Attentats du 13 novembre : un an après, "Coco des urgences", aide-soignante d'origine martiniquaise se souvient

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Attentats de Paris : la nuit d’angoisse d’Annick, aide-soignante antillaise des hôpitaux de Paris
Le SAMU évacue vers les hôpitaux de Paris les victimes de la rue Charonne, vendredi soir. ©PIERRE CONSTANT / AFP
Un an après, La1ère.fr donne la parole aux héros du 13 novembre. "Coco des urgences", aide-soignante d'origine martiniquaise à l’hôpital St-Louis, à Paris, raconte cette nuit d’horreur, et le courage de chacun. Près du "Carillon" et du "Petit Cambodge", 27 blessés ont été sauvés.
"Soyez prudent, des attentats sont en cours à Paris". Dans le RER D qui l’amène à la gare du nord, Corinne entend l’avertissement du chauffeur. Il y a quelques minutes encore, l'aide-soignante était dans son canapé avec sa famille à regarder le match de l’équipe de France de football ce 13 novembre 2015.

"On a entendu les détonations, sans comprendre ce qu’il se passait", raconte Corinne qui travaille à l'assistance publique depuis 26 ans. "Quand des rumeurs d’attentats ont commencé, mon téléphone n’arrêtait plus de sonner. Les proches voulaient savoir où j’étais, car je travaille de nuit à l'hôpital St-Louis, à quelques mètres des terrasses visées", poursuit Corinne qui enfile alors son manteau et saute dans le RER pour rejoindre l’hôpital.

"Viens vite"

"Je ne travaillais pas, mais j’ai appelé les collègues, se souvient-elle. Ils m’ont dit : -Viens vite-. J’ai rassemblé mes affaires et je suis partie. Je ne savais rien de ce qu’il se passait. J’avais juste la certitude que ma place était à l’hôpital".

 

Vers 22h, l’aide-soignante d'origine martiniquaise arrive gare du nord. "En sortant du train, je tombe sur des policiers en armes, je file sous le parvis de la gare, tous les taxis étaient pris d’assaut", décrit Corinne qui est encore à 1,5km de l’hôpital. "J’ai brandi ma carte professionnelle d’aide-soignante pour stopper une voiture. C’était comme dans un film. J’ai demandé à deux jeunes de m’emmener au plus vite à l’hôpital".

Un silence pesant

Corinne entre en trombe dans l’accueil des urgences avant de s’arrêter net face à ses collègues "aux blouses couvertes de sang". "Il y avait du monde partout, des blessés, des proches, du personnel, la direction, mais le silence était pesant. Un silence qu’il n’y a jamais aux urgences, même la télévision était éteinte", se souvient-elle. Corinne fonce aux vestiaires. "J’ai posé mon sac, enfilé ma tenue et fait couler un café". L’hôpital Saint-Louis n’est qu’à deux rues des terrasses du "Carillon" et du "Petit Cambodge" visées par les terroristes. Les blessés affluent.


"Coco des urgences"

"Coco des urgences", comme la surnomment ses collègues, prend son poste à l'accueil. "A St-Louis, les anciens m’ont toujours appris qu’en entrant à l’hôpital, les états d’âmes restent aux vestiaires. J’y ai pensé de suite : surtout ne pas laisser l’émotion monter".

Forte de caractère, organisée et rassurante, Corinne va occuper, cette nuit-là, un poste stratégique sous l'ordre de sa direction. "J’ai fait l’admission des blessés, il fallait aller vite, faciliter les échanges, optimiser la place", détaille l'aide-soignante qui verra défiler des dizaines de blessés et de familles à la recherche de leurs proches.

"Le plus difficile était de ne pas pouvoir dire à des parents si leur enfant était ici, si leurs proches étaient vivants, blessés. Il fallait attendre la direction pour informer, mais elle était débordée et l’attente interminable", se souvient Corinne. Et toujours ce silence brisé un instant par "un monsieur avec une balle dans le pied qui hurlait : - ils nous ont abattu comme des chiens -. Le sang, les plaies par balle, on a déjà eu à l’hôpital, mais pas en masse".

 

Attentat paris Bataclan
Aux abords du Bataclan, un policier prête son téléphone à un survivant du carnage afin de lui permettre de rassurer ses proches. ©CITIZENSIDE/ELYXANDRO CEGARRA / AFP


"Préparez vos brancards"

Cette nuit-là, 27 blessés seront pris en charge et sauvés à l’hôpital Saint-Louis où des dizaines de membres du personnel sont revenus travailler : "Médecins, infirmiers, aides-soignants, manip’ radio, administratif, direction, c’était beau cet élan de solidarité".

"C'était la guerre"

Dans les rues de Paris, le massacre continue. Les urgences de Saint-Louis reçoivent un appel. L’assaut du Bataclan va être donné : "Préparez vos brancards". "La direction nous a donné l'ordre de tout sortir : brancards, linge, perf’, stocks de morphine, c’était la guerre", s’exclame Corinne. "Et puis, il y a eu un deuxième appel : ce n’est pas la peine, plus personne ne viendra". L’assaut du Bataclan est terminé, les forces de l’ordre découvrent à l’intérieur des corps par dizaines.

Un pur produit AP-HP 

Après cette nuit d’horreur à Saint-Louis, Corinne rentre chez elle le lendemain. Elle retrouve sa famille et sort de son "mode boulot". "En allumant la télé, j’ai découvert ce qu’il s’était passé, d’où venaient les blessés, comment tout ça était arrivé : le choc. Si j’avais vu ces images avant, est-ce que j’aurais sauté dans le RER ? Je ne sais pas", réfléchit Corinne qui a pourtant le sentiment "d’avoir rempli (sa) mission". Fille d’aide-soignante arrivée de Martinique pour l’assistance publique, Corinne est née à l’hôpital Bichat il y a cinquante ans. "Je suis un pur produit AP-HP", sourit celle qui retourne régulièrement en vacances dans sa famille au Marigot.

Un an après : "la vie continue". "On a beaucoup parlé entre collègues et on a repris le dessus", raconte Corinne. Pourtant ce week-end, "Coco des urgences" n'est pas sereine. "Je travaille dimanche 13 novembre, alors forcément, j'appréhende", souffle-t-elle.