forcément les champions qu’ils ont pu avoir, les bonnes vagues, l’île elle-même qui est magnifique. Parfois j’ai du mal et suis perdu dans mes sentiments, sur ce que je dois exprimer par rapport à La Réunion. J’ai cette peine en moi. Mais "Mi larg pa" (je ne lâche rien, en créole réunionnais).

Amaury Academy fonctionne bien et elle se développe à travers le monde entier, qu’est que ça représente à vos yeux de transmettre, et surtout de former les jeunes pour le bodyboard ?
Au départ en 2015, ce n’était pas très défini, j’avais juste le projet de voyager vers d’autres pays et de transmettre ma passion. Aujourd’hui c’est différent, le bodyboard évolue positivement comme au Chili, tandis qu’il est en décroissance comme ici en métropole, ou bien au Portugal. J’essaie de motiver les gens à travers l’essence de ce sport qui est fun, il ne faut pas l’oublier, avec de la théorie très basique. Et du coup les enfants et les jeunes sont réceptifs.
Aux Canaries ils ont entre 9 à 14 ans, au Sénégal, je vois aussi des jeunes qui ont une petite culture bodyboard grâce à Emeric Senghor qui est là-bas depuis des années, c’est bien, ça progresse. On travaille la base du sport, je les motive, je leur fais découvrir leur potentiel et celui du jeu dans les vagues. Je suis allé aussi au Mexique au Costa Rica, cet été, il y a vraiment du niveau mais ce n’est pas structuré. 
Les riders sont très dispersés dans ces pays et j’essaie de donner une vision et de faire comprendre l’importance de mettre de vraies structures en place. Moi j’avais dix ans quand j’ai commencé à La Réunion, j’ai été mis très vite dans le moule fédéral qui fait qu’on est là où on en est Pierre-Louis Costes et moi. Il faut structurer ce sport pour qu’un jour il y ait des champions qui émergent, le jeune Nicolas Capony en est le plus bel exemple.
On voit beaucoup de gamins avec des planches de bodyboard sur les plages françaises notamment ici dans les Landes ou au Pays Basque, on dirait que c’est plus populaire que le surf ?
Les gens qui ont envie que leurs enfants barbotent sur les vagues leur offrent un bodyboard, ils l’utilisent sans palmes au début, c’est beaucoup plus facile donc plus répandu et populaire. 
Parallèlement, le système surf mis en place par les autorités fédérales fait que les responsables de clubs ont une formation surf, ce sont des écoles de surf. Donc très vite, on passe du gamin qui joue avec sa planche de bodyboard et qui va ensuite entrer dans une école où il n’y a pas de cours de bodyboard mais de surf.

Oui, le bodyboard est populaire, les planches ne sont pas chères, le jeu est facile mais il y a clairement un manque de culture et de formation fédérale spécifique bodyboard. Pour que ce sport puisse évoluer et surtout se structurer, il faudrait qu’on ait des professeurs spécifiques dans la discipline bodyboard.


Intérieurement, que vous apporte la pratique de ce sport, vous semblez vivre continuellement dans l’eau…
Pour moi être dans l’eau, c’est la liberté. Avec la vie que j’ai, les enfants, la maison, l’académie, ça me prend beaucoup d’énergie et du temps.
Dans l’eau, quand je suis seul, c’est un moment de détente, c’est comme une thalasso, un instant de méditation, un moment pour me défouler, je me sens propre à l’intérieur et à l’extérieur.
Aux Canaries, très tôt le matin je pars seul à Galdar surfer des vagues de rochers, donc à risques. Ça reste un sport extrême avec des risques, mais tout seul je calcule vraiment le niveau de danger en fonction de ma condition et des conditions (de vagues). Je suis conscient de ce que je fais, je suis papa, j’ai envie d’être là le plus longtemps possible…
Mais c’est l’appel de l’océan, j’ai besoin de passer ce temps dans l’eau, même ne serait-ce qu’une demi-heure, pour me relaxer. J’en ai besoin pour mon énergie intérieure, juste être dans l’eau, la sentir sur ma tête, sur mon corps, faire marcher la pompe, le cœur… tout ça. C’est quelque chose qui me fait du bien.

Le reportage d'Éric Cintas : 
©la1ere
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